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Par Pierre Moisset

Sociologue, consultant et formateur petite enfance

La sieste assassinée. C’est le titre d’un recueil de nouvelles de Philippe Delerm datant de 2000. Une série de petits textes sur des instants de vie quotidiens et l’ensemble des sensations, des significations qui peuvent s’y déployer. Pourquoi reprendre ce titre ici ? Pour parler, justement, de tout le travail délicat que les professionnels de l’accueil peuvent déployer quand il s’agit de réveiller un enfant de sa sieste.

Mais déjà, faut-il réveiller un enfant de la sieste ? La question a, me semble-t-il, longtemps été débattue dans les établissements : respect du rythme de l’enfant contre compréhension des demandes des parents. Des parents qui peuvent trouver, parfois, que l’enfant dort trop durant son accueil et donc ne s’endort que beaucoup trop tard le soir. Les professionnels, face à des demandes formulées par des parents parfois marqués par la fatigue, étaient alors pris entre le bien-être de leurs deux usagers : le bien-être du parent qui demande à ce que l’enfant dorme plus rapidement le soir, le bien-être de l’enfant qui demande à ce que l’on respecte son rythme. Et la valse-hésitation pouvait alors commencer : le parent ? L’enfant ?

A quelles conditions prioriser l’un ou l’autre ? Face à cela, le référentiel national de la qualité d’accueil du jeune enfant apporte une réponse précise : « De façon générale, il est déconseillé de réveiller un bébé qui dort, mais au-delà de 2 ans environ et dans le cas où le sommeil diurne interfère avec le sommeil nocturne (sieste trop tardive, après 16h environ, et/ou trop longue qui peut retarder l’endormissement le soir et augmenter le nombre de réveils nocturnes), il peut être utile d’induire le réveil de l’enfant (…) ». Des précisions sont apportées : on peut réveiller un enfant qui dort, mais après ses deux ans, donc avant, non. Et de plus, les mots sont importants, le référentiel parle bien « d’induire » le réveil de l’enfant. On ne réveille pas l’enfant, on induit son réveil, qu’est-ce à dire ?
Le mot induire est bien choisi et rentre totalement en résonance avec des débats que j’ai pu avoir récemment avec des professionnels de l’accueil sur cette épineuse question de l’interruption de sieste d’un enfant durant l’accueil. Face à des demandes de parents, voire face au constat qu’un enfant dort si longtemps durant son accueil que l’interruption de sa sieste paraît pertinente, les professionnels m’ont fait part des conditions et précautions qu’ils mettaient pour réveiller un enfant. Déjà, ne pas le réveiller directement. Les professionnels se refusent à toucher, secouer (doucement, on est d’accord) un enfant endormi pour obtenir directement son réveil par une intervention ciblée et orientée vers ce but. Non, il s’agit plutôt de laisser entrebâillée la porte du dortoir. De venir ouvrir les rideaux du dortoir parce que les autres enfants sont déjà réveillés et levés. De faire un peu de bruit et d’animation autour de l’enfant en changeant les draps des autres lits, etc. Ou bien alors, si les parents sont arrivés, de les laisser réveiller eux-mêmes leur enfant.

Comment interpréter ces précautions face au réveil d’un enfant ?
Je pense qu’elles correspondent, en partie, au respect du mot d’ordre (théorique) : il faut respecter le rythme de l’enfant. Même s’ils ne parviennent que très partiellement à respecter ce rythme au quotidien, les professionnels sont attachés à ce qui est une dimension forte de leur mission. Aussi, pour ne pas trop manquer de respect à ce rythme, les professionnels induisent plus qu’ils ne déclenchent le réveil.
Mais, on pourrait s’étonner de toutes ces précautions quand le rapport IGAS de 2023 sur les maltraitances et négligences en crèche nous a fourni d’abondants exemples de forçage alimentaire, voire de forçage au sommeil (avec l’exemple d’un professionnel qui maintient l’enfant couché dans son lit en allongeant ses jambes sur lui). Alors pourquoi tant de possibles passages en force d’une part et une telle précaution face au réveil de l’enfant d’autre part ? Bon, déjà, les professionnels qui ont été vus en train de faire de tels actes ne sont probablement pas ceux que l’on retrouve dans des groupes de travail. Mais, tout de même.

En fait, ces forçages correspondent, en partie (et en s’épargnant d’avoir à faire l’hypothèse de la brutalité ou du sadisme de certains professionnels) à l’exercice d’une mission par les professionnels qui s’en rendent responsables : l’enfant doit avoir mangé et dormi, cela fait partie de leurs responsabilités quoiqu’il en veuille lui-même. Et si l’enfant résiste, alors il fait preuve d’une mauvaise volonté coupable qui autorise le passage en force. Parce que ses motivations ne sont pas recevables : son bien-être, que le professionnel connaît mieux que lui, consiste en ce qu’il a mangé et dormi. Mais face à l’enfant endormi, ce n’est pas la même chose. Le sommeil ne peut pas être de mauvaise foi, de mauvaise volonté. C’est une certaine innocence de l’enfant et de rapport direct à son bien-être qui se manifeste. Aussi, l’intervention directe est moins aisée.

Mais ces précautions ne manifestent pas que ce respect un peu formel d’un principe de non-intervention dans le rythme de l’enfant. Je fais l’hypothèse qu’elle manifeste, également, une véritable éthique professionnelle chez les accueillants. Une éthique qui consiste, justement, à ne pas intervenir trop franchement, directement dans le fil d’action, d’exploration, dans le fil d’existence de l’enfant. Les parents peuvent le faire, parce qu’ils sont les « premiers éducateurs », mais pas les professionnels de l’accueil qui n’ont pas le même horizon éducatif que les parents. En effet, ces derniers sont censés avoir un héritage à transmettre, une perspective de vie, des valeurs qui peuvent les autoriser (dans une certaine mesure) à intervenir plus ou moins fortement sur leur enfant. Les professionnels, eux, ont une conception bien plus neutre de l’enfant et ne peuvent s’autoriser des actions directes au nom de contraintes ou de rythmes quotidiens liés à de choix de vie. Donc, la plupart des professionnels, et c’est louable, ne peuvent s’imaginer intervenir aussi franchement sur l’enfant.

Mais, et c’est là que ça devient vraiment intéressant, on peut imaginer que, comme j’ai pu essayer de le dire plus haut, ces précautions sont particulièrement sensibles dans le cas du sommeil. Encore une fois, on ne peut suspecter le sommeil d’être de mauvaise foi ou de manifester une malicieuse résistance de l’enfant envers l’adulte. Et si, justement, on faisait la même hypothèse pour l’ensemble des comportements de l’enfant ? L’enfant n’est ni malicieux ni de mauvaise foi quand il ne veut pas manger, ou pas dormir, ou quand il s’agite pendant le moment calme ou se retire durant les temps partagés, etc. Là aussi, il s’agit d’induire un changement de comportement, un changement d’activité, le fait de manger un peu (peut-être) ou de dormir, de se reposer au calme un moment (peut-être). Donc, de même que l’on n’assassine pas les siestes durant l’accueil, on cherche à induire des changements chez les enfants afin de respecter leur bien-être et leur fil d’action tout en répondant à des rythmes, des contraintes, des objectifs qui dépassent les enfants.

PUBLIÉ LE 12 mai 2025

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2 réponses à “La sieste assassinée”

  1. véronique voisey dit :

    Bonjour
    Etant consultante en sommeil je suis étonnée d’entendre encore que la sieste de 3h empêche l’enfant de s’endormir le soir. Le temps d’éveil à 2 ans est de 4 à 5h donc cela ne gêne en rien ! Seulement comme le parent est stressé parce que son enfant a fait une grosse sieste il est persuadé qu’il ne s’endormira pas et de ce fait l’enfant résiste ! Ce qui est vrai c’est qu’il faut éviter les siestes tardives, après 16h mais si l’enfant dort même 3h avant 16h pas de problème pour le rendormir !
    Cordialement

  2. bourmaud.marietta_147822 dit :

    C est une vision du sujet, mais à mon sens la réalité du sommeil du jeune enfant et relation profesionnelles/parents en est une autre. Il y a d un côté beaucoup de parents épuisés mais qui ne vont pas oser le dire, ce sont eux qui ne dorment plus d ailleurs bien souvent quand ils font la demande… Face à des professionnelles qui souvent campent sur leur position/ principe/ projet de structure …. « on ne réveille pas un enfant quand il dort », ces postulats d équipe étant si puissants qu ils en oublient de simplement écouter vraiment les parents. Je suis sûre que dans le projet d accueil il est écrit qu on est à l écoute des parents ( et qu on suit le rythme de l enfant…!! ), les parents ont un besoin, c est d abord de se sentir COMPRIS, ce qui est rarement le cas sur ce sujet, d ou les jugements, critiques etc. : perte de confiance, critiques, jugements, ce qui bien sûr aggrave encore plus la situation… Déjà, s appuyer sur la théorie du sommeil, ce serait déjà pas mal tellement il manque encore de connaissances sur l organisation du sommeil de l enfant, en développement. Les réponses sont encore trop aléatoires, on est sur des avis plus que sur de la connaissance, même du côté professionnelles. Sur un groupe de formation de 15 personnes, tests réalisés de multiples fois : 1 personne peut être est capable de reproduire le train du sommeil et son évolution ? Et souvent sans savoir comment s en servir…. bref, il y a tout à faire sur ce beau sujet… mais c est tellement immense comme travail à faire, on peut synthétiser ( sic un expert du sommeil) en disant

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