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MEJE : quand le modèle des MAM attire les EJE en souffrance

Depuis une dizaine d’années, on observe l’émergence de Maisons d’Educatrices de Jeunes enfants (MEJE) discrètes ou revendiquées comme telles. Elles sont des Maisons d’Assistantes maternelles (MAM) créées par des EJE qui ont obtenu leur agrément d’assistante maternelle, et choisissent d’exercer leurs compétences sous ce statut. Ces professionnelles quittent l’accueil collectif en quête de reconnaissance, de souplesse et de qualité d’accueil. Qu’on en parle à demi-mot, qu’on les cite comme une dérive du système ou comme l’avenir du métier, la seule existence des MEJE sur le territoire révèle le mal-être d’une profession pour laquelle il semble de plus en plus difficile d’exercer en accueil collectif.

Les MEJE sont encore assez confidentielles et peu nombreuses, mais suffisamment pour faire parler d’elles. Un modèle qui pose question sur les intentions, la finalité et les conséquences de ce glissement d’une profession vers une autre.

Les MAM, un mode d’accueil hybride

Il convient de rappeler qu’après quelques années de débats et d’expérimentations, les MAM sont officiellement nées en juin 2010. Elles permettent le regroupement de 4 assistantes maternelles dans un local qui n’est pas leur domicile, pour y accueillir chacune jusqu’à 4 enfants, introduisant un système de délégation d’accueil strictement encadré par la loi. Un mode d’accueil hybride, considéré comme individuel, qui séduit de nombreuses assistantes maternelles, ravies de pouvoir sortir de l’isolement, de mieux séparer vie privée et vie professionnelle, d’avoir plus de légitimité et de trouver un peu plus de souplesse d’organisation sur leur temps de travail, grâce à la délégation d’accueil.

Les MEJE, des MAM qui revendiquent leurs compétences

Rapidement, la création des MAM a ouvert la porte à d’autres regroupements de professionnels, attirés par la souplesse de ce mode d’accueil, moins réglementé et plus facile à gérer qu’un EAJE. Certaines EJE y ont vu une parfaite occasion de quitter un accueil collectif trop éloigné de leurs valeurs pour ouvrir des MEJE, dont le nom n’est qu’un faire-valoir et, précisons-le, n’a aucune valeur juridique. Ces structures que l’on désigne comme MEJE sont donc des MAM dont les professionnelles, agréées par la PMI, exercent leurs compétences sous le statut d’assistante maternelle, mais arguent de leur diplôme initial, afin de valoriser leurs compétences.

Moins de contraintes pour une meilleure qualité d’accueil

Mais que viennent chercher ces éducatrices de jeunes enfants, échappées du système ? Eva est EJE et assistante maternelle agréée, l’une des fondatrices de la MEJE Les Lucioles à Ollioules. « Assez rapidement, après quelques expériences professionnelles, je me suis rendu compte que je n’avais pas envie d’exercer en EAJE, explique-t-elle. Je ne me retrouvais pas du tout dans le rôle d’une EJE en structure collective et je n’avais pas envie de subir le manque de personnel, le manque de moyens… ». Elle cherche donc un accueil plus individualisé, au sein d’une plus petite collectivité, pour y trouver davantage de liberté et de tranquillité, moins de protocoles et contraintes administratives… A Besançon, existe l’une des premières MEJE à avoir ouvert, en 2015. D’une seule voix, l’équipe raconte : « Nous avons travaillé toutes les trois dans des structures classiques à différents postes de direction ou sur le terrain et nous sommes arrivées, toutes les trois, à la conclusion que nos valeurs et notre façon de voir et d’exercer notre métier étaient très éloignés de ce que nous pouvions vivre et constater en crèche. Après avoir mis en commun nos façons de travailler et nos valeurs fondamentales, nous nous sommes lancées dans la création d’une MAM. » Une structure où l’on accueille volontiers les parents, où l’on prend le temps d’échanger avec eux, où l’on adapte facilement les pratiques aux besoins des enfants.

Lâcher le management pour revenir aux fondamentaux du métier

Les EJE qui choisissent d’exercer en MAM cherchent aussi à s’extraire d’un rapport de hiérarchie parfois mal vécu : ici il n’y a pas de direction, les assistantes maternelles sont sur un pied d’égalité, doivent apprendre à se coordonner, à communiquer, à régler leurs désaccords. L’EJE en MAM abandonne donc ses responsabilités managériales, la direction d’équipe, des fonctions auxquelles elle s’estime bien souvent peu aguerrie par sa formation initiale pour se consacrer à l’enfant. « Nous avons trop souvent constaté que les enfants devaient subir l’organisation des équipes, leurs rythmes, et c’était exactement l’inverse que nous souhaitions mettre en avant de notre MAM », rapporte l’équipe de la MEJE de Besançon. Avec 12 enfants accueillis chaque jour, les professionnels ont le sentiment de pouvoir préserver l’individualité de chaque enfant, s’adapter au rythme de chacun, et prendre du temps pour observer et transmettre. Eva insiste : « En MAM, j’ai le sentiment de pouvoir exercer ce pour quoi j’ai été formée, de retrouver l’essence même de mon métier, d’être libre de mener les projets tels que je le souhaite, beaucoup moins limitée par les protocoles et autorisations. (…) En crèche, le rapport de hiérarchie me pesait énormément, le management n’était pas fait pour moi. ». 

Une prise de risque mais un avantage financier

S’il y a une certaine prise de risque au moment de lancer le projet (l’investissement financier, l’incertitude de savoir si les parents seront au rendez-vous), toutes s’accordent à dire que financièrement, il est plus intéressant pour elles d’exercer en MAM. Dans la mesure où ce sont elles qui choisissent leur tarif horaire et qu’elles travaillent davantage qu’en EAJE. « Je gagne beaucoup mieux ma vie en tant qu’assistante maternelle qu’en tant qu’EJE en crèche », assure Eva. Mais, aujourd’hui, elle est la seule EJE encore en poste aux Lucioles. L’équipe a pourtant tenté de recruter des EJE pour faire perdurer ce projet mais s’est retrouvée confrontée à des professionnelles qui craignaient d‘adopter ce statut. « La précarité du statut d’assistante maternelle leur faisait peur », estime Eva. C’est donc une équipe mixte EJE / CAP AEPE qui fait aujourd’hui vivre les Lucioles.

MEJE discrètes vs MEJE revendiquées

Difficile de prendre la mesure de l’ampleur du phénomène puisque la plupart des MEJE passent inaperçues, sous le nom de MAM. Seules quelques-unes, pas loin d’une dizaine peut-être, revendiquent leur formation initiale et affichent clairement leur identité en se nommant MEJE, à Besançon, Toulouse, Châteauroux, Tourcoing, La Garde, Ingré, Perpignan, et il y a peu encore Ollioules. Mais pour quelle raison ? Est-ce un besoin de reconnaissance ? Un argument « marketing » pour susciter l’intérêt des parents ? Une manière de se démarquer des MAM ? A la création des Lucioles, à Ollioules, l’équipe a défendu son identité contre l’avis de la PMI de Six-Fours pour qui il était hors de question de parler de MEJE. « La PMI a estimé qu’on allait écraser les assistantes maternelles, qu’on les dévalorisait en voulant mettre notre diplôme en avant », se souvient Eva. La MEJE de Besançon a toujours été attachée au terme Maison d’Educatrices de Jeunes Enfants qu’elle utilise toujours. « Nous sommes éducatrices de jeunes enfants de formation, défendent-elles. Il était important pour nous de valoriser et mettre en avant nôtre diplôme, nos compétences d’EJE au quotidien auprès des enfants et de leurs familles. »  

MAM/MEJE, la CAF ne fait pas de distinguo

Pour la Caf, que les MAM soient constituées d’assistantes maternelles ou d’EJE de formation qui exercent sous le statut d’assistante maternelle, ne fait aucune différence, sans jugement de valeur à la clé. Marie Rappy est directrice de la Caf du Doubs. Elle affirme que « la Caf accompagne indistinctement tous les projets de MAM, qu’ils soient portés par des assistantes maternelle ou des EJE, tant qu’ils respectent les règles. » Et de préciser : « La Caf s’appuie sur l’agrément délivré par la PMI. Nous n’avons aucune réserve à les financer. Il faut cependant qu’elles en fassent la demande et puissent la justifier. » 

Un positionnement affirmé qui fait débat

La seule question qui semble donc attiser les tensions, du moins pour la PMI et les organisations professionnelles, semble être l’idée de revendiquer cette identité de MEJE. Pour Julie Marty-Pichon, présidente de la FNEJE, souligner ce nom, c’est une manière d’être reconnues « parce que notre métier est extrêmement invisible », souligne-t-elle. « Une façon de faire équipe, une volonté d’afficher des valeurs qui sont celles des EJE et ne sont pas forcément celles des auxiliaires ou des assistantes maternelles, car nous n’avons absolument pas la même formation », rappelle-t-elle. Un parti pris qui gêne Sandra Onyszko, directrice de la communication de l’UFNAFAAM : « Le positionnement des MEJE me questionne énormément. Dans MEJE, j’entends « je ne suis pas assistante maternelle, je suis EJE », mais qu’est-ce que cela veut dire derrière ? Elles font passer un message qui n’est pas le bon. » Un message que l’on pourrait vite accuser de dénigrer les niveaux de compétences des unes et des autres et de juger de la qualité d’accueil…

« Il est de plus en plus dur pour les EJE d’exercer en accueil collectif »

Mais, au-delà de ces divergences de point-de-vue, l’émergence des MEJE questionne profondément la fuite des EJE, en quête d’une qualité d’accueil que les grosses structures collectives ne leur permettent plus d’offrir. Pour Julie Marty-Pichon, « il est de plus en plus dur d’être EJE en collectif » ! Elle estime que les MAM ne sont qu’une réponse politique apportée aux difficultés que rencontre l’accueil collectif depuis 20 ans… « Je préfère des pros qui viennent travailler avec le sourire qu’avec la boule au ventre. Je ne blâme pas ces professionnelles qui vont chercher de nouvelles opportunités ailleurs et montent leur structure, elles n’enfreignent rien, assure-t-elle. Le problème en France c’est qu’elles aient la possibilité de le faire. » 

Un risque de glissement de l’accueil individuel vers l’accueil collectif ?

Bien que la PMI accorde beaucoup d’importance à ce que les MAM conservent les spécificités d’un accueil individualisé, certains s’inquiètent de les voir détournées de leur modèle initial pour en faire de petites collectivités. Et l’arrivée des EJE, professionnelles de l’accueil collectif, n’y est pas étrangère. Eva, l’EJE des Lucioles, en est l’illustration lorsqu’elle regrette que les assistantes maternelles qui travaillent en MAM ne soient pas davantage formées au travail en équipe. « Aujourd’hui, aux Lucioles, je suis entourée de trois CAP AEPE qui ont chacune travaillé en crèche avant de rejoindre la MAM. Elles ont l’expérience de la collectivité qui fait que cela fonctionne bien. Ça aurait été bien plus compliqué si elles étaient toutes venues du domicile ! » affirme-t-elle. Sandra Onyszko le constate sur le terrain : « les EJE tirent la MAM vers l’accueil collectif en appliquant les codes de l’accueil collectif dans leurs pratiques » évoquant ici un règlement interne appliqué, là un logiciel de « facturation » installé… Pour Julie Marty-Pichon, on y est déjà depuis longtemps, les MAM font de « l’accueil collectif déguisé » ! Elle martèle : « Ce n’est pas normal que l’on ait des qualifications et des normes différentes, dans une MAM ou dans une crèche, alors qu’on accueille le même nombre d’enfants ! » Sandra Onyszko craint également que « les parents deviennent davantage usagers qu’employeurs ». A la MEJE de Besançon c’est d’ailleurs une réalité : « pour les parents, nous avons un fonctionnement de crèche (…) ils savent qu’on est éducatrices de jeunes enfants et certains nous contactent justement pour l’accueil que l’on propose », souligne l’équipe.

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Laurence Yème

PUBLIÉ LE 13 octobre 2023

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