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Peut-on parler de sexualité infantile ?
La question de la sexualité des enfants provoque souvent malaise, peurs et controverses. Pourtant, une grande partie de ces tensions vient de confusions persistantes : entre sexualité et sensualité, entre plaisir corporel et désir sexuel, entre projections d’adultes et vécu réel des enfants. Le regard de la psychologue et psychanalyste Hélène Sallez* pour mieux comprendre ce qui se joue.
« Le petit enfant a un sexe, mais il n’a pas de sexualité », affirme d’emblée la psychologue et psychanalyste Hélène Sallez, rappelant que la sexualité, au sens propre, suppose une maturité biologique, hormonale et psychique qui n’apparaît qu’à la puberté. Le corps du bébé est un lieu de découverte, pas un instrument de recherche sexuelle : il explore, ressent, éprouve et se relie. Pour lui, il n’existe pas encore de différence de sens entre les parties du corps. C’est pourquoi on ne peut d’ailleurs pas parler de pudeur chez le tout-petit. Il n’est pas encore dans un rapport au regard de l’autre, mais dans un vécu de sécurité, de bien-être ou d’inconfort. La pudeur apparaît peu à peu en lien avec l’environnement social. Comme l’explique Hélène Sallez : « Elle se construit par rapport au regard de l’autre, à la culture et aux règles de vie collective. » Elle apparaît au fil des expériences en famille puis en collectivité (crèche, école maternelle), lorsque l’enfant perçoit que certaines parties du corps sont associées à des codes, des attentes ou des limites.
Sensualité plutôt sexualité
Le bébé entre en relation avec le monde, passe par une forme de toucher qui dépasse le simple contact de la peau. Hélène Sallez parle de tact : une capacité globale à sentir, et percevoir par l’ensemble du corps. Un mode de perception déjà présent in utero, à travers les mouvements, les vibrations et les sensations internes, bien avant que l’enfant ne puisse voir ou comprendre. C’est sur ce socle de perceptions non conscientes pour la plupart que se construit ce qu’Hélène Sallez nomme la sensualité infantile.
Après la naissance, la sensualité se développe dans le contact avec les figures d’attachement : être porté, se blottir, faire un câlin, chercher une présence, une proximité. Cette proximité corporelle n’a rien de sexuel. Elle appartient à une sensualité simple et « chaste », que les parents vivent, eux aussi, avec leurs enfants : le plaisir d’un câlin, la chaleur d’un corps contre soi, le réconfort du lien. « La sensualité du bébé, c’est une corporalité animée par l’amour : percevoir l’autre est à l’origine de l’empathie», souligne-t-elle.
Il se caresse, se stimule, s’explore, mais ne se masturbe pas
Ces explorations peuvent apparaître très tôt, y compris chez certains bébés, sous des formes variées : frottements contre un support, mouvements répétitifs, contact avec un doudou. Elles deviennent souvent plus visibles autour de la période où l’enfant gagne en autonomie motrice, vers 18 mois – 2 ans, moment où il découvre davantage son corps, ses possibilités de mouvement et les sensations qui y sont associées. À noter que ces comportements peuvent être observés différemment chez les petites filles et les petits garçons pour des raisons anatomiques : les organes génitaux externes étant davantage accessibles.
Pour autant, dès qu’un enfant porte la main à ses organes génitaux, la première réaction est souvent de se dire qu’il est en train de se masturber. Nous projetons sur lui notre propre regard d’adulte, bien différent de la réalité psychique de l’enfant. « Ce n’est pas le bon terme, insiste la psychologue. C’est un terme de la sexualité adulte qui ne convient pas aux enfants. ». Un enfant ne fantasme pas, ne se représente pas un acte sexuel. Il découvre simplement que certaines zones de son corps procurent des sensations agréables, au même titre que sucer son pouce, se caresser les cheveux, se balancer ou se frotter contre un tissu doux. Ces gestes relèvent avant tout de la stimulation sensorielle et de l’auto-régulation. Ils peuvent servir à tromper l’ennui, à s’apaiser, à se rassurer ou à se sentir exister. Parler de caresses ou d’expériences corporelles est donc plus juste que parler de masturbation.
Comment l’accompagner dans cette phase d’exploration ?
Face à un enfant qui se caresse ou se stimule, les adultes oscillent souvent entre deux extrêmes : interdire fermement ou banaliser totalement. Face à ce type de comportement, il n’existe pas de réponse toute faite. Tout dépend de ce que l’on observe chez l’enfant : son expression, son humeur, son état général. A-t-il l’air triste ? Isolé ? Agité ? Semble-t-il absent ? Ou au contraire simplement détendu et paisible ? La réponse la plus pertinente consiste à entrer en relation avec l’enfant, à lui parler simplement, lui proposer autre chose :
« Est-ce que tu t’ennuies ? »
« Est-ce que tu as envie de jouer ? »
« Qu’est-ce que tu aimerais faire ? »
Interdire brutalement, gronder ou moraliser risque de transformer un comportement sensoriel en source de honte et de culpabilité.
À l’inverse, ne rien voir et ne rien questionner empêche de repérer un éventuel mal-être. Il faut savoir qu’un comportement répétitif et envahissant peut parfois révéler une tension intérieure ou une difficulté relationnelle. « Quand ça devient compulsif, qu’il est capable de s’isoler, d’aller dans un coin pour se stimuler tout seul, il nous montre quelque chose.», observe Hélène Sallez. Il peut s’agir d’un signal. L’objectif n’est pas de contrôler le corps de l’enfant, mais de répondre au besoin qui s’exprime derrière le geste.
Une étape qui n’est pas forcément obligatoire
Le Référentiel national qualité d’accueil écrit noir sur blanc : « Les professionnels répondent aux questions de l’enfant sur le corps et sur les parties génitales. Ils sont sensibilisés au fait que l’activité masturbatoire de l’enfant fait partie de son exploration du corps et n’a pas à être réprimée.» Au-delà du problème de vocabulaire, Hélène Sallez désapprouve la formulation. « Dire que des comportements masturbatoires feraient partie de la croissance normale d’un enfant, ça voudrait dire qu’un enfant qui ne le manifeste pas ne serait pas normal. Et ça, je crois que c’est une grosse erreur. Non, ce n’est pas une étape obligatoire. Certains enfants le montrent, d’autres pas. » Dire que cela ferait partie d’un développement « normal » peut créer une interprétation erronée, une inquiétude inutile et une norme artificielle.
Le complexe d’Oedipe ? Parlons-en !
L’idée selon laquelle un enfant éprouverait un désir amoureux ou sexuel pour son père ou sa mère est encore ancrée dans l’imaginaire collectif. Cette idée héritée du mythe d’Œdipe est fausse. Pour Hélène Sallez, cette conception est non seulement erronée, mais profondément dommageable. Elle rappelle que le mythe d’Œdipe, dans sa version originelle, a été largement déformé. Il ne raconte pas l’histoire d’un enfant désirant coucher avec sa mère, mais celle d’une tragédie marquée par la pédophilie de Laios, le père d’Oedipe, à l’égard du fils de son meilleur ami et par la vengeance que les dieux lui infligeront par l’intermédiaire de son propre fils, par des ruptures précoces, des abandons, des séparations violentes et une ignorance, une violation des liens de filiation.
L’attraction passionnelle qui apparaît plus tard entre Œdipe et Jocaste, quand ils se retrouvent, est à la mesure du drame de l’arrachement d’Œdipe au corps de sa mère dès la naissance, et se traduit alors dans un rapport d’adultes ignorants de leur lien filial non accompli, un rapport sexuel. Il ne s’agit en aucun cas de l’expression d’un désir infantile. Encore une fois, Interpréter les liens enfant-parents, d’une puissance que nous sous-estimons souvent, comme des manifestations sexuelles revient donc à projeter des logiques adultes sur des relations qui sont d’une autre nature.
*autrice de « Tous jaloux » (Belin), « Sensualité féminine et maternité » (L’harmattan)
Faut-il nommer les parties intimes ?
Oui, avec des mots simples et justes, mais sans anticiper les questions. Nommer les parties du corps peut aider l’enfant à se repérer et à pouvoir en parler. Mais l’essentiel n’est pas seulement de connaître les mots : c’est que l’enfant sente et comprenne à quoi ils correspondent et qu’ils font partie de son corps. Prudence toutefois, introduire des explications qu’il n’a pas demandées peut être vécu comme intrusif, car cela fait entrer dans sa pensée des notions pour lesquelles il n’est pas encore prêt.
Candice Satara
PUBLIÉ LE 19 février 2026
MIS À JOUR LE 21 février 2026