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Le travail au temps des berceuses, ces premières fées des crèches…

Par Laurence Rameau

Puériculutrice, formatrice, auteure

Au temps des premières crèches, à la fin du 19ème siècle, officiaient des femmes employées pour se pencher sur les berceaux des bébés, accueillis pour les premières fois dans ces nouveaux établissements. Ces bonnes fées, nommées à juste titre berceuses, travaillaient dans le cadre des normes sociales de l’époque. C’était un travail difficile et peu rémunéré, puisqu’il était considéré comme le fruit d’un état naturel féminin et maternel.
A cette époque la crèche est ouverte de 5 heures et demie du matin jusqu’à huit et demie du soir. Elle n’est fermée que les dimanches et les jours fériés. Cela correspond au rythme de travail des mères, employées dans les nouvelles usines du début de l’industrialisation de la France. Les horaires d’ouverture de la crèche sont aussi ceux du temps de travail des berceuses. Nous sommes encore loin des avancées sociales qui conduiront aux 35 heures de travail par semaine. Leur rôle est principalement d’assurer l’état de propreté des enfants et de la crèche. Chaque jour, elles baignent les enfants, changent leurs linges souillés et les nettoient. Elles lavent les locaux, veillent à maintenir une température de 15 degrés dans la salle : une chaleur excessive est considérée comme nuisible pour les enfants. Dans ce même objectif, elles laissent agir un ventilateur pour assurer le brassage de l’air. Il est vrai qu’à cette l’époque la lutte contre les « miasmes » est primordiale. Il faut aérer et ventiler pour purifier l’air, considéré comme « le premier aliment » de l’être humain. La théorie des miasmes soutient que le mauvais air est à l’origine des maladies. Elle sera bientôt contredite par la découverte des microbes, bien que la nécessité de l’aération des locaux ait été largement remise au goût du jour lors de l’épidémie de covid 19 en 2020.

Dans les premières crèches, les médecins passent chaque jour pour s’assurer du respect de l’ensemble de ces règles d’hygiène. Ce sont également eux qui déterminent le régime alimentaire de chaque enfant : « assez, mais pas trop ; ce qu’il faut, rien de plus, rien de moins » ! Les mères ont l’obligation de venir allaiter leur enfant, mais leur participation aux soins s’arrête là, le reste étant assuré par les berceuses qui doivent aussi transmettre aux mères l’ensemble des conseils des médecins afin qu’elles maintiennent leur enfant en état de propreté, à l’image de ce qui est fait à la crèche. En étant proches des mères par leur statut social, et en étant mères elles-mêmes, les berceuses sont censées arriver à convaincre leurs consœurs d’intégrer les nouvelles pratiques d’hygiène concernant les jeunes enfants. A l’image des Hussards noirs de la 3ème République qui avaient pour mission l’enseignement public non religieux des nouvelles générations, les berceuses des crèches sont, en leur temps, elles aussi des émissaires, (mais de l’ordre privé et catholique), chargés de façonner le nouveau bébé et la nouvelle famille, à l’aube du changement de siècle.
A la fin du 19ème siècle, avec le retour de la République, c’est aux maires ou aux préfets que sont demandés les certificats de moralité des berceuses, sésame leur permettant d’être employées dans les crèches, et non plus aux curés des paroisses. Dans les nouveaux textes les berceuses sont appelées des gardiennes, introduisant alors fortement cette notion de garde des jeunes enfants pendant le temps de travail de leur mère. Ces gardiennes d’enfants doivent maintenant être en bonne santé et être vaccinées (à cette époque, on commence à vacciner contre la diphtérie et le tétanos). Les premières normes d’encadrement des enfants dans les crèches sont fixées à une gardienne pour six enfants de moins de dix-huit mois et une gardienne pour douze enfants de dix-huit mois à trois ans. De plus, il est réaffirmé que, de manière réglementaire, la crèche ne peut être tenue que par des femmes ! A l’époque, ce n’est pas le risque de maltraitance des enfants que l’on craint, mais celle de la transgression sociale. La division sexuelle des tâches est une priorité sociale forte. Aux hommes la gestion financière des crèches, aux femmes celle du quotidien des enfants.
Le métier de berceuse a été construit et s’est défini par une mise en place de normes et de pratiques d’éducation de la petite enfance, dans un cadre domestique et maternel, sous domination masculine. Il est fort probable qu’aujourd’hui encore, dans les représentations collectives, cette référence de « bonne mère » soit prévalente pour ce qui concerne les rôles des professionnelles des crèches. Cela explique sans doute, pour partie, la grande absence des hommes dans les métiers actuels de la petite enfance. A l’inverse, nombre d’entre eux poursuivent l’œuvre de Firmin Marbeau dans la gestion et le financement des établissements… Et si les berceuses sont les premières professionnelles des crèches, il existe, dans le domaine de la petite enfance, un autre métier tout autant exclusivement féminin, créé à la même époque : ce sont les jardinières d’enfants. Ces deux métiers vont poursuivre une histoire commune dans les crèches tout en évoluant à leurs débuts dans deux secteurs différents : les berceuses, puis gardiennes, deviendront des auxiliaires de puériculture, les jardinières d’enfants seront plus tard les éducatrices de jeunes enfants. Les premières intégreront le secteur de la santé et les secondes celui du social, tout en étant amenées à travailler côte à côte dans les crèches. A suivre…

PUBLIÉ LE 14 avril 2025

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