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Sylvie Dieu Osika, pédiatre : « Une application ne remplacera jamais un parent »

Sylvie Dieu Osika, pédiatre, fait partie des membres fondateurs du Collectif surexposition écrans (CoSE). Elle exerce en libéral à Rosny-sous-Bois ainsi qu’au service pédiatrique de l’hôpital Jean-Verdier de Bondy en Seine-Saint-Denis. C’est au 4e étage, que, depuis six ans tous les lundis, elle reçoit des familles et leur enfant pour une consultation dédiée à la surexposition des écrans. Dans L’enfant-écran, co-écrit avec son mari également pédiatre, elle revient sur sa prise de conscience, il y a dix ans, et tire la sonnette d’alarme face à la crise sanitaire qui se déroule sous nos yeux. Sans culpabiliser les parents, ni refuser le progrès. Sans mâcher ses mots non plus.

Les Pros de la Petite Enfance : En 2019, vous avez mis en place la première consultation dédiée à la surexposition aux écrans à l’hôpital Jean-Verdier de Bondy. Pourquoi ?

Sylvie Dieu Osika  :  Vers 2015, en tant que pédiatre, je voyais beaucoup d’enfants intolérants à la frustration, très agités, avec un retard de langage. Leurs comportements me questionnaient. À l’époque, je ne savais pas très bien quoi en faire, ni quoi en penser. Jusqu’au jour où j’ai eu une discussion avec Sabine Duflo. Cette psychologue clinicienne, sensibilisée à la problématique de la surexposition des écrans par le pédopsychiatre Bruno Harley, m’a suggéré de demander aux familles que je recevais dans mon cabinet quel était leur usage des écrans à la maison. J’ai donc commencé à poser des questions, de façon nette et franche, en insistant sur la notion de temps passé sur les écrans, des parents et des enfants. J’ai aussi observé autour de moi, dans la rue, dans les transports… J’ai alors pris conscience que nous avions changé de monde et que l’omniprésence des écrans accaparait notre attention en continu. Et le tout-petit dans tout ça ? Comment se développe-t-il ?

À cette époque, vous n’étiez-vous pas très nombreux à faire le lien entre écrans et troubles du développement ?

Il y en avait quelques-uns, mais ils se sentaient seuls. En 2017, Anne-Lise Ducanda, médecin de PMI, a posté une vidéo d’alerte sur les réseaux sociaux qui a fait pas mal de bruit. Elle voyait des enfants qui n’allaient pas bien, qui passaient beaucoup de temps devant les écrans et elle se posait des questions. Avec Sabine Duflo, nous l’avons appelée. Des pédopsychiatres, psychologues, psychologues de l’éducation nationale ou encore médecins ont aussi partagé leurs observations inquiétantes. Ensemble, nous avons créé le collectif surexposition-écran et un site (CoSE ). Il a fédéré encore d’autres professionnels qui sont sortis de leur isolement et ont mis en commun leurs observations, chacun à travers sa spécialité.

Quelles étaient ces observations mises en commun ?

Ces enfants surexposés aux écrans ne parlent pas, ils ne nous regardent pas bien, ils ne comprennent pas les consignes, ils ont des troubles du sommeil, ils ont des intolérances à la frustration, ils sont agités. Pour se développer, les bébés ont besoin d’être en connexion avec de vraies gens qui les regardent pour de vrai. Tout le monde s’accorde à le dire. Mais l’utilisation des écrans dans les familles va souvent bien au-delà de l’appel vidéo avec les grands-parents, de photos regardées ensemble sur le smartphone ou d’un programme numérique co-visionné avec un parent qui ne posent aucun problème à l’enfant. Personne n’imagine que des enfants se retrouvent seuls devant un écran six heures par jour, tandis que leurs parents y passent neuf heures. Or, c’est cette réalité que j’ai rencontrée quand j’ai commencé à questionner les parents. Surtout, j’avais l’impression de voir de plus en plus d’enfants dans ces situations ! C’est pour cela que j’ai créé en 2019 une consultation dédiée à la surexposition aux écrans. Au départ, je recevais des enfants âgés de moins de 11 ans. Désormais, je reçois des enfants âgés de moins de 4 ans. Ma plus jeune patiente avait 16 mois.

Pourtant la recommandation pas d’écran avant trois ans est unanimement partagée aujourd’hui…

Certes, mais savez-vous quelle est la proportion de familles qui respecte cette recommandation ? J’ai fait une étude personnelle avec 200 familles, ce qui n’est pas énorme, mais elle confirme ce qu’ELFE, une autre étude de grande envergure puisqu’elle concerne 18 000 enfants, a mis en lumière. Le résultat est le suivant, 10 à 15 % des familles françaises respectent les recommandations de pas d’écran ou très peu d’écrans avant 3 ans. Ça fait 85 à 90 % d’enfants exposés aux écrans. Certes, ça peut être 30 minutes, une heure, mais ça peut être aussi six heures… Ce n’est pas un hasard si, depuis 2019, d’autres consultations dédiées à la surexposition ont vu le jour partout en France. La liste est disponible sur le site du CoSE.

La vôtre est la seule dans un hôpital public. À quoi ressemble-t-elle et comment les familles viennent-elles jusqu’à vous ?

Après avoir tâtonné, j’ai créé mes propres outils pour évaluer mes patients… J’ai élaboré un questionnaire-écran pour les parents. Et pour les enfants de moins de 3 ans, je remplis avec les parents un questionnaire mis sur pied pour la détection des troubles du spectre autistique, le Q-Chat (Quantative Checklist for Autism in Toddlers) qui explore différents aspects du comportement relationnel grâce à 25 questions et une cotation. Quand le score est au-dessus de 30, c’est inquiétant, mais s’il est dû uniquement à une surexposition aux écrans, nous savons que ce score peut se normaliser grâce à un sevrage impliquant toute la famille, y compris les ados et les grands-parents. Les familles sont volontaires et veulent agir. Elles m’ont vue ou entendue dans les médias et décident de venir par elles-mêmes. Parfois, elles sont envoyées par des collègues et, de plus en plus, par des professeurs de petite section ou par des puéricultrices de PMI. Après la première consultation, l’infirmière qui travaille avec moi prend des nouvelles par téléphone. Nous nous revoyons ensuite quatre mois plus tard pour refaire la cotation. Quand on passe du score de 64 à celui de 18, nous sommes très contents. Je me souviens d’un père qui m’a dit : « Il n’était pas là, maintenant, il est là. » D’autres parents me disent : « J’ai vu la couleur de ses yeux. »

Quels sont les profils des enfants que vous recevez ?

80 % des enfants que je vois sont des garçons, mais je ne sais pas pourquoi. Ils ont entre 18 mois et 3 ans et demi. Ce sont presque toujours des premiers enfants gardés à la maison, seuls avec la maman. Et il y a souvent un facteur de bascule : une grossesse rapprochée, une dépression postnatale ou un accident de la vie… Mais à chaque fois, le résultat est que l’enfant, qui bouge dans tous les sens, se retrouve devant l’écran des heures et des heures parce que ça le calme.

Les adultes aussi sont des heures et des heures devant leurs écrans…

Il existe plein de recettes pour nous faire rester derrière les écrans, comme le montre la « captologie », cette technique utilisée par les interfaces digitales pour capter l’attention des utilisateurs et rendre les plateformes plus addictives. Or, un parent capté n’est pas attentif à son bébé. En revanche, le bébé est intéressé par ce qui capte son parent, à savoir l’écran de son ordinateur ou de son téléphone. Par mimétisme, il va très vite être capable de scroller ou swiper. En général, ce geste provoque l’admiration des adultes. Mais en réalité, c’est bien plus facile de swiper que de mettre trois cubes les uns au-dessus des autres. Surtout, cette lumière qui l’attire tant a la capacité de le calmer et quand on lui retire, il pleure… du coup on lui redonne et cela crée une sorte d’addiction. C’est pour cela que l’on arrive à un nombre d’heures exponentiel ! L’écran est addictif par nature. Quand on enlève un produit addictif, ça crée un manque…

Addiction, manque, sevrage… Vous utilisez des mots forts !

Oui et j’en fais exprès. À force de ne pas vouloir les utiliser à cause de leur terminologie médicale, on tourne autour du pot et on ne parle plus de l’essentiel. De plus en plus de professionnels qui ont ouvert les yeux et qui se sont penchés sur cette surexposition des écrans s’accordent à dire que oui, ça ressemble à de l’addiction. Mais on peut aussi parler d’usage toxique.

Les jeunes parents, eux-mêmes consommateurs, ont-ils conscience de cette toxicité…

Pas assez. Beaucoup de parents pensent que leur enfant doit vivre avec son temps c’est-à-dire à l’ère du numérique. Et c’est vrai qu’il va grandir dans une société d’écrans, il n’est pas question de le nier. Mais gérer l’utilisation des écrans avec les connaissances et le recul que l’on a aujourd’hui est un apprentissage qu’il faudrait mettre en place dès la grossesse : « Maintenant que l’on va avoir un enfant, comment allons-nous utiliser nos écrans ? » L’autre raison qui empêche les parents de prendre conscience de la toxicité des écrans, ce sont leurs contenus soi-disant pédagogiques et éducatifs.

Pourquoi doutez-vous de l’apport pédagogique de programmes conçus pour les enfants ?

Prenons par exemple l’application YouTube Kids dédiée aux enfants qui soi-disant apprend des tas de choses aux enfants depuis 2016. Est-ce que des études spécifiques prouvent que ces programmes ont une réelle valeur pédagogique ? Cette plateforme-là, comme les autres, n’a jamais fait de travail de fond. En revanche, elle propose des contenus en continu qui captent l’attention des bébés pendant des heures, notamment ceux qui n’ont pas de place dans une structure d’accueil de jeune enfant. Ils n’apprennent rien, car leur cerveau est en pause. En revanche, ils sont capables de répéter ce qu’ils entendent en anglais sans comprendre.

Comme les chiffres et les couleurs en anglais ?

Je vois régulièrement des enfants capables, à 3 ans, de dire les chiffres et les couleurs en anglais et voire de réciter les 26 lettres de l’alphabet, mais ils ne disent pas « papa » ni « maman », ce qui inquiète leur professeur des écoles. Répéter des mots sans les comprendre n’a rien à voir avec l’acquisition du langage. J’utilise l’image de la maison pour l’expliquer aux parents. Les fondations sont les babillages (« areu »), les murs porteurs sont les mots (« papa », « maman »), le toit, ce sont les petites phrases (« maman partie ») et l’alphabet, c’est le toit de la cheminée qui, normalement, s’acquiert au CP. Comment le toit de la cheminée peut-il tenir si, en dessous, il n’y a rien ? C’est toutes les fondations qu’il va falloir reconstruire…

Mais il ne suffit pas de déconnecter les enfants des écrans…

Non, les parents aussi, car les écrans empêchent la relation. C’est ce que démontre la technoférence. Ce terme a été créé par le chercheur américain en psychologie familiale Brandon McDaniel pour décrire les interruptions quotidiennes dans les interactions interpersonnelles ou familiales en raison de dispositifs technologiques. Quand un adulte est accaparé par son écran quelle que soit la raison, il y a technoférence, car il n’est pas disponible pour son enfant. Aujourd’hui, cette technoférence est très précoce et intervient dès la maternité. Elle empêche les parents de regarder leur bébé dans les yeux et elle fait des dégâts majeurs dans les interactions précoces qui sont essentielles à l’installation d’un langage de qualité.

Pour vous, le temps passé derrière un écran est aussi un temps volé aux enfants…

Oui, parce que les journées ne font que 24 heures et qu’un enfant a besoin de dormir 12 heures. Si on soustrait les temps des soins et des repas, il n’en reste pas énormément pour jouer avec lui et pour l’encourager à manipuler, à bouger, à courir… Les temps d’écrans sont des temps volés à la motricité fine et globale, mais surtout à l’apprentissage du langage. Et ce n’est pas qu’en France que l’on observe des retards de langage et des troubles de l’attention. La pandémie numérique est mondiale.

Encore un mot médical… et anxiogène !
Mais on a déjà perdu dix ans ! Il y a de plus en plus d’études qui montrent les effets nocifs des écrans sur le développement des tout-petits. Qu’attend la société pour réagir et aider les parents ?

En attendant, comment les professionnels de la petite enfance peuvent-ils aider les parents à prendre conscience de la toxicité des écrans pour leurs bébés ?

Leur rôle est essentiel, car ils sont très bien placés pour observer en direct les dégâts d’une surexposition des écrans sur le développement d’un bébé. Ils doivent répéter aux jeunes parents que, s’ils ne regardent pas leurs bébés dans les yeux, ces derniers ne vont pas parler. Le langage se construit semaine après semaine dans le regard de l’autre, en lui parlant, en babillant avec lui, en jouant avec lui, mais aussi en lisant des albums avec lui. Mais tout cela nécessite au préalable de ranger son téléphone dans la poche. Une application ne remplacera jamais un parent. En disant cela, les professionnels ne sont pas intrusifs, ils sont même légitimes. Nous avons changé de monde et les parents ont besoin d’un mode d’emploi. Qu’ils n’hésitent pas non plus à parler des notions de « captologie » et de « technoférence » pour les déculpabiliser. Il n’y a pas davantage de mauvais parents aujourd’hui qu’hier et cette pandémie peut toucher tous les parents si on ne leur dit pas comment faire pour se protéger et, surtout, si on ne leur permet pas d’alternatives. La prise de conscience existe sur le terrain, maintenant il faut que la société suive et prenne des mesures efficaces, comme avec l’alcool et le tabac.

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Propos recueillis par Anne-Flore Hervé

PUBLIÉ LE 21 février 2025

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