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Comment les violences conjugales affectent le développement du jeune enfant
Les enfants vivant dans un foyer marqué par les violences conjugales sont aujourd’hui reconnus comme des co-victimes. En effet, les neurosciences montrent que ces violences peuvent affecter durablement le développement du cerveau, avec des conséquences sur la mémoire, les apprentissages ou encore la capacité à réguler ses émotions.
Pendant longtemps, on a parlé d’« enfant témoin » ou d’« enfant exposé » aux violences conjugales. Aujourd’hui, les connaissances scientifiques ont changé le regard des professionnels et de la société. L’enfant qui grandit dans un foyer où il y a des violences est une victime à part entière. « La loi du 18 mars 2024 a posé le terme d’enfant-victime ou, plus précisément, de co-victime de violences conjugales ». Cette évolution s’appuie sur des recherches désormais concordantes : les conséquences observées chez les enfants vivant dans un climat de violences conjugales sont comparables à celles constatées chez des enfants directement victimes de maltraitances », rappelle Élise Mareuil, EJE coordinatrice et formatrice de l’association Pépites, lors d’une conférence organisée par l’association Grandir en milieu carcéral au Ministère de la santé. Cette action gratuite s’inscrit dans le cadre du dispositif « Protégeons tôt » créé par Pépites et subventionné par la DGCS.
Une scène de guerre dans le salon
Pour expliquer la violence du traumatisme vécu par les enfants, Élise Mareuil s’appuie sur les travaux du juge Édouard Durand, reconnu pour son engagement en faveur de la protection de l’enfance et de la lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants, et ancien président de la CIIVISE (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants). Le magistrat considère que les violences conjugales constituent « l’une des plus graves formes de maltraitance » pour un enfant. Pourquoi un tel constat ? Parce que l’enfant se construit autour de deux figures censées lui garantir protection et sécurité. Lorsque l’une agresse l’autre, tout son univers s’effondre. « C’est équivalent à l’exposition à une scène de guerre ou à une scène de terrorisme », souligne la formatrice de l’association Pépites. Les enfants vivant dans ce contexte développent fréquemment des symptômes de stress post-traumatique : hypervigilance, difficultés de concentration, troubles de la mémoire ou comportements d’évitement.
Un cerveau en pleine construction, particulièrement vulnérable
Les six premières années de vie constituent une période exceptionnelle de développement cérébral. Le cerveau du jeune enfant est alors en pleine construction et particulièrement sensible à son environnement. Or, « il est aussi très vulnérable au stress chronique, explique Elise Mareuil. Les hormones du stress, notamment le cortisol, peuvent perturber ce développement. Elles influencent la formation des synapses, ces connexions qui permettent aux neurones de communiquer entre eux. » Chez le jeune enfant, des milliers de connexions neuronales se créent chaque seconde. Ces connexions se renforcent ou s’affaiblissent en fonction des expériences vécues et de leur répétition. Pour être plus concret, le cerveau de l’enfant se construit à partir de ce qu’il vit au quotidien. Plus il grandit dans un environnement marqué par de l’empathie, le respect et de la bienveillance, plus il développe des capacités relationnelles et émotionnelles favorisant la confiance et la communication. À l’inverse, lorsqu’il évolue dans un milieu violent, l’humiliation ou l’absence de communication bienveillante, son développement est influencé par ce climat d’insécurité.
Les altérations cérébrales observées
Pour illustrer ces effets, des travaux médicaux menés en pédiatrie ont comparé le cerveau d’un enfant de trois ans ayant grandi dans un environnement sécurisant à celui d’un enfant exposé à des violences intrafamiliales, notamment conjugales. Ces images mettent en évidence l’impact du stress chronique sur le développement cérébral dès les premières années de vie. Les chercheurs ont observé que certaines zones du cerveau se sont moins développées, explique Élise Mareuil. L’hippocampe présente lui aussi souvent un volume plus réduit chez les enfants co-victimes de violences conjugales ou intrafamiliales. « C’est un problème parce que cet hippocampe va avoir des fonctions essentielles, notamment en termes de régulation des émotions et de mémorisation », souligne la formatrice. Ces altérations peuvent se traduire par des troubles de la mémoire, des confusions ou des difficultés à restituer les événements de manière chronologique.
L’hypervigilance : un cerveau en état d’alerte permanent
L’une des conséquences les plus fréquentes des violences conjugales est l’installation d’un état d’hypervigilance. En cause : l’amygdale, cette région du cerveau qu’Elise Mareuil décrit comme « notre cellule de crise ». Son rôle est de détecter le danger et de permettre une réaction rapide face à une menace. Chez les enfants vivant dans un contexte de violences conjugales, ce système d’alerte reste activé en permanence. « Vivre avec un auteur de violence, c’est vivre avec un fauve. On ne sait pas à quel moment peut partir le coup de patte », observe Elise Mareuil. L’enfant apprend alors à surveiller en permanence son environnement. Cette vigilance permanente a un coût. « Cette amygdale va débrancher les zones supérieures du cerveau qui servent à se concentrer, à mémoriser, à apprendre. » Les fonctions qui permettent de communiquer, de prendre du recul, de mémoriser ou d’apprendre sont alors fragilisées.
Des fonctions exécutives fragilisées
Cette hypervigilance permanente affecte également les fonctions exécutives, c’est-à-dire les capacités qui permettent de planifier, de s’adapter à une situation nouvelle ou d’agir de manière organisée pour atteindre un objectif. Cette difficulté à s’adapter peut ensuite se retrouver dans la vie quotidienne : un déménagement, un changement d’école, un nouvel itinéraire de bus ou une consigne inhabituelle peuvent devenir de véritables sources d’angoisse. Plus largement, les enfants peuvent avoir des difficultés à faire des choix, à résoudre un problème, à prendre des initiatives ou à réguler leurs émotions. Dans un quotidien où la violence peut surgir à tout moment, ces fonctions sont mises à rude épreuve. « Le changement devient extrêmement angoissant », explique Élise Mareuil. L’enfant apprend parfois à tout contrôler pour tenter d’éviter une nouvelle scène de violence. Cette nécessité permanente d’anticiper entraîne « une forte rigidité cognitive. »
Une perte de chance, mais pas une fatalité
Les violences peuvent entraîner ce qu’on peut appeler une « perte de chance », sans pour autant déterminer l’avenir de l’enfant. C’est là qu’intervient la plasticité cérébrale. Le cerveau du jeune enfant possède une remarquable capacité d’adaptation et de réparation, qui lui permet de se reconstruire lorsque son environnement redevient sécurisant. Tout ce qui peut lui être apporté en dehors du contexte de violence – sécurité, bienveillance, langage, relations d’attachement sécurisantes – contribue à soutenir son développement et à favoriser sa reconstruction. « Tout le travail de prévention va diminuer ces risques » souligne la formatrice. Plus l’enfant est repéré et accompagné tôt, plus les effets du traumatisme peuvent être limités.
Des violences encore largement invisibles
- 80 % des violences sexuelles commises sur les enfants ont lieu au sein de la famille.
- 70 % des plaintes pour violences sexuelles sur mineurs sont classées sans suite.
- Au moins 1 enfant sur 8 est en situation de danger (négligence, carences affectives, risque de maltraitance ou maltraitance avérée).
- Environ 3 enfants par classe seraient victimes d’inceste
- Seules 14 % des victimes de violences conjugales portent plainte
- 72 % des plaintes pour violences conjugales sont également classées sans suite.
Candice Satara
PUBLIÉ LE 01 juillet 2026