Gironde : Une halte-garderie itinérante à la rencontre des familles précaires
Elles en rêvaient. Elles ont pris le temps, mais elles l’ont fait ! Sous l’impulsion de Magali Moro et Clémentine de Graaf et de l’association TUII qu’elles ont créée, depuis septembre 2024, une halte-garderie itinérante fait « escale » dans des quartiers prioritaires de 4 communes de Gironde : Mérignac, Eysines, Le Taillan-Médoc et Bordeaux. Ce mode d’accueil occasionnel permet aux familles en fragilité sociale et professionnelle d’avoir du temps pour souffler un peu ou réaliser des démarches administratives. En à peine 6 mois, le dispositif a fait ses preuves et connait déjà un franc succès.
Magali Moro et Clémentine de Graaf ont porté ce projet de halte-garderie itinérante pendant 5 ans avant qu’il puisse voir le jour. Mais les deux jeunes femmes sont tenaces et mues par de fortes convictions. En 2020, elles, qui ne sont pas issues du monde la petite enfance, décident de créer 1 2 3 Pousse, une société d’économie sociale et solidaire qui veut créer des crèches sur un modèle innovant : avec des places réservées par des entreprises, d’autres par des mairies et des places en insertion sociale. « Nous souhaitions que les réservations de berceaux financent celles des familles sans tiers financeur et en insertion professionnelle », expliquent-elles d’une même voix. Aujourd’hui 1 2 3 Pousse, crèches solidaires, gère trois crèches PSU, d’une vingtaine de berceaux et deux crèches gérées en DSP pour les communes de Sainte Eulalie et Le Taillan-Médoc.
Déjà, à cette époque, elles avaient ce projet de crèche itinérante. Mais pour qu’un projet de ce type tienne économiquement, il fallait le soutien de la Caf et des communes. Pas facile de les convaincre et de trouver le bon modèle économique pour un dispositif axé sur l’insertion et la lutte contre l’exclusion et pas vraiment conçu pour gagner de l’argent !
Un projet porté avec pugnacité par les deux co-fondatrices
Alors les deux associées, ne se découragent pas. Au contraire, elles créent une association : TUII, Tous Unis pour l’Insertion et l’Inclusion. Et c’est sous ce statut qu’elles vont pouvoir créer leur halte-garderie itinérante après avoir bataillé pour convaincre et trouver les bons modes de financement. Spontanément, elles se tournent vers leur Caf. Mais pour un financement via le Fonds Publics et Territoires, il fallait que 4 communes s’engagent. Or, à ce moment, il n’y a en a que trois : Mérignac, Eysines et Le Taillan-Médoc. Elles en ont pourtant contacté 70 ! Mais « l’aspect innovant du projet a pu faire peur. Personne – ni les collectivités, ni la Caf – n’avait envie de prendre des risques et d’investir dans un projet qui pourrait capoter », analyse Magali Moro. Autre frein : le manque de recul et de projet comparable pour juger de la pertinence du projet. Aucune mesure d’impact pour rassurer.
Finalement, dans le cadre des appels à projets du Fonds d’innovation pour la petite enfance, le projet trouve son financement : la Caf, le Département et 4 communes (Bordeaux rejoignant le projet), s’engagent pour une expérimentation de deux ans auprès de TUII et sa halte-garderie itinérante.
Aller vers… pour lutter contre le non-recours
La halte-garderie est donc en circulation depuis septembre de 2024. 6 mois et déjà un franc succès. Le fonctionnement est simple : un camion aménagé se déplace un jour par semaine (sauf le vendredi) sur une des communes engagées dans le dispositif. Dans un quartier où les familles, souvent en situation de précarité, n’ont pas accès aux modes d’accueil traditionnels. Le camion aménagé est agréé PMI : il dispose d’un espace nurserie et de toilettes, d’un coin repas, de six petites couchettes pour les bébés et d’un petit espace repos pour les plus grands. Mais la plupart du temps, il s’accole à une salle mise disposition par la mairie. Une salle polyvalente que l’équipe de la halte-garderie équipe avec du matériel emporté dans le camion. Excepté là où la halte-garderie est hébergée dans un centre social disposant, comme à Bordeaux par exemple, d’un espace déjà conçu pour recevoir de jeunes enfants. Le lundi, la halte-garderie est à Mérignac-Beaudésert, le mardi à Bordeaux-Grand parc, le jeudi à Eysines-Grand caillou. A chaque fois dans un QPV. Le mercredi, elle est à Le Taillan-Médoc, une zone rurale où il y a une forte communauté de gens du voyage.
Comment toucher ces familles dont la culture ou les parcours de vie les ont éloignés des modes d’accueil ? Pour Magali Moro, c’est clair : « il est essentiel de travailler en lien avec la PMI et les associations locales engagées dans l’insertion des plus précaires : des migrants, des familles monoparentales etc. Ces liens avec les partenaires sont fondamentaux car ces associations connaissent bien ces familles, elles ont leur confiance et peuvent les orienter vers la halte-garderie ».
Une parenthèse dans la semaine des familles
A la halte-garderie, on propose un accueil occasionnel pur : les familles s’inscrivent quand elles le souhaitent, et ne sont liées par aucun contrat. C’est totalement à la carte : les enfants sont accueillis pour une heure, deux heures, une matinée, une journée entière. « Et si les mères veulent rester avec leur enfant, elles le peuvent », souligne Aude Saint Girons, EJE, référente technique de la halte-garderie. L’idée est de donner un temps de répit aux parents : pour juste souffler ou effectuer des démarches. Mais, selon elle, « pour les enfants, notre halte-garderie constitue aussi un tremplin pour l’égalité des chances. Car ce mode d’accueil alternatif, c’est vraiment un plus pour ces enfants qui peut-être sinon n’auraient jamais connu la collectivité ou entendu parler français avant leur entrée à l’école. Et les familles viennent aussi parce qu’elles sentent que cela fait du bien à leurs enfants, pas seulement pour se dégager du temps ». Pour les enfants comme pour les parents, ce temps à la halte-garderie est une jolie parenthèse dans leur semaine !
Et parfois, il y a des surprises comme à Eysines. « Nous n’avons pas encore une année de recul, mais nous constatons que les mêmes familles reviennent régulièrement et donc nous nous questionnons sur la nécessité de prévoir un nouveau lieu d’accueil plus pérenne. En effet, dans ce QPV où la halte-garderie vient une fois par semaine, n’avons qu’une seule crèche », explique Nicolas Barreteau, élu petite enfance de la ville.
Une équipe soudée, solide et soutenue, animée par les mêmes valeurs et envies
Le taux d’encadrement et les qualifications professionnelles de l’équipe sont à la hauteur des ambitions de la halte-garderie. L’équipe est constituée d’une EJE, référente technique à 50 % en temps de direction et à 50 % et à 50 % auprès des enfants, d’une EJE et de deux auxiliaires de puériculture. Excusez du peu ! « Au départ, précise Aude Saint Girons, nous souhaitions engager comme quatrième pro une titulaire de CAP-AEPE, mais la candidature de la deuxième auxiliaire de puériculture correspondait tellement bien au poste et à l’esprit de ce que nous faisons… ». Le succès de ce type de projet réside aussi dans la qualité de l’équipe qui l’incarne « car, souligne encore Aude Saint Girons, notre travail ne ressemble pas à celui que l’on fait dans une crèche. C’est un projet social très prenant. Cela demande une forte mobilisation physiquement et psychologiquement. Physiquement parce que nous avons beaucoup de manutention : il faut décharger le matériel, l’apporter et l’installer dans les salles que les communes mettent à notre disposition, le remballer et le transporter dans le camion ; mine de rien cela prend du temps et c’est physique ! Psychologiquement, parce que les familles que nous accueillons ont vécu ou vivent des histoires lourdes, des parcours migratoires compliqués vivent à l’hôtel… ».
Alors oui, la halte-garderie est hyper bien staffée, mais en même temps, précise encore la référente technique « nous accueillons 12 enfants d’âges mélangés, dans des espaces qui ne sont pas conçus comme des crèches. Donc, la familiarisation peut pour l’enfant (et sa famille) s’étaler sur 2 ou 3 mois ». Un travail éprouvant qui nécessite une politique RH bienveillante et c’est le cas. Les professionnelles travaillent 4 jours par semaine. Pas de halte-garderie le vendredi. Elles bénéficient d’une heure d’analyse de pratique professionnelle par mois, alors que la réglementation n’en prévoit que 6 annuelles. « Il faut bien ça pour digérer ce que l’on vit », note Aude de Saint Girons. Résultat : Une équipe stable, impliquée et zéro absentéisme.
Chaque journée est une aventure
C’est à l’équipe de s’adapter, car rien n’est prévisible. Elle ne sait pas vraiment combien et quels enfants elle accueillera, s’ils seront seuls ou avec leurs mères, ce qu’ils auront vécu les jours précédents… « Notre travail c’est 50 % pour les enfants, 50 % pour le soutien à la parentalité. Il faut savoir écouter… et on n’a pas de solutions à proposer, explique Aude Saint Girons. Nous n’avons pas de leçons à donner aux parents, nous pensons que ce sont eux les meilleurs experts de leur enfant, on essaie seulement de les accompagner et de les guider sans imposer notre culture ». Et de conclure : « C’est un projet qui a du sens. Nous travaillons avec des familles invisibles et notre travail est invisible. Nous ne gardons pas les enfants de parents qui produisent et pourtant notre travail est essentiel. »
Catherine Lelièvre
PUBLIÉ LE 17 avril 2025