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Corinne Dreyfuss, auteure jeunesse et insatiable observatrice des tout-petits
L’auteure et illustratrice Corinne Dreyfuss – la créatrice du célèbre Pomme Pomme Pomme – sort à la fin de l’été un nouvel album pour les tout-petits. Une histoire à pointer, fruit de sa résidence chez les chercheurs du Babylab de Grenoble, avec lesquels elle a observé les effets de la musique et de la lecture pointée sur le développement langagier. Portrait d’une créatrice devenue chercheuse, passionnée par l’observation des tout-petits.
Dans cette petite crèche de l’Isère, elle s’est installée en tailleur sur des tapis moelleux, avec une petite pile de livres à ses côtés, le temps d’un atelier partagé avec un musicien improvisateur. D’un large sourire, elle accueille les tout-petits et leurs parents intimidés, déjà présente et attentive à chacun. Si Corinne Dreyfuss est devenue une référence de la littérature enfantine, c’est certes par la qualité de ses albums mais certainement par sa présence solaire, son sens de l’observation et son envie insatiable de mieux comprendre ces tout-petits, qu’elle n’hésite pas à rencontrer dès qu’elle le peut.
A la découverte d’un petit public étonnant
Pourtant, rien ne laissait présager une telle vocation. « Je n’ai pas tout de suite créé pour les tout-petits car comme beaucoup de gens, ça me semblait être un monde un peu particulier. D’ailleurs très honnêtement, la première fois que je suis entrée dans une crèche, je me suis dit : « Mais quelle drôle d’idée ! » », s’amuse Corinne Dreyfuss avec franchise. Sa première rencontre avec la littérature jeunesse était plutôt fortuite. « Diplômée des Beaux-Arts, je n’avais aucune idée de l’existence de livres pour les tout-petits, se souvient-elle. Mais à la naissance de ma nièce, j’ai eu envie de lui offrir un cadeau plus personnel qu’un doudou. Je savais dessiner, j’aimais aussi écrire, j’allais lui créer un livre ». A la bibliothèque, elle découvre les albums d’Olivier Douzou qui sont pour elle une grande révélation, et se lance à son tour. « Quand j’ai fini ce projet, j’ai réalisé que j’avais adoré faire cela ! », admet-elle. Elle continue alors à créer des albums pour les petits, glane quelques prix de littérature jeunesse qui lui apportent une certaine notoriété (Pomme, pomme, pomme, Transformer un loup, Je t’attends, Regarde !). Mais c’est en allant à la rencontre des enfants qu’elle découvre le plaisir d’observer ces tout-petits, qui l’anime encore aujourd’hui : « C’est parce que l’on m’a invitée dans des lieux d’accueil, pour partager des livres avec les enfants, que j’ai pu voir leurs réactions, admirer comme ils étaient pertinents et observateurs, que ça m’a vraiment passionnée et que j’ai entamé un dialogue avec ce public… ».
Le plaisir plutôt que la pédagogie
Chacune de ces rencontres nourrit intensément son travail. « Je pense que les tout-petits m’apprennent beaucoup plus de choses que je ne leur apprends, reconnait Corinne Dreyfuss dans un sourire. Il n’y a aucune volonté pédagogique dans mes livres, insiste-t-elle. Ce n’est pas du tout le propos ». Chaque album est un nouveau terrain de jeu, fait pour être lu fidèlement à voix haute, par un adulte ou un plus grand au moins une fois, et vient simplement offrir un moment de plaisir, de partage et de littérature. Rien de plus.
Le livre se suffit à lui-même
Car il y a bien deux choses qui rebutent Corinne Dreyfuss : d’une part, les personnes qui lisent en commentant tout. « Non, l’enfant n’est pas bête, le texte d’un album pour tout petit joue sur le rythme et la musicalité des phrases et en faisant cela, très souvent on casse le rythme d’un texte… », déplore-t-elle. Qu’il soit régulier ou irrégulier, le rythme est la clé essentielle d’un album. « C’est, je crois, dans ce jeu d’emboitements, de combinaisons et de variations, dans la construction et la cohérence entre formes, idée, format, matière et fond que se dessine le livre, qu’apparait le sens, que surgit la singularité du récit, son rythme, sa musique », insiste l’auteure. Et bien avant que la narration ne fasse sens, elle explique que « le « bain rythmique » d’un texte est une façon entière et légitime d’entrer dans une expérience littéraire pour un tout-petit ». Corinne Dreyfuss honnit également les « livres médicament », conçus pour accompagner l’enfant dans des moments précis, pour l’acquisition de la propreté, l’endormissement, un déménagement… « On ne sait pas toujours ce que vont trouver les enfants dans nos livres, explique-t-elle. Mais j’ai pu voir qu’ils pouvaient être très forts pour raccrocher une histoire à leurs préoccupations du moment, et y trouver une petite solution à eux. On n’a pas toujours besoin d’amener des choses qui sont grosses comme des valises ! ».
Une auteure en recherche permanente
Corinne Dreyfuss est cependant une auteure en recherche qui questionne en permanence son approche, pour chacun de ses albums. « Je m’interroge sur la manière dont le livre peut devenir un lien entre ce petit et ce grand, comment m’adresser aussi bien à ce petit qu’à ce grand dont je ne peux faire abstraction, dit-elle. Et je réfléchis à la manière dont il va pouvoir le lire, comment le regard du petit et du grand vont pouvoir converger vers le même endroit dans le livre ». Alors qu’elle a déjà en tête l’envie de travailler autour de l’idée de pointer du doigt – étape importante du développement du langage – Corinne Dreyfuss rencontre en 2020, lors d’un salon du livre, l’équipe de chercheurs du Babylab de Grenoble. Cette plateforme de recherche du Laboratoire de Psychologie et NeuroCognition (CNRS et Université Grenoble Alpes) étudie déjà le développement langagier du tout-petit depuis quelques années en partenariat avec l’association Mediarts. (voir encadré ci-dessous)
Une artiste en résidence dans un laboratoire de recherche
A l’invitation de Médiarts, Corinne Dreyfuss va passer deux années en résidence au Babylab, pour s’associer à leurs recherches sur le développement langagier et cognitif des nourrissons, en lien avec les professionnels de la petite enfance, de l’éducation et de la santé. Ensemble, ils vont s’interroger sur ce que la lecture à voix haute associée au pointage pourrait renforcer dans le développement de l’attention et du langage chez le tout-petit, dans un nouveau projet art-science-parentalité intitulé « BabylabobibliO : à l’écoute du geste de la lecture ». « Nous nous sommes rencontrés au bon moment, reconnait l’auteure. La première année, nous avons beaucoup échangé et nous sommes nourris des pratiques des uns des autres : l’équipe du Babylab m’a beaucoup parlé de sa recherche, je leur ai expliqué ma manière de travailler ».
A la rencontre des tout-petits, dans leur environnement
La deuxième année, Corinne Dreyfuss, Médiarts et les chercheurs du Babylab sont allés à la rencontre des enfants dans des lieux d’accueil de la petite enfance et du public, pour leur proposer des temps de lecture à voix haute associés au pointage. « J’avais une posture un peu différente de celle dont j’avais l’habitude : sans obligation de résultat, nous avons testé, essayé, observé », raconte Corinne Dreyfuss. Assez rapidement, Médiarts propose d’ajouter de la musique, avec l’intervention de Simon Drouin, musicien improvisateur qui mêle petits instruments du monde et percussions corporelles. Se construit alors, au fil d’une vingtaine de rencontres, un module avec des temps de lecture qui s’entremêlent à la musique improvisée. Puis ce temps plus informel où les enfants peuvent se saisir des instruments et des livres, où les adultes peuvent lire des livres aux enfants dans une adresse plus individuelle. Et enfin une médiation scientifique avec l’intervention des chercheurs du Babylab.
Une présence forte mais parfois volatile
Ce chemin de lecture s’est terminé à l’espace Mille formes à Clermont-Ferrand le 1er juin dernier. Pour Christelle Pillet de Médiarts, c’était une évidence. « C’est un centre d’expérimentation de l’art qui pouvait offrir une lecture intéressante de notre expérience qui mêle le geste de pointage, la lecture, l’écoute, le développement du langage », explique-t-elle. C’était d’ailleurs un moment d’une belle qualité d’écoute dont les acteurs sont revenus très enthousiastes. Mais ce n’est pas toujours le cas ! « Chaque lieu, chaque rencontre est unique. Et parfois, même ça ne se passe pas comme on l’aurait souhaité… Parfois, nous sommes sortis de ces ateliers épuisés avec le sentiment d’avoir eu du mal à capter leur attention. Les tout-petits ont une qualité de présence à la fois très forte et très volatile, décrit Corinne Dreyfuss, on n’est jamais à l’abri que deux enfants se mettent tout d’un coup à courir tout autour de la salle, entrainant le groupe à leur suite ! ».
Soigner le cadre de la rencontre
Il faut dire qu’il y a beaucoup d’impondérables. L’heure joue beaucoup : le matin c’est toujours beaucoup mieux que l’après-midi. Il peut y avoir des effets de groupe également. « Ce n’est pas la même chose avec un groupe déjà constitué qui se connait qu’avec un groupe tout public. Parfois les enfants peuvent avoir un intérêt très grand pour les autres qu’ils ne connaissent pas, ça peut les décentrer, et ils ont raison ! Mais une chose est certaine, c’est que lorsque les professionnels de la petite enfance qui nous accueillent sont vraiment formés, ça se sent tout de suite et ça change tout ! », note-t-elle. Ce rôle essentiel de médiation et d’accompagnement, qui permet de soigner le cadre et le moment de la rencontre, c’est également le rôle de Médiarts qui a orchestré chaque atelier. « Quand je viens là, face aux petits, je n’ai pas toutes les cartes en main, et la façon dont la rencontre est amenée, pour que les professionnels, parents et enfants arrivent dans de bonnes conditions, n’est pas à négliger. Il faut un vrai savoir-faire pour poser chacun à sa place et que tout se passe bien », témoigne Corinne Dreyfuss.
Un nouvel album pour pointer du doigt
Fruit de ces deux années de recherche et d’observation avec Médiarts et l’équipe du Babylab, le nouvel album de Corinne Dreyfuss intitulé « Montre-moi » sortira à la fin de l’été (Éditions Thierry Magnier). « L’idée n’était pas de réaliser un livre authentifié scientifiquement, mais davantage de partager nos observations et de mettre en œuvre nos compétences propres », précise l’auteure. Un album qui implique l’adulte et l’enfant, en commençant par « je te montre » et finissant par « montre-moi », pour permettre cet « aller-retour » et attention conjointe. S’il commence comme un simple imagier, « Montre-moi » est un album plus complexe. Ce sont aussi des devinettes, des blagues, une petite histoire avec un dénouement…
Quand les chercheurs du Babylab vont la rencontre des tout-petits
Depuis 2018, le Babylab de Grenoble (CNRS et Université Grenoble Alpes) développe, avec l’association Médiart, le projet « Langues et musiques du Babylab ». Il met en résonnance les recherches vocales et sonores de musiciens improvisateurs avec celles des psychologues et neuroscientifiques du Babylab, et étudie en quoi l’écoute des sons, de la musique et de la voix peut favoriser le développement du langage chez le tout-petit. « Intuitivement, tout le monde reconnait les bénéfices de la musique pour le bien être, la concentration, reconnait Christelle Pillet, de Médiart. Mais pour ce qui est des apports dans le développement cognitif des tout-petits rien n’avait encore été publié ».
En accueillant Corinne Dreyfuss en résidence, en l’accompagnant pendant un an, à la rencontre des tout-petits, les chercheurs sont sortis du cadre habituel de l’université. Dans le cadre du nouveau projet « BabylabobibliO : à l’écoute du geste de la lecture », ils sont allés observer « in vivo », dans les lieux d’accueil de la petite enfance, l’impact de la musique et de la lecture à voix haute associée au pointage, sur l’attention et le langage des tout-petits. Ils ont ainsi pu observer à quel point les enfants peuvent être en attention soutenue ou conjointe et leur capacité de concentration, autrement qu’en laboratoire et sous le regard de leurs parents. « C’est la première fois que nous avons senti les scientifiques du autant mobilisés et connectés entre eux ! », se réjouit Christelle Pillet.
Le pointage, déterminant dans le développement de l’attention
Chercheurs associés au Babylab Hélène Loevenbruck, Anne Vilain et Olivier Pascalis, ont partagé dans un article – publié dans la revue Spirale n°106 en octobre 2023 – les premières conclusions de ces deux projets. Sur le geste de pointer, les recherches du Babylab révèlent « les liens fondamentaux entre le langage et les gestes manuels, notamment celui du pointage ». Les scientifiques estiment que le pointage serait déterminant « dans le développement de l’attention partagée et du langage oral, ce qui nous a conduits à l’hypothèse que le pointage pourrait aussi contribuer à l’éveil à la lecture », expliquent-ils. Et d’ajouter que leurs « observations préliminaires (…) semblent confirmer les conclusions du projet « Langues et Musiques de Babylab » sur le rôle crucial de la qualité de la présence de l’adulte dans l’écoute et l’attention soutenue de l’enfant. La lecture à voix haute par l’autrice de livres qu’elle a conçus elle-même pour les tout petits est un moment saisissant de justesse et de partage ».
Laurence Yème
PUBLIÉ LE 11 juillet 2024
MIS À JOUR LE 21 août 2024