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Nicole Garret-Gloanec, pédopsychiatre : « L’écran agit en profondeur sur la structuration de l’enfant »
Depuis plusieurs années, la question des écrans agite le monde de la petite enfance. Nicole Garret-Gloanec vient de publier avec Anne Sophie Pernel, toutes deux pédopsychiatres « Comment les écrans agissent sur nos bébés et os ados » ( editions érès), une synthèse rigoureuse et accessible des travaux scientifiques les plus fiables sur les effets des écrans chez les jeunes (et moins jeunes) enfants. Rencontre.
Les Pros de la petite enfance : On dispose aujourd’hui d’études solides sur les effets délétères des écrans chez les tout-petits. Vous faites une distinction entre les 0-1 an et les 1-3 ans.
Nicole Garret-Gloanec : Avant 1 an, tout se joue. L’effet principal des écrans touche directement à la construction du bébé, en particulier à celle de la communication sociale — verbale et non verbale —, qui constitue le pilier du développement cognitif et émotionnel. C’est le fondement de tout. À cet âge, ses réseaux sensoriels et moteurs se développent. Toute perturbation a un impact massif et très rapide : atteinte du langage, du lien social, du développement cognitif.
C’est aussi une période où se met en place tout le développement psycho-affectif et la découverte de soi. L’enfant entre alors en contact avec son environnement en trois dimensions : il explore son corps, bouge, manipule les objets, les observe, les goûte, les pèse… Autant d’expériences essentielles décrites par Piaget et approfondies par Rochat, qui ont montré combien le développement passe par le mouvement et l’action. Or, c’est précisément à cette étape que l’exposition aux écrans vient perturber ces apprentissages fondamentaux. Et ces effets ne concernent pas seulement les écrans que l’enfant regarde, mais aussi ceux utilisés par les parents, ce qu’on appelle la technoférence.
Quels sont les impacts observés entre 1 et 3 ans ?
Entre 1 et 3 ans, les impacts des écrans restent très proches de ceux observés avant un an, mais ils se prolongent et s’amplifient. L’exposition précoce atteint d’abord la communication sociale, le langage et le développement cognitif, puis vient perturber les fonctions exécutives — ces fonctions qui permettent à l’enfant d’organiser ses pensées, de coordonner ses actions, de mémoriser, de contrôler ses impulsions. Sur le plan cérébral, on observe une atteinte directe des zones de substance blanche, essentielles à la communication entre les différentes régions du cerveau. Comme il s’agit d’une période particulièrement sensible du développement, ces effets sont visibles et mesurables très tôt. Les études montrent en outre un phénomène ascendant : un enfant exposé avant un an a de fortes chances d’être encore plus exposé ensuite. Et les effets, par conséquent, s’accumulent.
Vous insistez sur l’importance du temps d’exposition. En quoi ce facteur est-il déterminant ?
Oui, chez les tout-petits, les effets sont dose-dépendants : plus l’exposition est longue, plus les conséquences sont importantes. Aavant trois ans, une exposition dès 30 minutes par jour peut être associée à l’émergence des premiers effets négatifs sur le développement du langage et les capacités attentionnelles. Cela vaut quelle que soit la situation familiale ou sociale. Les contextes compliqués n’aggravent pas les effets, ils allongent simplement la durée d’exposition. Autrement dit, un bébé qui vit dans une famille aisée, laissé chaque jour seul avec une tablette, sera autant affecté qu’un autre enfant dans un contexte précaire. Les résultats d’une étude japonaise montrent une relation dose-dépendante entre le temps passé devant les écrans à l’âge d’un an et l’apparition de retards de développement observés ensuite à 2 et 4 ans.
Vous remettez aussi en question le co-visionnage, souvent présenté comme une solution pour limiter les effets des écrans.
Le co-visionnage n’est pas nocif en soi, mais il n’a aucun intérêt démontré avant trois ans. Aucune étude ne dit que regarder un programme avec son enfant de deux ans favorise son apprentissage ou son développement. Tout ce qu’un tout-petit peut comprendre, il le comprend bien mieux dans le réel, à travers le jeu, la lecture, les interactions quotidiennes.
Et puis, dans les faits, les parents mettent souvent leur enfant devant un écran, moins pour partager un moment éducatif ou de plaisir, mais sur des temps où ils ont besoin d’occuper leur enfant pendant qu’ils assurent les tâches quotidiennes comme préparer le repas, mais aussi parfois pour calmer l’enfant lors d’une colère ou faciliter une alimentation compliquée. Alors les écrans s’ils sont « efficaces » dans l’immédiat, peuvent produire des effets contraires à terme. Le co-visionnage est devenu difficile avec l’usage des smartphones et la préférence pour des vidéos courtes. Les enfants s’approprient l’écran et certains sont déjà seuls avec dans leur chambre.
Quels sont les liens entre écrans et troubles du neurodéveloppement ?
Je tiens à rappeler que les études ne cherchent pas à identifier une cause directe. On ne cherche pas à désigner un responsable, mais à comprendre ce qui se passe et comment certains facteurs interagissent. Pour les tout-petits, les études montrent des corrélations extrêmement fortes entre l’exposition aux écrans et certains effets observés sur le développement. Certaines recherches internationales — japonaises, chinoises, américaines — ont parlé d’« autisme virtuel ». Ce sujet fait souvent réagir les associations, car elles redoutent qu’on insinue que l’autisme aurait une autre origine que génétique. Mais ce n’est absolument pas le propos. Ce que montrent les recherches, c’est que les comportements observés sont identiques, sans qu’il s’agisse du même trouble.
Une étude japonaise, entre autres, a montré que lorsqu’un bébé est exposé plusieurs heures par jour aux écrans — de manière répétée — , on voit apparaître des symptômes similaires à ceux que l’on retrouve dans les troubles du spectre autistique (TSA) : difficultés de communication sociale, stéréotypies, intérêts restreints, troubles sensoriels, problèmes de régulation émotionnelle. D’autres études montrent que lorsqu’on interrompt totalement l’exposition aux écrans pendant trois mois, les signes de type autistique observés chez certains enfants s’atténuent. Cela ne fonctionne pas dans tous les cas : chez certains, les symptômes ne disparaissent pas complètement, mais ils deviennent moins marqués. Ces enfants présentent alors un autisme avéré. Chez d’autres, en revanche, les signes s’effacent progressivement et laissent place à des troubles cognitifs ou du langage, sans caractéristiques autistiques persistantes.
On peut formuler quelques hypothèses, qui restent bien sûr à confirmer scientifiquement. Certains enfants ont peut-être un terrain autistique, et chez eux, la coupure de la communication est encore aggravée par le temps passé devant les écrans. D’autres, au contraire, n’ont pas de prédisposition particulière, mais subissent les mêmes effets : la rupture du lien avec l’adulte, la perturbation du développement cognitif et du langage. L’impact des écrans agit en profondeur sur la structuration de l’enfant, qu’il soit neurotypique, porteur d’un TSA ou plus tard d’un TDAH. Autrement dit, ce qui devrait se construire à cette période du développement ne se construit pas.
Vous êtes favorable à une interdiction des écrans avant 3 ans ?
Oui, je le dis clairement. Cela ne veut pas dire que ce sera respecté à la lettre, mais le message public est essentiel. D’ailleurs, on observe déjà un frémissement : les jeunes parents sont mieux informés, les professionnels relaient le message, et la mention « pas d’écran avant 3 ans » figure désormais dans le carnet de santé. C’est une avancée.
Mais cette interdiction doit absolument être accompagnée. On ne peut pas dire à une famille vivant dans un petit logement, qui rentre du travail à 19h avec deux enfants, de « simplement jouer sans écran ». Il faut des programmes de soutien à la parentalité, des ressources, des lieux où les enfants puissent bouger, manipuler, accéder à la nature. L’interdiction doit être accompagnée de solutions concrètes.
Tous les pays se posent la question des écrans. Est-ce que vous avez observé des différences d’approches dans les recommandations ?
Il existe à l’échelle internationale un consensus clair : les écrans ont des effets délétères avant trois ans, et leur usage doit être strictement limité et accompagné. Les États-Unis et le Canada, très précoces sur ces sujets, ont désormais des approches plus « accompagnatrices », avec des fiches pratiques et des sites d’aide aux parents très bien faits. L’OMS reste plus nuancée, car elle s’adresse à tous les contextes culturels. En France, nous avançons dans le même sens, mais avec un âge pivot fixé à trois ans, ce qui correspond à l’entrée à l’école maternelle. À cet âge, l’enfant commence à développer de véritables capacités de socialisation et le langage est déjà en place. Avant trois ans, on est encore dans un autre mode de fonctionnement, plus primaire, où tout est en construction.
Propos recueillis par Candice Satara
PUBLIÉ LE 10 octobre 2025