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Les berceuses : premières fées des crèches

Par Laurence Rameau

Puériculutrice, auteure

« Berceuse » est le nom donné aux premières femmes travaillant dans les crèches au milieu du 18e siècle. Ces emplois sont alors interdits aux hommes, la Société des Crèches considérant qu’il appartient uniquement aux mères de s’occuper des bébés. Les berceuses sont des mères de substitution pour les tout-petits confiés à la crèche. Pour autant, cette dernière n’est pas qu’une « histoire de mères », puisqu’il faut bien aussi en assurer la paternité ! A une époque où la division sexuelle des rôles et des tâches est très marquée, il s’agit de ne pas confondre les positions de chacun : « C’est une mère qui a dû rêver la Crèche ; ce fut l’effort intelligent d’un homme chrétien qui la réalisa  » ! Aux femmes le maternage, aux hommes l’action publique.

L’institution Crèche a donc été créée par un homme. Firmin Marbeau est un homme catholique social et philanthrope. Il est adjoint au Maire du 1er arrondissement de Paris (qui correspond aujourd’hui au 8ièmeArrondissement). En 1844, il fonde la toute première Crèche (avec un C majuscule, lui donnant ainsi ses premières lettres de noblesse) à Chaillot au  « Bouquet-des-Champs », un quartier où habitent de pauvres gens, la cible de la crèche, et où le terrain ne coûte pas cher, le but de la Crèche étant de : « secourir, à peu de frais, l’enfant, sa mère, sa famille, par le travail, sans humiliation, et moraliser en secourant . »

L’orientation sociale de la crèche de cette époque peut être résumée ainsi : « Il lui a donné le nom où naquit Jésus, pour exprimer qu’elle ne doit pas se borner aux soins corporels. La Crèche n’accorde ses bienfaits qu’aux familles qui en ont besoin et qui en sont dignes ; elle n’admet pas les enfants dont les mères se conduisent mal, ni ceux dont les mères travaillent au logis, ni les enfants malades.  ». Le projet sous-jacent à la garde des enfants des ouvrières est de moraliser la société en voyant dans l’enfant un agent émissaire par lequel on pourrait atteindre la famille pauvre, jugée à risque du point de vue sanitaire comme moral. La mère ouvrière représente l’un des maillons de cette part de la société qu’il est urgent d’éduquer. En effet, ces femmes qui travaillent sont suspectes puisqu’elles ne respectent pas le rôle qui leur est assigné : s’occuper du foyer et des enfants. Or, seules les mères issues de milieux aisés sont en mesure de se conformer à cette injonction sociale. Celles, dites « du peuple », sont, quant à elles, obligées de travailler. Elles se retrouvent donc en décalage avec l’idéal type de l’époque n’étant pas en capacité de s’occuper de leurs propres enfants.

Loin de cautionner le travail de ces femmes, Firmin Marbeau cherche au contraire à utiliser la crèche comme moyen d’éduquer les mères et donc, à son sens, faire progresser la société. Il s’agit là d’une sorte d’utopie sociale dans laquelle d’autres femmes vont aussi prendre une place. À travers leurs bonnes Œuvres, les dames issues de milieux aisés peuvent en effet s’inscrire dans une activité sociale hors de leur domicile pour prendre en charge la création et la direction des nouvelles crèches. Mais elles restent sous la houlette des hommes qui s’occupent de la gestion. Aux dames patronnesses les tâches liées au fonctionnement quotidien, aux hommes les orientations générales, l’autorité et, bien évidemment, les aspects financiers. C’est au bout de cette chaine décisionnaire que l’on retrouve les berceuses. Elles sont, elles aussi, des femmes issues du peuple. On les juge capables d’assurer les basses besognes consistant à éduquer les enfants et les mères, et on leur demande donc de mettre en œuvre le grand projet social de la Crèche, tel que les hommes (politiques) la conçoivent, sous le regard autoritaire des directrices et des inspectrices.

Les berceuses doivent transmettre aux mères non seulement l’ensemble des pratiques concernant les soins donnés aux enfants, ou plutôt à leur corps, mais aussi les règles morales attendues par la société. C’est pour cette raison qu’elles sont sélectionnées avec le plus grand soin et suivent même une formation. Pour ce qui concerne le choix des berceuses, la Société des Crèches s’en remet prioritairement aux curés qui attestent de leurs bonnes mœurs (pas question d’être fille-mère, par exemple) et de leur honnêteté. Il est préconisé qu’elles soient elles-mêmes des mères afin qu’elles aient éprouvé la maternité et puissent faire preuve d’une certaine expérience. Mais il est préférable qu’elles aient des enfants plus âgés afin, non seulement d’éviter tout absentéisme lié aux maladies de leurs petits, mais aussi pour qu’elles soient en capacité de s’investir suffisamment auprès des petits de la crèche.

L’idée forte est, en effet, qu’elles s’occupent des enfants comme s’ils étaient leurs propres enfants, comme des secondes mères qui les aiment et les chérissent : « Les berceuses sont au choix et aux ordres de mesdames les directrices ; elles doivent aux enfants tous leurs soins également ; elles doivent pourvoir avec douceur à tous leurs besoins, comme s’ils étaient leurs propres enfants.  » Une fois choisies, les berceuses reçoivent une formation donnée par des hommes « savants » : les médecins leur inculquent les premières notions d’hygiène à apporter au corps de l’enfant, et les prêtres leur apportent tout ce qui concerne les questions morales et religieuses à transmettre aux mères. La science et l’Église se partagent l’enfant et celles qui s’occupent de lui. Devenir berceuse revient quelque peu à écouter les médecins prônant une nouvelle hygiène plus scientifique, mais aussi à entrer dans les ordres, ceux du monde fermé de la crèche. Il faut porter un costume pour se distinguer des mères, avoir la foi et l’amour des enfants pour supporter les tâches ingrates, respecter la discipline pour accepter la hiérarchie et un emploi du temps millimétré. La berceuse la plus ancienne commande aux autres, elle est dite première berceuse et est responsable du mobilier, du linge et de tous les objets appartenant à la crèche). En quoi consiste réellement le travail quotidien de ces premières fées ? (A suivre).

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PUBLIÉ LE 02 mars 2025

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