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Eveil artistique en EAJE : les conseils de Marie-Hélène Hurtig pour favoriser la rencontre avec l’artiste
Dans les lieux d’accueil de la petite enfance, l’éveil artistique et culturel peut-être source d’émerveillement et d’inspiration pour les enfants comme pour les pros. Lors d’une table ronde, au Printemps de la petite enfance 2026, nous avions évoqué avec nos intervenants les bénéfices ces initiatives. Parmi eux, Marie-Hélène Hurtig, infirmière puéricultrice, formatrice et présidente du réseau Art et Tout-Petit Provence. Avec elle, faisons le point sur ce qui fait l’essence d’un projet artistique réussi, les écueils à éviter et tout ce qui se joue pour les professionnels de la petite enfance.
Le regard décalé de l’artiste inspire et nourrit
Être un artiste, c’est être au plus près de ses émotions, les exprimer et jouer avec son environnement. Et en regardant de plus près, il y a des adéquations extrêmement fortes entre le propos artistique et cette étape si particulière entre 0 et 3 ans, d’exploration et d’expérimentation. Pour Marie-Hélène Hurtig, ce sont deux mondes extrêmement proches. « Les artistes ont un regard très proche de celui des enfants. Comme un tout petit, ils osent et explorent leur environnement sans être enfermés dans un carcan, dans lequel sont parfois les pros », explique-t-elle. Par leur regard décalé, ils utilisent et détournent les objets sans limites car ils évoluent dans un environnement très libre, contrairement aux professionnelles de la petite enfance qui doivent s’accommoder d’un univers souvent très contraint. Pour Marie-Hélène Hurtig, « il est essentiel que les équipes puissent faire cette rencontre pour changer leur regard et s’émerveiller davantage de ce que font les enfants ».
On peut susciter l’envie par la rencontre
Pour que les professionnelles comprennent que l’éveil artistique peut nourrir leurs observations, leurs pratique, leurs relations avec les enfants, il faut leur permettre de vivre une rencontre avec un artiste. Une rencontre forte peut susciter l’envie, créer le désir ! Cette découverte peut se faire par plusieurs chemins, estime Marie-Hélène Hurtig. Parfois les professionnelles se régalent d’un spectacle, vivent un plaisir partagé. Mais la découverte peut également se faire par le biais des enfants : « Il arrive que les pros n’adhèrent pas à la proposition de l’artiste, mais en observant les enfants extrêmement attentifs, elles les découvrent différemment et ça en général ça les interpelle ! ».
Souvent des artistes proposent un temps de rencontre avec les adultes, en marge du spectacle ou de la résidence pour dialoguer, s’amuser et créer ensemble par des exercices de théâtre, de respiration, des jeux vocaux. Explorer autrement des disciplines qu’elles n’ont pas l’habitude de pratiquer, se décaler un peu du quotidien et se reconnecter corporellement. La rencontre se fait alors, permettant de mieux se comprendre et de trouver l’émerveillement. « Pour les pros, ces moments sont une bouffée d’oxygène, c’est un mot qui revient souvent ! », assure-t-elle.
Une proposition réussie ne s’adresse pas qu’aux enfants
Il arrive que certains projets soient extrêmement intéressants mais ne s’adressent qu’aux enfants, et soient un peu trop décalés des codes des professionnels. Ceux-ci peinent alors à entrer dans le jeu, le vivent mal, ne se sentent pas à leur place, n’arrivent pas à vivre le moment proposé. Une proposition artistique doit s’adresser aux enfants comme aux adultes. « Il est important que l’artiste prenne le temps de la rencontre avec les professionnels et les intègre à sa démarche, ne serait-ce que par le regard, insiste Marie-Hélène Hurtig. (…) Il y a une question de respect mutuel. Il faut reconnaitre que cela peut être difficile parfois pour les équipes : elles ouvrent les portes de leur structure à quelqu’un qu’elles ne connaissent pas forcément, ne savent pas vraiment ce qu’il va se passer… Il peut y avoir de l’appréhension, mais pour moi, ça s’apprivoise ! ». En prenant le temps, en proposant en amont un temps de rencontre…
Chaque professionnelle peut participer à sa manière
Les professionnelles de la petite enfance doivent pouvoir trouver du plaisir dans leur métiers, c’est essentiel pour elles et pour la qualité d’accueil. « C’est important qu’il puisse y avoir cet élan de vie », assure Marie-Hélène Hurtig. Mais on ne peut pas les obliger à adhérer à une proposition artistique. L’art est tellement subjectif ! En revanche, chacune peut participer à sa manière. Et cela peut être de manière assez passive, en étant juste spectatrice. Marie-Hélène Hurtig suggère : « On peut dire aux professionnelles qu’elles ont le droit de ne pas aimer, mais que ce n’est pas parce qu’elles n’aiment pas que ce n’est pas intéressant pour les enfants. Si elles n’apprécient pas le spectacle, je les encourage à poser leur regard sur les enfants pour comprendre la manière dont ils le vivent ». Il y a une posture à travailler pour amener les équipes à être dans une attitude ouverte et positive.
Les lieux d’accueil doivent rester ouverts sur le monde
Au contact des artistes, les professionnels changent de regard sur la capacité des enfants à être attentifs, puisent une certaine inventivité, se rendent souvent compte que l’on peut faire beaucoup avec très peu et enfin, oser. « Beaucoup de professionnelles se mettent alors à créer des spectacles, c’est fantastique ! Mais ma seule crainte est que l’on pense pouvoir se passer des artistes, admet Marie-Hélène Hurtig. Les professionnelles ont besoin de continuer à être nourries. Il faut maintenir cette porosité dedans-dehors. »
Les lieux d’accueil ne doivent pas être refermés sur eux-mêmes, dans l’entre-soi. La charte nationale le précise, il est important que les lieux d’accueil s’ouvrent à la vie du quartier, à la vie de la cité, au monde extérieur. « Cela crée une circulation entre le dedans et le dehors, intéressante pour les enfants et pour les pros ! ».
De l’art de bien choisir un artiste ou une compagnie
Accueillir un artiste, cela se prépare bien en amont. Marie-Hélène Hurtig recommande d’avoir vu le spectacle avant, à défaut, de prendre le temps de se documenter ou de bien connaitre le travail de la compagnie. Pour une résidence d’artiste, il est indispensable de prendre le temps d’organiser une rencontre avec l’artiste et l’équipe pour discuter du projet. « Avec le réseau Art et Tout-Petits nous avons créé une check-list de tous les points sur lesquels il était important de se mettre d’accord », indique Marie-Hélène Hurtig. Elle précise qu’il est indispensable que l’artiste prenne le temps de se présenter, de raconter ce qu’il va faire et prenne attache avec l’équipe. Et si les professionnelles sentent que l’artiste est avenant, tranquille et respectueux, en général, la rencontre se fera !
Il faut également bien s’assurer que la proposition est pensée pour les enfants de moins de 3 ans. Parfois certains artistes ne connaissent pas suffisamment les tout-petits ou n’ont pas compris qu’ils étaient accompagnés d’adultes. « Certains pensent qu’ils vont pouvoir faire de l’école maternelle au rabais ! », regrette Marie-Hélène Hurtig. Et dans le temps d’après, un bilan est essentiel pour débriefer, et oser dire ce qui a pu déranger.
Un projet d’éveil artistique s’intègre dans un projet d’équipe
Une visite au musée, un artiste qui vient pour une courte résidence ou un spectacle joué un jour à la crèche ? Un projet « one shot » peut être intéressant car il est bon de varier les approches artistiques et de ne pas toujours travailler avec les mêmes artistes. Mais pour Marie-Hélène Hurtig, il faut que tout cela s’intègre dans un temps long, dans le projet global de la structure, pour faire sens et engager l’équipe dans un vrai processus. « La clé est dans la manière dont l’équipe ne vit pas la proposition artistique comme un objet de consommation, simplement récréatif », explique-t-elle. Avec une proposition artistique complètement déconnectée du projet de la structure, les professionnelles seraient passives et démobilisées. Certes l’éveil artistique n’est pas indispensable, une crèche pourrait parfaitement fonctionner sans. En revanche, rappelle Marie-Hélène Hurtig, « il est essentiel de créer des propositions qui sortent de l’ordinaire pour pouvoir nourrir la rencontre adulte enfant, l’émerveillement et le plaisir partagé ».
Laurence Yème
PUBLIÉ LE 07 mai 2026