S’abonner
Espace
Abonnés

Eric Chenut, président de la Mutualité Française : « Il faut que nous soyons extrêmement proactifs dans la défense des intérêts des professionnels de la petite enfance »

Nous débutons une série d’interviews avec des responsables de grands réseaux gestionnaires d’EAJE de tout statut : public, privé lucratif et non lucratif, associatifs. Pour la première, rencontre avec le président de la Fédération nationale de la Mutualité Française (FNMF), Eric Chenut. Un entretien axé sur l’actualité du secteur de la petite enfance (revalorisations salariales, article 10 du projet de loi sur le plein emploi, SPPE…) mais aussi sur les valeurs mutualistes.

Les Pros de la Petite Enfance : La Mutualité Française, c’est près de 250 établissements et services petite enfance répartis sur 35 départements, 2100 salariés et 30 000 enfants accueillis dans les crèches et chez les assistantes maternelles fréquentant les Rpe. Quelles sont les valeurs portées par les structures petite enfance mutualistes ? 

Eric Chenut : La raison d’être de la Mutualité, c’est se protéger mutuellement aujourd’hui pour construire ensemble une solidarité de demain. Dans le champ de la petite enfance, cela se traduit de manière très concrète : comment va-t-on permettre à l’enfant de s’épanouir le plus possible. Cela passe donc par des actions de prévention, éducatives, en étant au plus proche des réalités, des besoins de l’enfant, tout en tenant compte des conditions de vie et de travail de ses parents. C’est dans cet esprit que, depuis plusieurs années, la Mutualité a travaillé sur les horaires atypiques. Il y a quand même 45% des parents qui, au moins une fois par mois, (et pour certains, cela peut être quotidiennement) ont des horaires qui ne sont pas des horaires classiques et pour lesquels trouver des modes de garde adaptés, n’est pas toujours simple.

Et puis, très tôt, concernant les structures mutualistes d’accueil du jeune enfant, cela a été de travailler sur la qualité. La qualité pour les enfants, que ce soit sur les conditions architecturales, avec un bâti en résonance avec le projet d’accueil, sur les conditions d’alimentation, sur les consommables (couches…) en prenant en compte la dimension environnementale. Et puis, cela a aussi un intérêt au-delà des enfants, pour les professionnels. Car la qualité de prise en charge, à travers le référentiel Afnor Quali’Enfance*, c’est aussi de meilleures conditions de travail pour les professionnels.

Le rapport de l’Igas sur les crèches a justement pointé une qualité d’accueil très hétérogène dans le secteur de la petite enfance. Donc vous, à la Mutualité Française, vous vous engagez sur la qualité d’accueil ?
Oui, c’est vraiment quelque chose d’important. Nous croyons réellement à cette démarche-là. C’est presque une approche un peu systémique que nous avons. Nous avons cette démarche de qualité dans d’autres secteurs d’activités. Pour tout ce qui relève de la cohésion sociale, des champs où l’on est dans la prise en charge, l’accompagnement des plus vulnérables, c’est fondamental d’avoir ce souci-là de la qualité. Ce sont des populations qui ne peuvent pas autant que les autres se défendre, s’exprimer donc nous devons avoir une attention encore plus grande pour leur garantir les meilleures modalités, veiller à leur émancipation individuelle et à leur évolution. Nous savons qu’autour des 1000 premiers jours de l’enfant, c’est particulièrement important parce que cela va permettre de les outiller le mieux possible pour le reste de leur vie. Et nous savons aujourd’hui, avec tous les travaux qui ont été faits sur le sujet, à quel point c’est important, à quel point cela peut être des leviers de réduction des inégalités pour la suite. C’est bien pour eux, bien évidemment avant tout, mais c’est y compris très utile pour l’ensemble de la société, car c’est autant d’enfants qui seront plus tard des élèves mieux dans leur peau, des adolescents qui vont mieux se développer et des futurs adultes bien dans leurs baskets.

Vous avez évoqué le service d’horaires atypiques Mamhique, créé en Bretagne, il y a plus de 20 ans. L’innovation est aussi l’un des leitmotivs de la Mutualité Française ?
Nous avons trois piliers dans l’engagement mutualiste : la proximité (un ancrage dans les territoires, l’interaction avec les communes, les intercommunalités en fonction de comment elles sont organisées notamment sur le secteur de la petite enfance), l’enjeu de participation (celle des professionnels mais aussi le lien, l’interaction avec les familles) et puis l’innovation. Pour nous, l’innovation, ce sont des innovations techniques, organisationnelles type Mamhique, mais elle peut aussi concerner à travers certains projets les savoirs, et les savoir-être. Et ce qui nous semble important, c’est que cette innovation ne soit pas accessible qu’à quelques privilégiés mais de voir comment elle est reproductible. Comment on va pouvoir étendre progressivement des éléments qui auront démontré leur pertinence, leur intérêt social, humain pour les rendre accessibles au plus grand monde. Concernant Mamhique, nous avons d’abord voulu vérifier que cela correspondait bien à une demande, à une attente, que c’était opérant et puis, petit à petit, on a pu l’étendre à d’autres régions. Je suis allé, en septembre, inaugurer une crèche à Montpellier qui va intégrer aussi des horaires atypiques, parce que c’est un besoin extrêmement important. De la même façon, plus d’une crèche mutualiste sur deux intègre des berceaux pour des enfants en situation de handicap. Pour moi, nous aurons réussi complètement quand ces innovations ne seront plus considérées comme des innovations, mais deviendront les standards des prises en charge de demain, dans le service aux familles et dans les modalités d’accompagnement des enfants.

La Mutualité Française a signé, en juillet dernier, un communiqué commun, notamment avec la FFEC, sur le financement des revalorisations salariales. Que déplorez-vous à ce sujet ?
Les métiers du soin, du lien, dont on a pu mesurer durant la crise sanitaire à quel point ils étaient indispensables à notre cohésion sociale, sont des métiers complexes avec une charge mentale extrêmement importante pour les professionnels. Mais ce sont des métiers qui ne sont pas toujours reconnus suffisamment. En termes d’utilité vis-à-vis de la communauté, de l’ensemble de la nation et financièrement. C’est pourquoi, il nous a semblé important en tant qu’acteur, opérateur, employeur de nous mobiliser sur ces questions-là. Et de rappeler, puisque plus de 70% des crèches sont en DSP, qu’a à un moment donné, si nous voulions aller vers un service public de la petite enfance, il fallait aussi que les dotations qui permettent de fonctionner, de bien fonctionner, permettent aussi d’avoir des niveaux de rémunération et d’attractivité suffisants, permettent d’accompagner ces professionnels dans une évolution de carrière. Aujourd’hui, il manque plus de 8 000 postes sur l’ensemble du secteur de la petite enfance au plan national. Si demain, on veut aller vers la création des 200 000 places d’accueil annoncée par la Première ministre, si on veut faire évoluer les ratios d’encadrement évoqués par la ministre Aurore Bergé, cela suppose que l’on soit capable de recruter suffisamment de personnels formés, diplômés sur ces métiers-là. Donc cela suppose de renforcer l’apprentissage, l’alternance… qui sont de formidables leviers de transmission des compétences. Cela suppose aussi de veiller à ce que les niveaux de rémunération soient suffisamment attractifs pour faire en sorte que l’on ne manque plus de professionnels dans ces métiers qui sont indispensables pour les enfants et plus largement pour l’ensemble de la population.

Vous demandiez, dans ce communiqué, une prise en charge par l’Etat de 100% des revalorisations salariales…
Nous n’avons pas de marge de manœuvre en fait. Pour l’essentiel, nous sommes en délégation de service public. Nous n’avons pas d’actionnaires à rémunérer, puisque nous sommes à but non lucratif, donc l’intégralité des dotations est utilisée pour la prise en charge, pour la qualité ou pour investir pour améliorer les modalités de prise en charge. Donc si nous devons revaloriser, et nous le souhaitons, cela ne peut pas se faire autrement que par une évolution des dotations. Sinon, cela se fera au détriment d’autres postes de dépenses et cela serait péjoratif en termes de qualité.

Vous regrettiez aussi une sorte d’inégalité de traitement entre les différentes parties-prenantes…
Dans le champ du sanitaire, j’utilise parfois cette formule : à mission égale, financement égal. Il est difficilement compréhensible, pour des personnels qui dépendent d’autres conventions collectives, d’être traités différemment. Si on a cette ambition, et je crois qu’elle est partagée, de donner les meilleures chances possibles à tous les enfants du pays, il faut qu’il y ait une égalité de traitement. C’est dans l’intérêt des enfants, des professionnels et c’est dans notre intérêt à tous.

La revalorisation salariale est une solution pour améliorer l’attractivité des métiers de la petite enfance, mais elle n’est pas la seule. A la Mutualité Française, comment agissez-vous de façon concrète pour attirer de nouvelles recrues et conserver le personnel en poste ?
En ayant des structures petite enfance qui soient des lieux de formation et d’apprentissage de manière très concrète. C’est aussi par la qualité des projets que nous sommes attractifs. Nous travaillons également beaucoup sur les conditions de travail. Sans décrire un mode idéal où tout est rose, c’est de mettre en avant tout le côté positif, valorisant, enthousiasmant. Lorsque je me déplace et que je rencontre des professionnels heureux de leur métier, qui en parlent en bien, c’est autant d’ambassadeurs qui montrent que ce sont certes des métiers exigeants, mais aussi enthousiasmants et qui font sens. C’est aussi cela, en termes de marque employeur, que nous essayons de porter, à l’échelle de la branche et à l’échelle des groupements de mutuelles ou d’unions territoriales qui gèrent des structures de petite enfance.

La suppression de l’article 10 du projet de loi sur le plein emploi par les députés, le mardi 3 octobre, a profondément surpris et déstabilisé le secteur de la petite enfance. Car il a mis comme un coup d’arrêt au service public de la petite enfance que tous les acteurs appellent de leurs vœux. Votre réaction ?
Nous avons, nous aussi, été un peu surpris. Nous avons regardé les analyses et le pourquoi de ce rejet. Même si certains ont justifié cette suppression par le fait que les moyens n’y étaient pas pour parvenir à ce service public de la petite enfance, il n’empêche que c’était une première pierre. C’est probablement une occasion ratée. Il faut donc espérer qu’assez vite, si ce n’est par ce projet de loi plein emploi, il y ait une initiative permettant que les communes et intercommunalités puissent être les maillons de structuration de ce service public de la petite enfance. Ce sera un point d’appui utile, nécessaire si on veut atteindre demain l’ensemble des objectifs fixés.

Etes-vous optimiste quant à ce service public de la petite enfance ?
Je ne suis ni optimiste ni pessimiste. Je suis fataliste, au sens philosophique du terme, c’est-à-dire que je prends les faits tels qu’ils sont. Et j’essaie d’agir là où c’est utile, là où il est possible de faire effet levier. Je pense que c’est un levier intéressant, utile, c’est pour cela que nous nous mobilisons et essayons de convaincre de l’intérêt de sa structuration. Cela fait plusieurs années que la Mutualité le porte et le revendique avec d’autres acteurs. Là, il y avait une opportunité de le formaliser… Et puis une fois qu’il sera mis en œuvre, il faudra évidemment veiller à ce qu’il y ait des moyens pour parvenir à l’ambition qui est commune.

Un mot à propos des deux livres sortis récemment, dénonçant les pratiques des crèches privées du secteur marchand ? 
On a pu voir, avec les livres sur les crèches privées lucratives qui sont sortis et avec celui de Victor Castanet sur les Ephad, ce qu’étaient les risques de la financiarisation de pans entiers de la cohésion sociale. Je crois qu’il doit y avoir une prise de conscience collective. Celle bien évidemment des pouvoirs publics en premier lieu parce qu’il y a des DSP moins-disantes. On aboutit à donner des territoires entiers à des prédateurs financiers. C’est quand même une vraie problématique. Donc plutôt que des DSP moins-disantes, l’enjeu c’est plutôt des DSP mieux-disantes où la qualité est vraiment le critère déterminant, premier. Peut-être faut-il regarder aussi ce que font certaines collectivités, c’est-à-dire fonctionner plutôt par des contrats d’objectifs et de moyens que par des DSP. Cela peut être une autre manière de structurer les politiques petite enfance en la matière. Et, à un moment donné, et cela doit nous questionner tous, en tant que citoyens, citoyennes, en tant que contribuables, pour financer la santé, la protection sociale, la cohésion sociale, il y a besoin de moyens. Et donc la question, c’est quelle part de ressources, de richesses nationales, nous sommes prêts à allouer pour financer la santé, la protection sociale, la cohésion sociale et comment on la répartit. Ce sont de beaux sujets de débats démocratiques, sur lesquels, à la Mutualité, nous pensons qu’il faut une vision de moyen et de long terme qui doit associer toutes les parties prenantes.

* En 2010, la Mutualité Française, avec la société AFNOR Certification, a développé le premier référentiel de certification de service des établissements et des services d’accueil du jeune enfant

Le Carnet de santé de la France de la Mutualité Française

En septembre dernier, la Mutualité Française a lancé la première édition du Carnet de santé de la France. « À l’occasion de la rentrée sociale et politique, la sortie du « Carnet de santé » a pour ambition de devenir un rendez-vous annuel, permettant de mettre en évidence des données objectives, de cibler les enjeux à venir et de valoriser les propositions portées par la Mutualité Française, peut-on lire sur le site de la FNMF. Il souhaite venir éclairer les débats, dans l’optique de sortir de la vision des lois de financement de la sécurité sociale et d’aider à « une transformation systémique indispensable », comme le souligne Eric Chenut. »

A l’honneur de l’édition 2023 : l’accès aux soins, l’autonomie et la dépendance, la prévention et la santé publique, la retraite et la prévoyance, le financement et la petite enfance. Pour chaque thématique, une infographie et les mesures proposées par la Mutualité Française.

Voici celles concernant la Petite Enfance :

  • Nous proposons de mettre en place dans toutes les structures d’accueil de la petite enfance des baromètres de satisfaction des familles dans le cadre de démarche d’amélioration continue de la qualité.
  • Nous proposons de favoriser des solutions innovantes mixtes (accueil individuel/collectif ou horaires atypiques) qui permettent de répondre de manière coordonnée aux besoins des familles et d’un territoire et accompagner les familles tout au long du parcours de vie. Mesures proposées :

-créer un bonus « atypique » pour favoriser le déploiement de solutions mixtes et en horaires atypiques ;
-faire bénéficier les entreprises d’avantages fiscaux lorsqu’elles proposent le dispositif « Modes d’accueil mutualisés en horaires atypiques » (Mamhique met en lien des familles avec les ass mat et/ou garde à domicile pour organiser l’accueil).

  • Nous proposons de renforcer l’équité d’accueil dans le cadre du nouveau service public de la Petite Enfance avec un investissement renforcé pour les quartiers prioritaires de la Ville et certains territoires ruraux. Suite à la suppression de l’art 10 de la loi plein emploi, le SPPE est pour l’instant remis en cause
  • Nous proposons de structurer une politique d’attractivité en développant des parcours « découverte des métiers » et en favorisant les passerelles entre métiers de l’accompagnement.
  • Nous proposons de soutenir la professionnalisation et l’adaptation des métiers de la petite enfance en finançant le coût de remplacement des professionnels en formation continue et en formant tous les professionnels de la petite enfance au repérage et l’accueil d’enfants en situation de handicap

L’infographie Petite Enfance :

Pourvoi en cassation des anciennes salariées people&baby : l’interminable attente

Au multi-accueil Les Poteries, le projet SaperliPOPette ramène les parents au cœur de la crèche

Se débarrasser des punaises de lit sur un lieu d’accueil du jeune enfant : les consignes ministérielles

Laure Roulin, animatrice d’APP : « Sensibiliser les directions de crèches aux groupes d’analyse de pratiques, c’est favoriser un management vertueux »

Vous avez envie de lire la suite ?

Abonnez-vous dès maintenant

Propos recueillis par Caroline Feufeu

PUBLIÉ LE 23 octobre 2023

Ajouter aux favoris