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Pénurie de pros : tous les pays d’Europe sont concernés
Les comparaisons sont difficiles, car les formations, les diplômes, les taux d’encadrement et les qualifications des pros, bref l’organisation et le fonctionnement des crèches différent, néanmoins le constat est clair : tous les pays d’Europe vivent une crise de recrutement dans le secteur de la petite enfance. Et tous tentent diverses stratégies pour remédier à la pénurie de professionnels qualifiés. État des lieux, à partir du document publié début 2024* par le Groupe de travail sur l’éducation et l’accueil de la petite enfance (EAPE) de la Commission Européenne intitulé : « Pénuries de personnel dans le secteur de l’EAPE ».
Le document du groupe de travail EAPE expose, selon les propres termes de la synthèse publiée « les causes et conséquences des pénuries de personnel intervenant dans le secteur de l’EAPE ainsi que les mesures qui pourraient être prises pour y remédier. » Les échanges du groupe de travail européen sur ce sujet se sont appuyés sur le rapport de 2021 : « Modalités de recrutement, de formation, et de motivation de personnel qualifié chargé de l’éducation et de l’accueil de la petite enfance. »
La plupart des pays européens sont concernés par une pénurie de professionnels de la petite enfance en hausse
Pour définir les pénuries de personnel dans le secteur de l’EAPE, le groupe de travail auteur de ce rapport a adopté la définition donnée par la Commission européenne. À savoir : « les pénuries de main-d’œuvre interviennent lorsque la demande de travailleurs dans une profession donnée dépasse l’offre de travailleurs qualifiés, disponibles et disposés à faire ce travail ». À partir de cette définition, le constat : « la plupart des pays européens se heurtent à d’importantes pénuries de personnel dans le secteur ». Y compris dans les pays nordiques dont on vante volontiers le modèle. Et de citer pour exemple :
L’ Autriche, où en 2023, il manquait 7200 pros d’ici 2025 pour maintenir la même qualité d’accueil et 9200 pour l’améliorer.
En Croatie, il manque 5850 personnes. Le pays s’est fixé de porter l’accueil des enfants de 4 à 6 ans (non scolarisés) de 78% à 97%.
La Finlande, en 2022, faisait état d’une pénurie de 6000 professionnels dans l’éducation de la petite enfance. Helsinki étant la ville la plus touchée avec un déficit de 4000 postes.
En Allemagne, selon les estimations, il devait manquer quelques 72 500 pros d’ici 2025.
En Irlande, 56% des services déclarent avoir du mal à recruter et 31% à avoir des postes vacants à la mi-2023.
Pour rappel, en France, il manquait à cette même période 10 000 postes. Et la dernière étude de la Caf concernant 2024 en dénombre 13 000.
Une pénurie aux conséquences inquiétantes
Le rapport analyse ensuite les raisons pour lesquelles ces pénuries de professionnels sont préoccupantes :
Première inquiétude : les pénuries de personnel entraînent une limitation de la disponibilité des services (de qualité) proposés dans le secteur de l’EAPE. Ce qui provoque des fermetures de places, de longues listes d’attente pour les parents souhaitant inscrire leurs enfants, la réduction des amplitudes horaires d’ouverture et l’impossibilité d’accueillir des enfants à « besoins spécifiques » ou de nouveaux bénéficiaires (le rapport fait référence par exemple aux réfugiés ukrainiens depuis 2022). Ces difficultés cumulées ont évidemment un impact sur les familles (moindre accessibilité des modes d’accueil) et sur les enfants accueillis (moindre qualité de l’accueil proposé).
Deuxième inquiétude : l’impact négatif sur « la qualité de l’accueil et de l’éducation ». « Lorsque des pénuries de personnels donnent lieu au recrutement d’effectifs sous-qualifiés ou non qualifiés, ce qui pourrait avoir une incidence sur le bien-être actuel, le développement et les perspectives d’avenir des enfants ». Mais, note aussi le groupe de travail, cela empêche le travail en équipe enrichissant et constructif et de dégager du temps pour les « temps de réflexions collectives » et la formation continue. Enfin, est-il souligné, « une main d’œuvre stable est également essentielle à la continuité des soins et de l’apprentissage précoce ainsi qu’à l’établissement de relations avec les enfants ».
Troisième inquiétude : un frein à l’inclusion. La pénurie de professionnels qualifiés « rend difficile de maintenir les rapports personnel/enfants et entrave l’inclusion des enfants ayant des besoins particuliers/supplémentaires, tels ceux représentant un retard de développement et en situation de handicap ; et ceux issus de familles vulnérables, etc. ».
Quatrième inquiétude : des problèmes de sécurité. Il est plus difficile de surveiller efficacement les enfants avec des effectifs limités est-il souligné. Et par ailleurs, note le rapport : « le manque de personnel influe également sur le bien-être des enfants, dont les besoins individuels ne peuvent être satisfaits par manque de temps ».
Cinquième inquiétude : l’impact sur le personnel et l’attrait de la profession. Pour les auteurs du rapport des effectifs suffisants contribuent à la stabilité de la main d’œuvre dans le secteur. Et a contrario, des pénuries peuvent entrainer « une augmentation du taux de rotation ainsi que l’épuisement professionnel » et réduire « la capacité de l’employeur à proposer des conditions de travail attrayantes ; ce phénomène se traduit par une baisse de satisfaction et de la motivation au travail des professionnels de l’EAPE, ce qui pourrait aggraver les pénuries et partant, créer un cercle vicieux. »
Sixième inquiétude : des conséquences économiques. Les places d’accueil permettent aux parents de travailler ou d’étudier… Si pénurie il y a, les places sont moins nombreuses et donc cela peut indirectement agir sur la productivité et avoir des conséquences économiques tant au niveau individuel que sociétal.
Et par ailleurs, s’appuyant sur des rapports de l’OCDE mettant en évidence les bienfaits des offres d’accueil de qualité sur l’avenir des enfants, ce rapport de la commission européenne précise que l’absence d’offres de services d’EAPE aggravera les difficultés à recruter des travailleurs qualifiés dans tous les secteurs.
Des causes « positives » et des causes négatives à cette pénurie européenne
« Pourquoi de telles pénuries ? » s’interroge le groupe de travail européen. Qui conclut à un faisceau de raisons, certaines positives et d’autres franchement négatives. Selon lui, on peut considérer comme des raisons positives : l’augmentation du nombre d’enfants accueillis, le meilleur taux d’encadrement (meilleur rapport personnel/enfants), le droit universel aux services d’EAPE, et l’augmentation de l’offre.
Les raisons négatives sont plus nombreuses : bas salaires et avantages financiers réduits pour les professionnels du secteur, perspectives de carrière limitées, mauvaises conditions de travail, problèmes liés à la santé, possibilités limitées de formation et de perfectionnement, profession peu attrayante et non réglementée, recrutement de personnel non formé et donc baisse de la qualité de l’offre ou hausse de la charge de travail, taux de rotation du personnel élevé, et vieillissement du personnel.
Les mesures envisageables pour y remédier
Selon le rapport, il n’y a pas une solution unique et miraculeuse pour remédier à ces pénuries mais « il importe de combiner des mesures à court terme avec une stratégie à long terme traitant les causes profondes des difficultés de recrutement et de conservation ». Et de préciser : « en ce sens, la diminution ou la limitation des niveaux de qualification requis pour travailler dans le secteur de l’EAPE, le recrutement de personnel sous-qualifié ou non qualifié ou la modification du rapport personnel-enfants peuvent apporter des solutions temporaires aux pénurie de personnel, mais pas à long terme ».
Le rapport propose une série de mesures à combiner pour plus d’efficacité :
– Élaborer avec l’aide des principaux acteurs concernés du secteur, des stratégies à l’échelon national et/ou local pour remédier aux pénuries de personnel.
– Valoriser les professions.
– Diversifier les stratégies de recrutement.
– Ouvrir des perspectives de carrière motivantes et dynamiques.
– Offrir des possibilités de perfectionnement professionnel continu à toutes les catégories de personnel.
– Améliorer les conditions de travail, notamment en jouant sur le taux d’encadrement, les niveaux de salaire etc.
*Les données chiffrées concernent l’année 2023
Catherine Lelièvre
PUBLIÉ LE 18 août 2025