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Les repas influencent- ils l’apprentissage et le développement du langage ?

Certains bébés bavent tellement qu’ils en viennent à détremper leur bavoir. D’autres sont si difficiles que très peu d’aliments trouvent grâce à leurs papilles. Alors que ces difficultés n’attiraient jusqu’ici pas spécialement l’attention, une étude canadienne vient de démontrer qu’elles peuvent être associées à des difficultés dans l’apprentissage du langage. Explications avec l’une des auteurs de cette étude, Simone Poulin.

Il fallait jusqu’à aujourd’hui attendre que l’enfant soit en mesure de parler pour pouvoir détecter d’éventuelles difficultés de langage, soit vers quatre ans, quatre et demi. Cette étude montre que certaines difficultés liées à l’alimentation pourraient fournir, dès 18 mois, des indices sur le développement langagier de l’enfant. Un enfant de 18 mois qui bave beaucoup, avec un contrôle salivaire moins établi, serait ainsi plus souvent en difficulté de langage à 18 et 24 mois. Un enfant de 24 mois difficile pour manger, qui n’accepte qu’une gamme limitée de textures ou de goûts se retrouverait lui aussi plus fréquemment en difficulté de langage à 24 mois.

140 enfants suivis de huit mois à quatre ans et demi

Pour obtenir ces résultats, les chercheurs de l’Université de Montréal ont documenté les difficultés d’alimentation (notamment celles liées à la transition alimentaire, à la sélectivité alimentaire et au contrôle de la salive) et le développement du langage (notamment la connaissance du vocabulaire, la maîtrise grammaticale, etc.) de 140 enfants de 8 mois à 4 ans et demi. Ils ont mis en parallèle les réponses à des questionnaires remplis par les parents sur l’alimentation et sur le langage aux différents stades du développement de l’alimentation et de la communication à 8, 12, 18 et 24 mois et les résultats d’une évaluation du langage à quatre ans et demi (54 mois). En règle générale, entre 8 et 24 mois, les enfants découvrent les aliments solides, prononcent leurs premiers mots et commencent à formuler de petites phrases.

La première étude longitudinale sur le sujet

Il s’agit de la première étude longitudinale – soit menée sur la durée – à se pencher sur le lien entre les difficultés d’alimentation et le développement du langage chez les enfants sans prématurité ni trouble neurologique connu. Pour les scientifiques, il ne s’agit que d’un début. « Ces résultats motivent la réalisation d’études supplémentaires pour mieux comprendre ce lien et ses applications cliniques », précise Simone Poulin, première auteure de l’étude et récemment diplômée d’un doctorat réalisé sous la supervision de David McFarland, professeur à l’école d’orthophonie et d’audiologie de l’Université de Montréal.

Une affaire de muscles et d’environnement social

Deux pistes d’explication sont pour le moment envisagées par l’équipe. La première est d’ordre biologique : les mêmes muscles et structures de la bouche servent à manger et à parler, notamment le positionnement Une faiblesse du contrôle oro-moteur pourrait influer sur l’alimentation et la production des sons nécessaires au langage.

La deuxième hypothèse viendrait de l’environnement social des repas. Ce sont des moments privilégiés entre les parents et l’enfant. Les parents nomment les aliments, répondent aux gestes et sons de l’enfant, décrivent ce qu’il se passe, parlent entre eux. En collectivité, il s’agit d’un moment précieux, d’affirmation de soi, de confiance, de partage. « Une nourriture relationnelle », comme le disait Mathilde Renaud-Goud, psychologue clinicienne au sein de l’association Pikler-Loczy. Cette stimulation favorise l’apprentissage du vocabulaire et des habiletés langagières. Mais si les repas deviennent des moments stressants ou tendus à cause des difficultés de l’enfant à manger, ce n’est plus un endroit de stimulation positive à l’instar des repas avec la télévision allumée.

Stimuler le langage des petits durant les repas ?

Pour les professionnels qui travaillent avec des enfants qui éprouvent des difficultés d’alimentation et de langage, les chercheurs sont déjà en train de formuler des recommandations cliniques autour de trois axes. « Ce que l’on préconise, c’est de poser d’abord des questions aux parents qui consultent pour des difficultés de communication chez leur enfant, dès l’évaluation :
– Est-ce que l’enfant a ou a eu par le passé des difficultés d’alimentation ?
– Comment se passent les repas à la maison ?
En fonction de ce que répondent les parents, les professionnels peuvent proposer de faire une observation pendant un repas pour mieux comprendre les interactions parent-enfant, la façon dont le langage est stimulé et l’effet des difficultés d’alimentation sur ces moments partagés et ensuite, proposer des possibilités d’ajustement, indique Simone Poulin. Si les professionnels pensent que les difficultés d’alimentation affectent les interactions parent-enfant et la stimulation langagière pendant les repas, ils peuvent donner des conseils pour favoriser des moments de repas plus propices aux échanges. Ils peuvent aussi déterminer que le repas n’est pas un moment pour faire de la stimulation langagière et aider les parents à compenser le manque de stimulation langagière en dehors des repas. »

Une corrélation pas systématique

La chercheuse insiste sur le fait que ces difficultés chez le tout petit ne sont pas systématiquement annonciatrices de difficultés de langage. « C’est une corrélation, précise-t-elle, les difficultés de langage restent multifactorielles. » Si des difficultés d’alimentation préoccupent les parents ou si des difficultés de langage se manifestent lorsque l’enfant commence à parler, alors, les parents devraient être encouragés à consulter un orthophoniste qui pourra évaluer la situation et les accompagner au besoin.

Consulter l’étude : Les repas façonnent-ils le langage des tout-petits?

Elodie Buzeaud

PUBLIÉ LE 22 août 2026

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