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Recruter des hommes en crèche : trois responsables de structure expliquent leur choix

Le secteur de la petite enfance reste encore très féminisé. Pourtant, la mixité est une chance pour la crèche, pour les enfants et pour la société. Trois responsables de structures ayant recruté des hommes reviennent sur leur choix.

La petite enfance demeure un secteur fortement genré. On estime qu’environ 3 % des professionnels travaillant dans les structures accueillant les enfants de moins de six ans sont des hommes, et seulement 1 % chez les moins de trois ans. Le poids des stéréotypes, assignant les femmes aux rôles de maternage et les hommes aux métiers de pouvoir, reste encore très fort. De plus, ces métiers souffrent d’une méconnaissance importante de la part du public masculin.

En 2017, nous avions interrogé deux directrices de structures qui avaient fait le pari de la mixité et ne regrettaient absolument pas leur choix d’intégrer une figure masculine dans leur équipe. Près de huit ans plus tard, les hommes sont toujours aussi rares en petite enfance. Les mentalités évoluent… lentement. Les préjugés restent profondément ancrés. En 2023, une campagne nationale de valorisation des métiers de la petite enfance avait notamment pour objectif d’attirer davantage d’hommes dans le secteur. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Trois responsables de structures, ayant des hommes dans leurs équipes, nous livrent leur point de vue.

Matthieu Menguy, EJE- gérant de deux micro-crèches en coopérative, à Nantes : « Nous n’avons pas à faire de discrimination à l’embauche »

« Dans nos structures, nous sommes actuellement deux hommes : Rémy et moi-même qui suis présent sur le terrain dans la deuxième micro-crèche que nous venons d’ouvrir. Nous sommes tous les deux éducateurs de jeunes enfants. La question d’embaucher ou non des hommes ne s’est jamais posée pour moi. Un principe essentiel s’impose : nous n’avons pas à faire de discrimination à l’embauche, c’est inscrit dans le Code du travail. Reposer ce cadre me semble d’emblée important.

Je pars du principe que les hommes et les femmes sont complémentaires dans leurs pratiques en petite enfance, et que les enfants ont besoin de cette diversité. Un autre point crucial est que, même si la mixité n’est pas encore acquise, nous avons la responsabilité d’offrir aux enfants une représentation juste des rôles des hommes et des femmes dans ces métiers, afin d’éviter la reproduction des stéréotypes. Dans notre crèche, j’ai remarqué que de nombreuses familles demandent s’il y a des hommes dans l’équipe. On sent que c’est important pour elles que leur enfant voie que les hommes aussi s’occupent des bébés. C’est une évolution récente : auparavant, cela n’était pas exprimé, ou alors pas de manière explicite. Les mentalités changent, du moins en partie.

Lorsque j’ai débuté dans ce secteur, j’ai vécu deux expériences compliquées. Je me souviens d’un père qui, dès mon premier jour de stage, avait déclaré aux autres membres de l’équipe, en mon absence, qu’il ne voulait pas que je change les couches de sa fille. Plus tard, lors de ma troisième année de formation, j’ai fait un autre stage où un petit garçon s’était déguisé avec une robe. Quand son père est venu le chercher, il a fait un esclandre en refusant catégoriquement que son fils « s’habille en fille ». Ces expériences m’ont marqué et m’ont poussé à accompagner mon collègue masculin dès son arrivée.

Dès son embauche, j’ai pris une heure pour discuter avec lui des éventuelles réticences que certaines familles pourraient avoir. Finalement, il n’avait aucune hésitation : il avait choisi ce métier et le fait de changer des petites filles ne posait absolument aucun problème pour lui. Il existe des préjugés et des peurs que nous devons déconstruire. Être un homme ne signifie pas être un agresseur potentiel. Si l’on suit cette logique, il faudrait alors interdire aux hommes de travailler avec les enfants, ce qui est absurde. »

Thérèse Majnoni d’Intignano, gérante de 5 micro-crèches privées à Dijon : « La présence d’hommes modifie les dynamiques de groupe »

« J’ai toujours pensé qu’une équipe efficace repose sur la mixité. Les hommes apportent une dynamique différente, favorisent la cohésion et permettent parfois de dédramatiser certaines situations. Cependant, je dois reconnaître que je reçois très peu de candidatures masculines. Je crois que beaucoup d’hommes ne s’autorisent pas à postuler dans ces métiers, ou bien, s’ils sont auxiliaires de puériculture, ils préfèrent s’orienter vers les maternités.

J’ai connu deux expériences malheureuses il y a trois ou quatre ans : deux jeunes hommes que j’avais recrutés successivement n’ont pas supporté l’ambiance et les remarques de leurs collègues féminines. Ils se sont sentis mis à l’écart. Les équipes n’ont pas été tendres avec eux. Il y a peut-être, inconsciemment, des freins psychologiques, y compris du côté des femmes. Heureusement, les choses évoluent. Récemment, j’ai embauché deux hommes dans mes structures, à quatre mois d’intervalle, et tout se passe très bien. Le premier a un CAP-AEPE, et le second est en train d’obtenir son diplôme d’éducateur de jeunes enfants via une VAE. Ils semblent mieux appréhender l’environnement, d’autant plus que les équipes féminines ont également évolué.

J’ai remarqué que la présence d’hommes modifie les dynamiques de groupe : les discussions sont moins centrées sur les problématiques personnelles, ce qui permet aux équipes de se recentrer davantage sur les enfants. La présence de deux référentes techniques dans les équipes favorise aussi la cohésion et valorise la complémentarité des profils. Il est essentiel que chacun trouve sa place sur un pied d’égalité.

Quelques parents ont exprimé des appréhensions, mais, après avoir pris le temps de leur expliquer pourquoi la mixité était bénéfique pour l’équipe et pour leur enfant, leurs inquiétudes se sont rapidement dissipées. Sur 57 familles, seules deux ont émis des réserves. Mes deux employés sont très à l’aise, épanouis et pleinement intégrés. Je suis ravie de ces recrutements. Leur présence permet aux enfants de déconstruire les stéréotypes et de voir que tous les métiers sont accessibles, quel que soit le genre. C’est un message essentiel à transmettre. »

Eliana Murcia Gomez, responsable de la crèche municipale Maison Du Petit Enfant Pierre de La Lune à Saint-Denis : « Son positionnement est identique à celui d’une autre auxiliaire de puériculture »

«J’ai la chance d’avoir deux hommes dans mon équipe : Marc, auxiliaire de puériculture, et un cuisinier. Deux figures masculines, c’est assez rare en crèche. Marc est un pilier de la structure, il est là depuis près de 15 ans. Je suis très favorable à la mixité, car il me semble essentiel d’avoir des figures masculines dans des métiers généralement féminisés dans la société. Les parents sont aussi ouverts. Je travaille depuis 10 ans dans cette structure, et sur l’ensemble des familles accueillies, seules une ou deux ont exprimé quelques réticences. Des appréhensions qui ont rapidement disparu une fois qu’elles ont appris à lui faire confiance.

Au sein de l’équipe, Marc apporte une forme de neutralité et il est très à l’écoute. Il a travaillé dans toutes les sections avec différentes personnes et s’est toujours très bien intégré. Pour autant, je ne dirais pas qu’en tant qu’homme, il apporte quelque chose de fondamentalement différent. Son positionnement est identique à celui d’une autre auxiliaire de puériculture. Je préfère parler d’égalité dans les pratiques plutôt que de complémentarité. La notion de complémentarité sous-entend des différences de compétences entre hommes et femmes, ce qui n’a pas lieu d’être. L’impact de sa présence se ressent surtout dans le regard des familles et dans l’identification des enfants. Il renvoie l’image d’une figure masculine exerçant un métier traditionnellement féminin. C’est essentiel, car l’on sait que les stéréotypes de genre sont acquis dès le plus jeune âge.

Nous serions très tristes si nous perdions Marc. Il y a malheureusement très peu d’hommes qui postulent dans ce secteur, c’est une réalité. J’ai en tête un autre auxiliaire de puériculture qui avait été recruté par la ville il y a 6 ou 7 ans. Il a travaillé deux ans chez nous avant de partir. Le secteur de la petite enfance n’est pas suffisamment mis en avant dans les cursus scolaires ou les parcours de réinsertion. C’est un vrai frein. »

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Candice Satara

PUBLIÉ LE 14 février 2025

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Une réponse à “Recruter des hommes en crèche : trois responsables de structure expliquent leur choix”

  1. Fabien Gonin H. dit :

    Bonjour,
    j’ai eu plusieurs expériences en crèche sur T. et niveau changement des mentalités….il reste beaucoup de boulot. Le problème ne vient ni des enfants ni des parents, mais des faits et remarques de certaines collègues et de ne pas être soutenu par les directions.
    Déjà, énormément de candidatures envoyées et très très peu de réponses malgré mon expérience !
    je me demande si je vais pas changer de photo et de prénom histoire de tester…. c’est malheureux !
    A les entendre toutes, la mixité c’est une bonne chose…. mais pas dans leur crèche.
    Tellement écoeurant que je pense me réorienter vers un métier avec moins de préjugés…. quel dommage.
    Un homme ne peut même pas dire qu’il adore la compagnie des enfants sans que l’on pense qu’il est un pervers.
    Pas étonnant qu’il y ait aussi peu d’hommes dans ce secteur….

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