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Polémiques et interrogations autour du futur haut-commissariat à l’Enfance
C’est une tragi-comédie en trois actes qui est en train de se jouer. Et personne ne connait encore l’épilogue ! Depuis l’annonce officielle du gouvernement le 23 décembre et l’absence d’un ministère ayant dans son intitulé les mots « enfance » ou « petite enfance » ou encore protection de l’enfance…, le secteur est en colère et le fait savoir. Et, pour encore brouiller les pistes, on apprend vendredi le 27 décembre que l’Élysée souhaite la création d’un haut-commissariat à l’Enfance. Loin de calmer le jeu, cette annonce apporte confusion, tensions et accroît la grogne des professionnels de l’enfance qui ne sont pas dupes…
Acte 1. Un ministère XXXL pour Catherine Vautrin avec les familles, mais pas l’enfance
Au soir du 23 décembre, l’annonce du gouvernement tombe. Catherine Vautrin retrouve l’énorme ministère dont elle avait la charge dans le gouvernement Attal. Travail, Santé, Solidarités et Familles. Avec trois ministres délégués pour le travail et l’emploi, la santé et l’autonomie et le handicap. Pas un ministère délégué ni même un secrétaire d’État pour les familles ou l’enfance. Aucune promesse en ce sens. Bref, une nette impression en cette veille de Noël que l’enfance est passée à la trappe. Alors même que 2025 devrait être l’année du service public de la petite enfance, que la protection de l’enfance est un secteur en extrême souffrance et que bon nombre de sujets petite enfance sont en attente. Pour un quinquennat censé placer la protection des enfants au centre des politiques publiques, c’est raté !
Les réactions ne se font pas attendre : les organisations investies dans ce domaine, toutes, crient au scandale. La plupart des experts et professionnels du secteur sont consternés. Avec cette nette impression de faire un immense bond en arrière. Et sur les réseaux sociaux, les prises de position s’enchaînent, oscillant entre incompréhension, inquiétudes et grosse colère.
Acte 2. L’Élysée créerait un haut-commissariat à l’enfance pour janvier.
Cela commence par une indiscrétion du Figaro diffusée vendredi 27 au soir : Emmanuel Macron aurait « décidé d’externaliser la gestion de ce dossier petite enfance : pour la préserver de l’instabilité politique, l’Enfance sera bientôt confiée à un haut-commissaire. (…) Ce serait pour janvier 2025, date à laquelle le nom de la personne choisie sera connu. ».
Cela fait l’effet d’une petite bombe. Le secteur y voit un gadget, un « machin » destiné les rassurer… mais il n’est pas dupe. Un haut-commissariat, ce n’est rien par rapport à un ministre fut-il délégué : pas de budget propre, donc pas de moyens, pas de pouvoir de décision. Or, l’heure n’est plus aux rapports et aux recommandations. Et puis, ce haut-commissariat serait dédié à la protection de l’enfance exclusivement ? Ou à l’enfance avec un grand E englobant la petite enfance, l’enfance et la protection de l’enfance ? Tout cela est trop flou et la grogne persiste et enfle. Sur les réseaux sociaux , du SNPPE à Isabelle Santiago, personne n’est content ! Seule, Perrine Goulet, présidente de la Délégation aux droits de l’enfant de l’Assemblée nationale, salue l’initiative avec enthousiasme : « la configuration du gouvernement donne au parlement et à la délégation aux droits des enfants un rôle encore plus prépondérant. Je serai toujours mobilisée pour défendre nos enfants, leurs droits, leur protection », écrit-elle sur twitter et LinkedIn.
Acte 3. L’annonce devient officielle, Catherine Vautrin réplique.
Samedi 28 décembre, puisque l’affaire est éventée, un tweet présidentiel annonce : « la protection des plus jeunes est au cœur de mon engagement. Elle le restera pour les trente prochains mois. Pour poursuivre et renforcer notre action, j’ai demandé pour janvier la création d’un haut-commissariat à l’Enfance. ». C’est donc officiel. Et dans la foulée, Catherine Vautrin, la ministre du Travail, de la Santé, des Solidarités et des Familles y répond, à son tour, par un tweet à la fois très diplomatique, mais assez ferme : « Je salue la décision du Président de la République de créer un haut-commissariat à l’Enfance. Je m’engagerai dès les prochains jours personnellement pour nos enfants, notamment en faveur de la protection de l’enfance et la petite enfance. L’enfance est un moment déterminant dans la construction de chaque individu et notre mission est d’offrir à tous les enfants les mêmes chances, notamment aux enfants le plus fragiles. ». On comprend que la ministre revendique bien d’avoir l’enfance dans son périmètre et qu’elle ne souhaite pas lui voir échapper au profit d’un haut-commissaire, et ce, même s’il dépendait d’elle.
Car c’est aussi une question : de qui dépendrait ce haut-commissariat ? Directement de l’Élysée ? De Matignon comme il est de tradition pour les hauts-commissariats ? Ou de la ministre en charge des Solidarités et des Familles ?
De toute façon, il est clair que la publication des décrets d’attribution et la composition du cabinet de la super ministre seront de précieux indices pour comprendre précisément où se situent ces sujets Enfance.
Acte 4. Le flou persiste, c’est la porte ouverte à toutes les supputations
Les tragi-comédies entre 4 actes sont rares, mais existent ! Comme ni l’Élysée ni le ministère du travail, de la santé, des solidarités et des familles ne donnent d’information. Tout juste, le cabinet de Catherine Vautrin insiste-t-il sur le fait que la petite enfance et la protection de l’enfance sont bien dans le périmètre de la ministre et que la personnalité qui sera nommée au Haut-commissariat à l’Enfance travaillera en lien étroit avec Catherine Vautrin.
Il laisse entendre aussi que, parmi les scénarii envisagés suite à l’annonce du gouvernement et aux levées de boucliers face à un non-ministère de l’Enfance, la super-ministre a bien sûr été associée aux discussions et pris part au choix final d’un Haut-commissariat.
Du coup, les réactions s’enchainent et les supputations vont bon train. La Dynamique pour les Droits des Enfants persiste à demander un ministère dédié et de plein exercice.
Catherine Hazan, présidente d’Unicef France, dans un communiqué, prend acte de la création d’un haut-commissariat et note que, « si cette initiative témoigne d’une reconnaissance des défis que rencontrent les enfants en France, elle suscite néanmoins une certaine perplexité. En effet, elle marque un recul par rapport aux ambitions affichées lors de la campagne présidentielle de 2022, où Emmanuel Macron avait déclaré que l’enfance serait une grande cause nationale.» Et précise que « pour avoir un impact réel, il devra disposer des moyens humains et financiers nécessaires, être pleinement autonome et s’inscrire dans une dynamique interministérielle ambitieuse. À défaut, il risque de n’être qu’une mesure cosmétique ».
Martine Brousse, présidente de la Voix de l’Enfant, à l’instar de Perrine Goulet, a accueilli très positivement cette création d’un haut-comissariat.
Joëlle Sicamois directrice de la Fondation pour l’Enfance, est moins enthousiaste et demeure dans l’expectative. Si elle se veut constructive, « on va essayer de travailler avec ce haut-commissariat »), elle souligne l’étonnement qui fut le sien à l’annonce du gouvernement : « le fait que le mot Enfance n’apparaisse nulle part est quand même un oubli majeur assez révélateur du peu d’intérêt que suscite le sujet », remarque-t-elle.
Mais, après un bref soulagement à l’annonce d’un haut-commissariat à l’Enfance, c’est l’inquiétude qui domine néanmoins. « Quel sera son périmètre ? Ce sera une instance administrative, puisque c’est le souhait de stabilité qui a semble-t-il motivé sa création. Quel poids aura-t-il face aux politiques, aux ministres ? » s’interroge-t-elle encore .
Elisabeth Laithier, présidente du Comité de filière petite enfance, est plutôt dubitative. « Je prends acte de cette annonce, nous a-t-elle déclaré. Mais, étant donné le flou quant aux contours de ce haut-commissariat, à son périmètre d’action et au budget qui lui sera accordé, je ne peux me réjouir. Et en l’état, la prudence reste de mise.»
Sur LinkedIn, les uns et les autres s’activent et ignorant encore les contours exacts de ce haut-commissariat, commencent à s’intéresser au casting. Par exemple, si ce haut-commissariat était centré sur la protection de l’enfance, Edouard Durand, ex-président de la CIVISE, évincé en décembre 2023 a ses fans. Ceux qui pensent que le mot Enfance est plus large, se demandent comment une telle instance cohabitera avec les structures existantes : du Conseil de l’enfance et de l’adolescence du HCFEA au Comité de filière petite enfance, en passant par la direction de projet du SPPE etc.
Épilogue : à venir et très incertain.
Il n’y aura pas de coup de théâtre : un ministre ou un secrétaire d’Etat à l’Enfance ne se sera pas nommé, c’est une certitude désormais. Avouons qu’il est difficile de l’imaginer cet épilogue, étant donné le cafouillage ambiant. Il faudra attendre encore quelques jours (d’aucuns pensent qu’au conseil des ministres du 3 janvier, le sujet pourrait être abordé) pour connaitre les contours de ce haut-commissariat et le nom de la personnalité qui en prendra la tête. Une personnalité qui devra convaincre et montrer qu’elle a les moyens d’agir, qu’elle n’est pas juste une sorte d’alibi-bonne conscience du gouvernement qui, force est de constater, avait oublié l’Enfance.
Catherine Lelièvre
PUBLIÉ LE 28 décembre 2024
MIS À JOUR LE 02 janvier 2025