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Cécilie Cristia-Leroy, directrice générale d’Yci Enfance : « notre objectif est de créer des milliers de places d’accueil dans les QPV »
Depuis mars 2024, il faut compter sur un nouvel acteur audacieux et engagé pour la création de crèches dans les Quartiers Prioritaires de la Ville (QPV). Yci Enfance rassemble des investisseurs (publics et privés) et des gestionnaires associatifs pour permettre aux collectivités de créer de nouvelles places d’accueil en QPV sans porter l’investissement et en limitant leur reste à charge. Cécilie Cristia-Leroy, ancienne Commissaire à la lutte contre la pauvreté et fonctionnaire en détachement à la direction d’Yci Enfance, explique ce modèle mis en place, encore méconnu, et précise leurs ambitions pour la petite enfance.
Les Pros : Co-entreprise, société à mission, consortium… Qu’est-ce qu’Yci Enfance ?
Cécilie Cristia-Leroy : Yci Enfance est une société à mission reconnue d’intérêt général, créée en 2024 par un consortium de partenaires publics et privés. Notre objectif est de créer des milliers de place d’accueil de la petite enfance dans les Quartiers Politique de la Ville (QPV). Des crèches agréées par la Caf au titre de la Psu, en mode de gestion privé non lucratif exclusivement. Comme l’État investit des moyens en fonds propres dans Yci Enfance, par le biais de l’Agence Nationale de la Rénovation Urbaine (ANRU), le projet a été annoncé lors du Comité interministériel des villes (CIV) en octobre 2023 par la Première ministre Élisabeth Borne. Et confirmé lors du dernier CIV, pour soutenir son développement.
Qui sont donc ces partenaires ?
Des investisseurs publics et privés : l’État à travers l’ANRU, un fonds qui investit dans des quartiers prioritaires pour permettre leur développement économique et l’accès aux services. Mais également Meridiam, une société à mission qui investit principalement dans les infrastructures sur un modèle de concession sur le long terme ; et la Banque des Territoires (filiale de la Caisse des Dépôts et Consignations) : nous avons un accord national pour porter tous les emprunts que nous avons dans le cadre de nos projets d’investissements, soutenu également par un programme européen, Invest EU, pour la partie garantie d’emprunt. Enfin, des gestionnaires associatifs : la Fédération Léo Lagrange, la Mutualité Française, Crescendo, Auteuil Petite Enfance et Synergie Family.
A l’origine du projet, La Mutualité Française et la Fédération Léo Lagrange ont échangé avec l’ANRU et Meridiam autour de leurs freins au développement, liés au portage de l’investissement dans leur projet de développement. Le consortium s’est donc formé autour d’eux, puis d’autres associations se sont jointes à eux. Être rassemblés en consortium nous donne une « force de frappe » plus importante et nous permet de bénéficier des moyens de l’ANRU et de la Banque des Territoires. On est plus solides à plusieurs …
Tous les projets que porte Yci Enfance sont validés par l’ensemble des membres du comité de pilotage. Nous sommes transparents, il n’y a pas d’esprit de concurrence entre ces gestionnaires associatifs.
Pourquoi cet engagement si fort pour les QPV ?
Notre raison d’être est de lutter contre les inégalités de destin. Je suis anciennement Commissaire à la lutte contre la pauvreté et à travers les actions que j’ai pu mener, j’ai constaté que le sujet de la petite enfance est celui qui doit être le plus développé si l’on veut avancer vers l’égalité des chances, et l’accès de tous aux modes d’accueil est un point essentiel. Nous portons ce projet pour ces enfants, pour éviter la reproduction des inégalités.
Notre objectif principal est donc que les places en crèche – que nous allons créer – soient réellement attribuées à ces familles les plus précaires. Quand nous travaillons avec les collectivités nous abordons donc la question des modalités d’attribution et des critères que les collectivités mettent en place, dans l’objectif que la crèche ne soit pas seulement un « mode de garde » mais un lieu de développement des enfants.
Vous évoquez « un modèle clé en main » pour les collectivités locales. Que proposez-vous concrètement ?
Yci enfance porte l’ensemble de l’investissement, toute l’ingénierie et la maitrise d’ouvrage de projets de rénovation de locaux de crèche ou bien de constructions neuves, sur un terrain qui appartient si possible à la collectivité. Nous nous mettons en bail emphytéotique sur 30 ans et confions la gestion de la structure à une association à but non lucratif partenaire, locataire d’Yci Enfance et soutenue par la collectivité.
C’est un modèle d’investissement à long terme dont l’objectif est de restituer, à terme, à la collectivité, le bien sur lequel on a investi, pour construire le patrimoine du Service Public de la Petite Enfance, sans avoir à solliciter les collectivités sur l’investissement et limiter leur reste à charge en fonctionnement. C’est une alternative à la gestion directe des crèches municipales qui se développent assez peu en QPV, et une alternative au secteur privé lucratif qui ne va pas en QPV.
Yci enfance ne souhaite pas être propriétaire des locaux ou des terrains. Mais à travers notre montage financier, la collectivité peut devenir elle-même propriétaire d’un bien sur lequel elle n’a pas porté d’investissement. En revanche, elle aura soutenu l’association qui gère la structure pendant 30 ans. Il y a donc un sens à ce qu’elle récupère ce bien, largement financé par le secteur public.
Pour les collectivités, c’est un modèle « clé en main » intéressant car Yci Enfance prend le risque, porte l’investissement, gère toute la partie technique assez lourde à porter, et il n’y a qu’un seul interlocuteur dans tout le montage du projet. Mais in fine, la collectivité reste celle qui attribue les places et conserve le lien avec les habitants.
30 ans c’est énorme ! Pourquoi un bail aussi long ?
Oui, ce modèle d’exploitation sur très long terme, c’est ce qui nous permet d’optimiser l’investissement. Nous avons un prêt avec la Banque des Territoires sur 28 ans, ce qui nous permet d’avoir des taux d’intérêt très bas. Alors nous cherchons à optimiser au maximum l’investissement et à l’amortir sur de très longues durées pour que cela ne pèse pas de façon importante sur la phase d’exploitation. L’association gestionnaire paye un loyer à Yci Enfance, loyer que nous souhaitons le plus bas possible pour que le modèle de l’association puisse fonctionner. Et pour ce faire, il faut optimiser au maximum l’investissement sur une très longue durée pour avoir des taux d’intérêt intéressants.
Quelles sont les différentes étapes pour développer un projet ?
Très concrètement, en croisant les statistiques de l’ANRU et celles de la Cnaf, nous identifions les territoires les moins bien couverts, où les besoins sont les plus importants, et un gestionnaire associatif qui souhaite y aller. Un certain nombre de collectivités viennent également à nous de façon spontanée : il est d’ailleurs plus facile de travailler avec une collectivité elle-même volontaire pour qu’un projet s’inscrive sur son territoire !
Nous étudions la faisabilité sur le plan technique, puis la viabilité économique pour le gestionnaire associatif, et le reste à charge pour la collectivité locale. Yci enfance travaille beaucoup à cet équilibre et sur le budget de fonctionnement prévisionnel pour la collectivité. C’est souvent là que les projets ne se font finalement pas, lorsque la collectivité n’a finalement pas les moyens de subventionner l’association qui sera gestionnaire.
Nous assurons ensuite toute la partie technique (avis d’implantation, étude de faisabilité, plans, lien avec la Caf et la Pmi, montage des dossiers, études techniques des sols, diagnostic sur l’amiante, le désamiantage etc.), le montage financier de l’opération (la demande de subventions auprès de la Caf, le prêt auprès de la Caisse des Dépôts, les fonds propres de l’ANRU et Meridiam), les autorisations d’urbanisme… Yci Enfance est maitre d’ouvrage du chantier pour le gestionnaire associatif qui valider le cahier des charges de construction et d’aménagement. On s’adapte donc à chacun d’entre eux.
Vous devez avoir des process bien établis pour pouvoir porter simultanément de nombreux projets ?
Nous optimisons notre modèle en ayant des cahiers des charges types pour les constructeurs, des contrats types, des accords-cadres avec les bureaux d’étude, les assurances qui assurent les chantiers… Nous avons une directrice technique qui a créé des crèches pendant 15 ans (Ndlr : pour Babilou) qui a tout modélisé pour optimiser cette phase de construction et d’investissement.
Comme nous sommes sur un investissement à long terme, nous attachons une attention particulière à ce que les crèches soient le mieux conçues possibles, et à ce qu’elles aient des pratiques durables, pour que derrière, la gestion en termes d’énergie, d’eau, les espaces extérieurs, soit le plus favorable sur le plan environnemental.
De quelle manière les gestionnaires associatifs sont-ils engagés envers la collectivité ?
Ni DSP, ni gestion directe, les associations sont en contractualisation avec la collectivité locale. Yci enfance n’a pas de convention particulière avec la collectivité, ne répond ni aux DSP ni aux marchés publics. D’une part parce que nous pensons que la DSP tire les prix vers le bas et potentiellement la qualité avec, et que nous ne souhaitons pas de logique de concurrence. D’autre part parce qu’en QPV, il n’y a pas vraiment de concurrence. En réalité, lorsque nous avons un projet en QPV, même avec des partenaires associatifs, il faut aller les chercher ! Et le modèle des marchés publics, avec des durées limitées à 3 ou 5 ans, n’est pas celui dans lequel nous nous projetons, nous visons le long terme.
C’est donc en général une convention pluriannuelle d’objectifs qui lie l’association à la collectivité. Une convention de subvention assez classique en somme. Et c’est un projet d’initiative privée qui est proposé à la collectivité et non pas l’inverse. Évidemment il y a un travail en partenariat et l’on va essayer de s’inscrire dans la politique locale de la collectivité ; mais ce n’est pas la collectivité qui impose son cahier des charges.
Comment choisissez-vous vos partenaires associatifs ?
Nous voulons travailler avec des associations qui ont cette volonté de porter un projet qui va au-delà du « mode de garde », sur l’insertion sociale et professionnelle, sur l’accompagnement à la parentalité, sur des dimensions qui sont d’autant plus importantes dans les QPV. C’est pourquoi nous avons choisi des structures déjà bien implantées en QPV, qui portent haut cette ambition. Développer des crèches en QPV n’est pas le plus simple, c’est un engagement fort qui ne vient pas naturellement quand on veut se développer en petite enfance !
Cela dépend aussi de leur implantation territoriale : les associations aiment se développer dans des territoires où elles ont déjà des crèches. Cela se fait donc de façon assez naturelle. Crescendo est très présent en Ile-de-France. Léo Lagrange plutôt dans l’Est etc. Il n’est encore jamais arrivé que deux associations veuillent s’implanter au même endroit. Il y a aussi une question de vitesse de développement : elles ne peuvent pas lancer 10 projets simultanés, c’est lourd en termes de gestion. Et puis vu le contexte actuel, on ne peut pas dire que les acteurs de la petite enfance souhaitent beaucoup se développer en ce moment… Il y a deux ans, l’ambition de développement était beaucoup plus forte !
Quels sont aujourd’hui les freins à l’ouverture de crèches ? Quid de la pénurie de professionnels ?
Ce n’est pas le frein principal que nous remontent les associations. En janvier, nous allons ouvrir deux crèches à Clichy-sous-Bois et à Tourcoing, et ce n’est pas l’inquiétude première : les deux directrices ont déjà été trouvées, ça avance ! Non, le climat n’est pas bon, du fait de l’actualité autour de la qualité d’accueil, les gens ne font pas la distinction entre les différents acteurs du secteur de la petite enfance. Du coté des collectivités, des Pmi, des Caf, il y a une certaine peur de sortir de nouveaux projets, une envie de ne pas prendre de risque… Le fait qu’on soit en fin de mandat également : lancer un projet de crèche qui ne va pas sortir avant les élections, c’est moins facile…
Mais de manière générale, je trouve qu’il y a peu d’élus qui portent les sujets petite enfance. Et en QPV d’autant moins. J’espère donc que ce sujet sera davantage porté pendant la période électorale. On réfléchit déjà à la manière dont on pourra interpeller les élus sur ces sujets !
Yci enfance veut peser dans le débat public ?
Nous portons le plaidoyer sur le développement des crèches en QPV auprès des ministères, du Comité de filière, de la CNAF, de l’AMF, du HCFEA… car nous espérons contribuer à l’évolution des politiques publiques. Au dernier CIV, nous avons formulé 10 propositions en ce sens, sur la partie investissement, mais surtout sur le fonctionnement des crèches en QPV. Malheureusement elles n’ont pas été reprises pour l’instant mais on espère qu’au fur et à mesure, certaines le seront. Et l’on voit que petit à petit, certaines choses s’améliorent…
Avec Yci Enfance, nous avons une approche davantage politique de la ville que petite enfance au sens large, et c’est justement le croisement des deux qui n’est pas assez porté. L’ANRU et la Cnaf, par exemple, n’avaient jamais travaillé ensemble avant ce projet ! Ils sont d’ailleurs en train de mettre en place une convention de partenariat et d’échange pour le développement des crèches en QPV. Quand on travaille au développement de crèches, on rencontre de nombreux obstacles. Le fait que deux administrations essaient de se mettre d’accord, c’est très positif !
De même pour les crèches associatives : il n’existe pas de lobby des crèches associatives ou de portage commun de leur parole. Se regrouper régulièrement – le comité de pilotage Yci Enfance se réunit tous les deux mois – leur permet d’échanger et construire une voix commune sur ces sujets.
Vous visez la création de 100 structures représentant environ 5000 places. Où en êtes-vous de vos projets ?
Nous avons trois projets lancés, en phase de construction, à Chenôve, Clichy-sous-Bois et Tourcoing, dont ces deux derniers ouvriront en janvier prochain. Nous venons de valider cinq nouveaux projets : deux à Montpellier, un à Besançon, un à Rillieux-la-Pape, un à Orly. Et une vingtaine de projets sont en phase de développement : nous échangeons encore avec les collectivités, et pour certaines les lieux sont déjà identifiés.
Le démarrage est plus lent que ce que nous imaginions. Le mauvais contexte de la petite enfance, le contexte gouvernemental qui n’a pas du tout rassuré les collectivités sur leurs financements ont fait que les collectivités ont eu beaucoup de mal à s’engager pour financer les subventions de fonctionnement aux gestionnaires associatifs. Nous avons donc mis du temps à sortir ces premiers projets mais nous espérons que les premières crèches ouvertes vont faciliter la communication auprès des collectivités. Ce qui nous manque encore, c’est de pouvoir communiquer de manière plus forte auprès des collectivités qui nous connaissent encore peu.
Laurence Yème
PUBLIÉ LE 17 juillet 2025