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Ecologie et petite enfance : conversation entre Sylviane Giampino et Anne-Caroline Prévot
Sylviane Giampino, psychologue clinicienne, psychanalyste, présidente du HCFEA, et du Haut Conseil de l’Enfance et de l’Adolescence et Anne-Caroline Prévot, directrice de recherches au CNRS, chercheuse au Muséum National d’Histoire Naturelle et vice-présidente du MAB-France (programme UNESCO), ont ouvert le bal de ces premières Rencontres régionales Ecologie et Petite Enfance. Un échange passionnant et de haut vol où il fut notamment question de culture, de crise environnementale, d’éco-anxiété, de rythmicité avec toujours l’idée de l’importance de reconnecter les enfants à la nature et ce dès le plus jeune âge.
Culture et nature
« Le contact réel avec la nature est essentiel à mon développement » est le principe 6 de la charte nationale pour l’accueil du jeune enfant (qui a depuis 2021 force de loi), laquelle a été élaborée suite au rapport sur « le développement du jeune enfant, les modes d’accueil et de formation des professionnels » piloté par Sylviane Giampino. Faisant référence à la recommandation 2 – de la mission qu’elle a coordonnée – relative au renouvellement du protocole d’accord entre le ministère de la culture et le ministère chargé de l’enfance, la présidente du HCFEA souligne : « Nous ne pouvons pas penser les pratiques d’accueil sans penser l’enfant dans son contexte général, dans sa Culture, dans son Environnement, avec un grand C et un grand E ». Et après avoir cité une tribune (« Pourquoi l’art est intimement politique ») du philosophe italien Emanuele Coccia, Sylviane Giampino indique : « On peut tout à fait superposer le besoin de culture et besoin de nature pour les jeunes enfants. Et sur le plan du développement de l’enfant, les liens sont très simples. On a tous à l’esprit que le très jeune enfant a une relation polysensorielle au monde, sans clivage avec tout ce qui l’entoure. Et, c’est par la sensibilité, par le corps et c’est même par la biologie qu’il ressent et qu’il exprime ce qu’il est. »
La peur du dehors
Les bienfaits du plein air, la reconnexion à la nature des sujets dans l’air du temps… Le Conseil de l’enfance et de l’adolescence travaille ainsi actuellement sur cette thématique-là. « Si nous nous sommes emparés de la question du besoin du dehors et de la nature des enfants et des adolescents au HCFEA, c’est bien parce que l’on a des dommages occasionnés à cette génération d’enfants et d’adolescents. Ils sont pris dans la culture de l’enclosure, la culture de la chambre et des écrans », explique encore Sylviane Giampino. Elle poursuit : « Ce n’est pas parce qu’ils voient trop d’écrans, c’est surtout lié au fait que le rapport à l’extérieur des adultes est un rapport anxieux et défensif. L’extérieur est vécu comme potentiellement dangereux. On ne peut plus supporter l’idée que des enfants vont pouvoir se déployer et expérimenter une sorte de culture, une prise de risque mesurée progressive. Et les mêmes angoisses existent et donc les mêmes résistances dans le laisser venir, le laisser faire, le laisser explorer, toucher, crapahuter, se salir dans la nature. » Et c’est finalement cette « idéologie sécuritaire », « la culture du dangereux » qui a « sanitarisé les crèches ».
En accord avec la présidente du HCEA, Anne-Caroline Prévot réagit : « Oui, on a peur de faire sortir les enfants. En une génération, en dix ans, on a augmenté la peur de faire sortir les enfants. Du coup, les enfants ne vont plus jouer dehors. Il y a des enfants qui ont peur de mettre les pieds sur des glands car ils ont peur que ce soient des petites bêtes qui grouillent. C’est incroyable ! Donc les enfants ne vont plus dehors, ils ne savent plus ce que sait, ils ne tripatouillent pas, ils ne vont pas chercher de vers de terre dans la terre (…), ils ne vont pas grimper dans les arbres, ils ne vont pas jouer avec des bâtons… ça ne va pas du tout ! ».
Santé mentale, crise environnementale et éco-anxiété
Pour Sylviane Giampino, il y a un rapprochement à faire entre le travail mené autour de la nature et des enfants par le Conseil de l’enfance et de l’adolescence et le rapport sur la santé mentale « Quand les enfants vont mal : comment les aider ? » du HCFEA rendu public en 2023, qui alerte entre autres sur l’augmentation de la consommation de psychotropes par les enfants. « Et cela ne vient pas du Covid », assure-t-elle. « Il faut faire des liens entre tout ça et je crois que cela nous donne l’envie et l’élan de creuser cette affaire de nature », souligne-t-elle.
Rebondissant sur le sujet de la santé mentale, Anne-Caroline Prévot mentionne une étude sur l’éco-anxiété, selon laquelle « les jeunes qui avaient plus de connexion à la nature au quotidien étaient ceux qui avaient le plus d’émotions négatives vis-à-vis des crises environnementales. » « Mais émotions négatives ne voulaient pas forcément dire éco-anxiété, explique-t-elle. Dans les émotions négatives, il y a des émotions qui sont puissamment vectrices d’engagement et d’autres qui sont au contraire pourvoyeuses de déni, de dépression. Et ce que propose cette étude, c’est que les jeunes qui ont le plus de connexion à la nature, certes sont plus inquiets de la crise environnementale, mais ils ont envie d’agir, ils se bougent et donc ils sont moins éco-anxieux. Donc ça c’est une réponse au problème de santé mentale : finalement quand on se connecte avec la nature, on a plus de capacités cognitives adaptées à la crise environnementale (…) ».
Rythmes et nature
Le rapport à la nature, selon Sylviane Giampino, renvoie aussi à la question des rythmes. « (…) Nous les psychologues cliniciens, les psychanalystes nous savons la vertu éducative de la temporisation, de la non-satisfaction immédiate d’une envie, d’un désir », précise-t-elle. Elle souligne : « cette rythmicité, c’est à la fois biologique, culturel, sensible, cognitif, subjectif et collectif. » Et Anne-Caroline Prévot de citer à ce sujet le sociologue Arnaud Thomas : « d’après lui, les causes sous-jacentes de notre mal-être actuellement c’est la désynchronisation des rythmes sociaux, mais les rythmes biologiques eux ne bougent pas, tout comme les rythmes des saisons. »
Un dehors non pensé pour les enfants
« Le Conseil de l’enfance prend une responsabilité colossale en disant qu’il faut sortir les enfants dehors, parce que cet extérieur n’est pas parfait, il faut l’améliorer (…) Un extérieur inclusif adapté aux enfants, c’est un extérieur qui va permettre de réunir », affirme la présidente du HCFEA. Et Anne-Caroline Prévot de commenter : « certes les environnements extérieurs ne sont pas pensés pour les enfants. Et, en même temps, jouer avec des éléments de nature dehors, des objets qui ne sont pas construits par les humains, cela a une capacité imaginative infinie. (…) « Laissez de la liberté aux enfants que vous accueillez pour qu’ils puissent imaginer des mondes à partir de ce qu’ils peuvent trouver de vivant autour d’eux. C’est comme ça que l’on arrivera à ouvrir un peu les imaginaires. »
Des expériences de nature
Sylviane Giampino a également tenu à préciser que de nombreuses initiatives existent en la matière et que « l’on ne part donc pas de zéro ». Elle donne pour exemple les siestes à l’extérieur pratiquées par des structures d’accueil du jeune enfant et précise à ce sujet : « Sortir les lits, envelopper tout le monde, ça semblait impossible et finalement tout le monde s’est réjoui parce qu’il s’est passé plein de choses pour les enfants, y compris pour leur santé. » Mais aussi les Maisons vertes dont celle de la ville de Lyon qui s’appelle le Jardin couvert. « On peut y aller, il y a des bases, des expériences et derrière ces expériences il peut y avoir des recherches qui vont permettre de rationaliser les choses, de les fixer davantage et de fournir des argumentaires pour convaincre », indique-t-elle. Et insiste : « pour convaincre, il y a la recherche académique et les savoirs expérientiels qui doivent avancer sur deux pieds ».
Expériences de nature, c’est aussi le nom de la recherche-action menée par Label Vie en collaboration avec le Muséum National d’Histoire Naturelle et Anne-Caroline Prévot, qui a pour but de développer le contact des jeunes enfants avec la nature et d’enrichir les connaissances scientifiques sur le sujet pour là encore avoir toutes les billes nécessaires afin de « convaincre » les autorités de prendre des mesures pour favorisant le contact des petits et grands à la nature.
Voir en vidéo les Rencontres régionales Ecologie et petite Enfance à Versailles (la conversation débute à 6m20 et se termine à 1h10)
Caroline Feufeu
PUBLIÉ LE 16 février 2024
MIS À JOUR LE 31 juillet 2024