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Pourquoi et comment mettre en place une véritable pédagogie de la nature dans un lieu d’accueil ?

« Le contact réel avec la nature est essentiel à mon développement. » C’est  le sixième principe de la Charte nationale pour l’accueil du jeune enfant . Ainsi, de plus en plus d’établissements d’accueil du jeune enfant (EAJE) s’engagent dans une véritable pédagogie de la nature. Retour sur des expériences inspirantes dévoilées au Printemps de la Petite Enfance.

Rapports institutionnels, comme celui du HCFEA sur la place des jeunes enfants dans l’espace public et la nature, études scientifiques, référentiels qualité ou bâtimentaires, charte nationale : la connexion à la nature est devenue un enjeu central en petite enfance. Tous s’accordent sur l’importance fondamentale de la nature dans le développement de l’enfant. Nul ne remet en cause l’importance de la nature dans le développement de l’enfant, mais la mise en œuvre d’une véritable pédagogie par la nature nécessite une vision et un investissement conséquent.

À l’occasion du Printemps de la Petite Enfance, Les Pros de la Petite Enfance ont réuni lors d’une table ronde plusieurs professionnelles convaincues : Julie Belluzzo, éducatrice de jeunes enfants et directrice de la crèche ADMR Picotis de Saint-Étienne-du-Grès (13), Céline Demichelis, assistante maternelle à la Mam « À petits pas » (Grasse), Claire Grolleau, présidente-fondatrice de Label Vie. Cécile Montely, responsable de la filière petite enfance à la Mutualité Française Rhône–Pays de Savoie ainsi que Valérie Roy, responsable d’une structure de semi-plein air à Paris et doctorante en sciences de l’éducation.

La nature : un espace créatif sans limites

Comme le rappelle Claire Grolleau en introduction :  « On confond souvent pédagogie de la nature et pédagogie de l’extérieur. Pourtant, il peut y avoir des extérieurs sans nature et de la nature à l’intérieur.» C’est ce que vont illustrer chacune des professionnelles présentes. Depuis 15 ans, Valérie Roy exerce dans « Le P’tit Jardin », une halte-garderie en semi-plein air à Paris. L’espace extérieur, composé d’une pelouse et d’un potager, est pensé comme une véritable salle de vie. Les enfants y évoluent toute la journée, entre jardinage, dessin et manipulation de matières naturelles – feuilles, terre, herbe – selon les saisons. Il y a des temps de liberté et d’autres consacrés à des ateliers. La professionnelle ne tarit pas d’éloges sur les bienfaits de ce cadre naturel : « Nous avons vraiment le sentiment de répondre de manière plus qualitative aux besoins des enfants », résume-t-elle.

Celle qui se dit encore émerveillée chaque jour par ce qu’elle observe chez les enfants décrit comment la connexion à la nature nous impose de changer de paradigme.  « L’extérieur modifie notre représentation de l’enfant qui généralement teintée du dedans, notre manière d’accompagner et de regarder l’enfant évolue. Dehors, l’expression émotionnelle est beaucoup plus large, on décèle les capacités des enfants qu’on ne verrait pas à l’intérieur. Je suis toujours émue par cette liberté de mouvement et cette liberté émotionnelle.» 

Apprendre à apprivoiser le risque

À Grasse, Céline Demichelis a fait de la nature le socle de son projet pédagogique. La Mam « À petits pas » bénéficie d’un grand jardin sécurisé et d’un espace naturel de deux hectares. Les enfants sortent presque chaque jour et dorment souvent dehors, « bien mieux et plus longtemps », affirme-t-elle. « En extérieur, les enfants explorent librement, sous notre regard bienveillant. Ils découvrent leurs propres limites et apprennent à gérer le risque. » Pour elle,  il y a moins de contraintes à l’extérieur. « On part du principe que s’ils veulent grimper, c’est qu’ils s’en sentent capables. Il y a des règles, mais pas d’interdiction. »

Plus étonnant, l’espace extérieur facilite aussi les séparations. L’assistante maternelle se souvient d’une petite fille plutôt introvertie qui avait du mal à se séparer de sa mère et à s’intégrer dans le groupe lorsque la séparation avait lieu à l’intérieur de la Mam. En revanche, « si c’était à l’extérieur, dans le jardin, le changement était flagrant. La petite fille était totalement métamorphosée, beaucoup plus détachée de sa maman. Elle prenait une autre place dans le groupe et allait plus facilement vers les autres . »

Il y a plein de façon de faire entrer la nature dans les lieux d’accueil

Julie Belluzzo est directrice de la crèche ADMR Picotis de Saint Etienne du Grès (13). Avec elle, on découvre que si la nature n’est pas naturellement présente, il est aussi possible de la faire entrer dans les lieux d’accueil. En effet, la structure dispose d’un petit extérieur avec un sol souple et du gazon synthétique, cela n’a pas empêché l’équipe de mettre en place un potager qui évolue selon la saisonnalité, et d’apporter la nature à l’intérieur. « On propose énormément d’activités sensorielles en lien avec la nature, des ateliers de collage de feuilles, des jeux de transvasement avec des éléments naturels, détaille la directrice. On respecte beaucoup la saisonnalité et on met les parents à contribution.

Par ailleurs, la structure présente l’avantage d’être complètement mobile. Les espaces sont aménagés en fonction des envies et du groupe qui est présent ce jour-là. « Si on a envie de prendre un dortoir, d’enlever tous les lits et des mettre des sacs de feuilles qu’on a ramassées dans la nature ou de la mousse ou des marrons, on ne se met pas de freins.», ajoute la directrice. Dans le cadre d’un projet intergénérationnel, l’EHPAD qui est mitoyen a invité les enfants de la crèche ADMR Picotis à plusieurs reprises. Les enfants ont pu profiter du très grand jardin de l’établissement et faire de la médiation animale.

La Mutualité Française s’engage aussi pour favoriser la pédagogie par la nature dans ses crèches. « Nous avons fait le constat que l’extérieur était souvent exploité sous l’angle de la grande motricité avec des structures où les enfants grimpent, sautent, glissent, souligne Cécile Montely, Or dans la nature, on peut aussi rêver, dessiner, manipuler, observer, écouter.  Nous avons réfléchi à une pédagogie pleine nature pour tous nos établissements aussi bien nos multi accueil que nos micro-crèches ou nos RPE en gardant comme fil conducteur le fait que la nature doit être un support pédagogique d’apprentissage et de développement pour l’enfant. » Claire Grolleau rappelle par ailleurs qu’en effet les approches sont plurielles. « Dans la nature, il n’y a pas d’homogénéité. C’est pourquoi il n’y a pas une façon d’exprimer la pédagogie nature, il y en a autant que de professionnels de la petite enfance.»

Accompagner les familles

L’adhésion des parents est également primordiale. Certains peuvent être réticents, inquiets face aux éléments naturels. « Ils sont de plus en plus frileux sur les découvertes qu’on peut proposer mais aussi par rapport aux éléments, aux matières, observe Julie Belluzzo. Je me souviens d’une famille qui nous avait interdit de sortir son enfant parce qu’il avait tendance à mettre à la bouche les feuilles, l’herbe. » De son côté, Céline Demichelis évoque un parent se plaignant que, malgré les lavages de mains, son enfant conservait des traces d’olives sous les ongles. « Nous avons plein d’oliviers dans le jardin, donc forcément les enfants attrapent des olives, les écrasent et conservent des résidus. Je me rappelle de ce petit garçon car à partir du moment où il a expérimenté le contact avec la nature, il s’est ouvert plus facilement aux activités manuelles. La nature est un facilitateur pour de nombreuses activités au quotidien ». Mais que les parents se rassurent, l’extérieur n’est pas une obligation.

Respecter le rythme de chacun

Tous les professionnels s’accordent : pas d’injonction à sortir. L’enfant doit pouvoir choisir. À la Mam « À petits pas », des professionnelles restent toujours à l’intérieur pour que les enfants puissent aller et venir librement.  « La porte est ouverte, les enfants vont et ils viennent à leur guise, on ne les force jamais », affirme l’assistante maternelle. De plus, les conditions climatiques peuvent imposer des limites. « Notre jardin est orienté plein sud, sans arbres. En période de fortes chaleurs, il est parfois impossible de rester dehors longtemps », note Julie Belluzzo.

Franchir les peurs

Les bienfaits de la connexion à la nature sont indéniables sur les enfants, mais aussi sur les professionnelles. « Elles sont nettement plus détendues, observe Valérie Roy. « Dehors, la professionnelle est dans une posture d’accompagnante en retrait, elle laisse davantage l’enfant s’exprimer, ajoute-t-elle. Un bien-être des équipes qui améliore la qualité relationnelle avec les enfants. Mais il y a aussi des peurs à franchir, la rencontre avec les éléments naturels peut créer un certain stress chez certaines pros. « C’est important de respecter les sensibilités de chacune, souligne Julie Belluzzo. Je ne vais jamais imposer une sortie à une professionnelle. Nous avons fait de la médiation animale à l’Ehpad avec des poules, et certaines ont très peur du contact avec les animaux. » 

Se former en continu

Néanmoins l’adhésion des équipes est fondamentale pour embarquer les tout-petits dans cette aventure. Et elle passe par un parcours de formation. La Mutualité Française prend très à cœur cet accompagnement. « Nous l’avons organisé en trois temps, explique Cécile Montely : un temps d’information, un temps de formation, et aujourd’hui le temps du suivi.» La responsable filière petite enfance revient sur la première étape : la grande journée de la petite enfance. « L’objectif était d’expérimenter cette nature plein air, de réinventer le jeu en extérieur, et redonner du sens à ces professionnels de la petite enfance autour de la pédagogie pleine nature », précise-t-elle. Les pros ont pu tester les propositions pédagogiques, dessiner leur jardin idéal et créer des fiches techniques d’ateliers ludiques à partir exclusivement d’éléments naturels.

En un an et demi, quasiment 78% des professionnels des crèches et des RPE mutualistes ont été formés sur la pédagogie par la nature, avec un très bon retour des assistantes maternelles. Mais la formation ce n’est pas un one shot : « nous devons continuer à impulser cette pédagogie, sensibiliser les nouveaux arrivants, remettre en place des programmes de formation », prévient Cécile Montely. Valéry Roy, totalement novice à son arrivée à la halte garderie, montre l’exemple à son équipe quotidiennement. « Je rêverais qu’il y ait un module de formation dans les formations initiales qui parlent justement de l’éveil à la nature avec des clés concrètes.» Elle est convaincue : « Quand une professionnelle adhère à ce projet, je vous assure qu’elle n’a plus envie d’aller ailleurs. »

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Candice Satara

PUBLIÉ LE 27 mars 2025

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