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Interview croisée. Comment vont les enfants aujourd’hui ? Que disent les études ?
Difficile de savoir comment vont réellement les enfants ! Preuve en est, déjà à la Rentrée de la Petite Enfance en septembre dernier, le panel d’experts présents s’était penché sur la question… Sans y apporter vraiment de réponse. Rebelote donc en ce printemps et ce sont cette fois Héloïse Junier, Josette Serres et Anne Solaz qui ont tenté d’apporter leur éclairage. Alors ces enfants accueillis en crèche ou chez l’assistante maternelle, vont-ils bien, voire mieux que ceux gardés par leurs parents ?
Des études qui « vont dans tous les sens »
Premier constat en la matière : les études scientifiques manquent sur le sujet ou sont imparfaites pour faire un état des lieux objectif en la matière. Josette Serres, docteur en psychologie, pointe à ce titre la méthodologie des travaux de recherche. « Depuis que nous faisons des études très précises en médecine, les travaux de recherches doivent-se baser sur l’évidence de la preuve, avec une procédure hypothético-déductive ou explicative », précise-t-elle. Le hic : dans d’autres domaines que la médecine, cette démarche n’est pas toujours adaptée. Avoir un groupe contrôle et un groupe expérimental, toutes choses égales par ailleurs, n’est simplement pas possible quand on observe des enfants dans leur environnement d’accueil car « on rentre dans le domaine de l’humain et du flou méthodologique », rappelle Josette Serres. Bilan des courses : les résultats des études consacrées aux bien-être des enfants accueillis en collectivité vont « un peu dans tous les sens » et comportent des biais.
Des effets positifs de l’accueil sur le langage
Pas question pour autant de renoncer à faire le point sur l’épanouissement des enfants en collectivité. Pour Anne Solaz, directrice de recherche à l’Ined, il est certes difficile d’évaluer le bien-être des enfants car ils ne sont pas eux-mêmes en mesure d’en faire part, mais les études quantitatives ont le mérite de mesurer leur développement, dans différentes dimensions, comme c’est le cas de l’étude ELFE, qui suit 18 000 enfants nés en 2011. Son objectif : « mieux comprendre com ment l’environnement de l’enfant, l’entourage familial, les conditions de vie ou encore les modes de garde peuvent influencer la santé, le développement et la socialisation de l’enfant », rappelle Anne Solaz.
Ses conclusions (pour l’heure) : « chez les enfants accueillis en crèche (…), on observe un impact positif sur le développement du langage », analyse la directrice de recherche. Tout comme chez les enfants accueillis chez l’assistante maternelle d’ailleurs. Là où l’on observe une plus grande différence, c’est chez les enfants gardés à domicile par leurs parents. Ces derniers « ont une richesse de vocabulaire bien moindre que ceux qui ont accès à un accueil extérieur », continue-t-elle. Autre enseignement de l’étude Elfe, « en termes de développement moteur, on observe que les enfants gardés en crèche ont une motricité légèrement supérieure (…) Et pour ce qui est du développement comportemental, on observe que les enfants accueillis en crèche présentent un peu plus de comportements agressifs », souligne Anne Solaz tout en tempérant ce dernier point, la qualité des indicateurs n’étant à ses yeux pas optimale. Conclusion : « ce qu’on constate surtout, c’est que le développement du langage est très inégal dès le début. Il y a très vite des écarts entre les enfants ayant une mère peu éduquée et une mère ayant des diplômes. Notre question était donc de savoir si la crèche bénéficiait plus à ces enfants qu’aux autres et cela on l’observe vraiment clairement : il y a un rattrapage des enfants défavorisés quand ils fréquentent la crèche », rappelle-t-elle.
À défaut de savoir comment vont vraiment les enfants, on peut au moins en conclure que la crèche a des effets bénéfiques pour eux. On avance !
La crèche, un environnement stressant ?
Quid de l’état psychologique des enfants ? Sur ce point, Josette Serres a retenu les travaux d’Alain Legendre, qui a cherché à mesurer le niveau de stress chez les enfants accueillis en collectivité en mesurant directement leur taux de cortisol. Verdict : « normalement, le taux de cortisol baisse pendant la journée, quand on s’installe dans les activités. Or le chercheur a eu la surprise de constater que dans deux ou trois des huit crèches dans lesquelles il avait fait ses mesures, le taux de cortisol restait au ‘top niveau’ chez tous les enfants, sans baisser », souligne-t-elle. Comment l’expliquer ? Legendre a mis en exergue, après analyse, que de nombreux facteurs entraient en compte, à commencer par l’effectif. « Le chiffre de 15 enfants est tombé comme un couperet : en-dessous de 15 enfants par section, c’est vivable ; au-dessus, on est en stress », rapporte Josette Serres. Et de préciser : « Un petit de deux ans entouré de 14 congénères commence à atteindre le seuil de ce qu’il peut traiter comme informations ». Les autres facteurs de stress pour les petits accueillis : le ratio d’enfant au mètre carré et le nombre d’adultes. Ainsi, « plus il y avait d’adultes, plus les enfants étaient stressés », continue-t-elle.
Un état émotionnel des enfants souvent mal interprété
Autre pan du travail de Legendre qui vaudrait, selon Josette Serres, des recherches plus approfondies : l’évaluation du stress des enfants par les professionnels de l’accueil. Ainsi, le chercheur a fait une corrélation entre le jugement de l’adulte et le taux cortisol de l’enfant.
Verdict : chez les enfants que les professionnels percevaient comme très peu ou pas stressés, les taux de cortisol étaient en réalité les plus élevés. « Cela veut dire qu’un enfant stressé, ça ne se voit pas à l’œil nu ! Ça ne saute pas aux yeux de savoir dans quel état émotionnel est un enfant. Les adultes ont évidemment leur ressenti, mais il faut s’en méfier car il n’est pas toujours objectif (ou) le reflet de ce que ressent réellement un enfant, notamment pendant cette période de grande fragilité », rappelle Josette Serres avec insistance !
Différentes manières d’interpréter les émotions
Les professionnels seraient-ils finalement en difficulté pour évaluer l’état émotionnel des enfants ? Pour Héloïse Junier, docteure en psychologie, le raccourci serait trop vite pris : « c’est très variable d’un individu à l’autre, d’un parcours à l’autre et d’une formation à une autre », tempère-t-elle. Par contre, il peut y avoir chez les professionnels de la petite enfance, comme chez tout adulte d’ailleurs, différentes manières d’interpréter l’émotion. Un exemple ? La colère d’un enfant peut être interprétée comme un caprice, une représentation qui dénote une perception négative et peu empathique du ressenti de l’enfant. À l’inverse, « si vous avez en tête que l’émotion de l’enfant, au vu de son jeune âge, est mal régulée, qu’il y a une grande immaturité et que c’est en plus un accès de stress (…), la colère sera moins perçue de manière négative et la manière dont l’adulte va réagir sera plus empathique. Il fera preuve d’un comportement qui sera peut-être plus en phase avec le besoin de l’enfant », étaye la psychologue. Et c’est sans compter toute une série d’autres facteurs qui peuvent entrer dans l’interprétation de l’adulte, comme le parcours de vie, le bien-être de la professionnelle ou même sa glycémie !
La crèche, oui, mais pas pour tous les enfants !
Faut-il en conclure que certains enfants ne sont pas faits pour la collectivité ? Pour Héloïse Junier, pas de doute : les tous-petits ont tout à gagner à être accueillis chez une assistante maternelle. « Pour un bébé, une collectivité, c’est un non-sens absolu par rapport à sa vulnérabilité et sa grande immaturité », notamment chez les tout-petits de trois mois « dont l’accueil en crèche met tout le monde mal à l’aise », continue-t-elle. Et au-delà de cet âge, même vers 1 an ou deux ans, certains enfants ont un profil particulier, plus ou moins atypique, favorisant ce stress environnemental lors d’un accueil en collectivité, comme par exemple, un enfant ayant une hyperacousie ou une anxiété sociale. En d’autres mots, tous les enfants ne sont pas faits pour la crèche. Et pour évaluer plus finement à qui l’accueil collectif conviendrait, il faudrait de nouvelles études. Des études mieux encadrées, parfois moins ambitieuses, mais qui donnent au moins une définition claire de ce qu’est le bien-être de l’enfant…
Tout un programme !
Véronique Deiller
PUBLIÉ LE 27 mars 2023