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Réforme des métiers du travail social : les EJE sont-ils menacés ?

Dans un communiqué alarmiste publié ce lundi 14 avril 2025, les organisations professionnelles des métiers du travail social, coordonnées par la Fneje, dénoncent le projet de refonte des cinq diplômes d’Etat de niveau VI, sur lequel travaille la DGCS depuis l’été dernier. Une réforme menée tambour battant qui, sous couvert de vouloir favoriser une culture commune et les parcours professionnels entre les métiers du social, menacerait les spécificités des métiers et notamment celui d’Éducateur de Jeunes Enfants (EJE). 

La Fneje et les organisations professionnelles représentant les métiers du travail social ne cachent pas leur colère et leur inquiétude. Dans un communiqué publié ce lundi 14 avril 2025, elles alertent les professionnels : la réforme des diplômes sur laquelle travaille la Direction Générale de la Cohésion Sociale (DGCS) risque de mettre en péril leurs métiers et leurs spécificités au profit d’un travailleur social généraliste et transversal… 

Le 1er octobre 2024, elles avaient déjà tiré la sonnette d’alarme, lorsque la DGCS leur avait présenté ce projet de refonte des diplômes de niveau VI dans le champ du travail social, à savoir le Diplôme d’État d’Assistant de Service Social (DEASS), le Diplôme d’État de Conseiller en Économie Sociale Familiale (DECESF), le Diplôme d’État d’Éducateur de Jeunes Enfants (DEEJE), le Diplôme d’État d’Éducateur Spécialisé (DEES) ainsi que le Diplôme d’État d’Éducateur Technique Spécialisé (DEETS). Depuis, toutes n’ont eu de cesse de solliciter une concertation au sein du Haut Conseil du Travail Social ou auprès de la DGCS, en vain. 

Une concertation insuffisante

Car cette fois, aucun groupe de travail n’a été mis en place. Alors que la DGCS travaille sur ce projet depuis juillet 2024, elle n’a tendu la main aux organisations professionnelles qu’en février 2025. « Nous avons eu trois réunions en visio-conférence le 28 février, 4 et 10 avril au cours desquelles on m’a demandé de réagir et me positionner dans l’immédiat sur des référentiels métiers déjà rédigés (…) Jusqu’à présent, lorsqu’il y avait une réforme des diplômes, il y avait une longue concertation pendant 12 à 18 mois. Lorsqu’on nous a présenté le projet en juillet, nous avons rapidement demandé à être dans les groupes de travail, mais il n’y en a jamais eu. Et il faut voir comment on nous répond ! Même dans la méthode tout a changé… », déplore Julie Marty-Pichon, co-présidente de la Fneje (…) Les centres de formation non plus n’ont pas été associés. Il y a un problème dans la méthode : le référentiel de formation est déjà quasiment écrit alors que le référentiel métier n’est pas encore acté. En fait tout est déjà décidé. C’est très grave ». Pour la Fneje, il est bien clair qu’on a cherché à museler délibérément les organisations professionnelles…

Même son de cloches du côté du Snppe. « La façon de faire a été assez maladroite, reconnait Cyrille Godfroy, co-secrétaire général du Snppe, signataire du communiqué. Si la Fneje n’avait pas été là pour relancer, relancer, on aurait été mis devant le fait accompli. Une sensation assez désagréable quand on travaille déjà en concertation dans le cadre du Comité de filière petite enfance… ». 

En réalité, la DGCS a consulté les parties prenantes autrement pour entrer dans sa démarche de révision des diplômes. Elle explique que des entretiens ont été menés avec une quarantaine de professionnels en exercice, titulaires des diplômes d’Etat concernés, et leurs employeurs issus des secteurs public, privé , lucratif et non-lucratif. Et précise qu’une partie de ces professionnels ont été proposés par la CFDT et la CGT représentatives du secteur, ou par de grands employeurs (Conseils départementaux, associations, entreprises). Ce sont les référentiels tirés de ces entretiens qui font maintenant l’objet de discussions par la commission professionnelles consultative (CPC).

Un socle commun élargi et transposable d’un métier à l’autre

Alors que changerait cette réforme ? Actuellement tous les diplômes de niveau VI du travail social ont deux domaines de formation (DF) communs aux cinq diplômes, les DF3 « Institution, travail en équipe pluri professionnelle et communication professionnelle » et DF4 « Dynamiques interinstitutionnelles, partenariats et réseaux », contextualisés par secteur d’activité. Si une EJE veut devenir Assistante Sociale, elle n’a plus qu’à passer le DF 1 et 2, ses DF 3 et 4 sont déjà validés. 

Julie Marty Pichon explique « qu’après une petite réforme en 2022 par laquelle nous étions passés à 8 blocs de compétences, la DGCS veut revenir à 4 blocs de compétences et mettre en place 3 blocs communs et transposables au lieu de 2 ». Et indique que ces trois domaines de formation sont écrits de la même manière pour tous les diplômes, sans aucune contextualisation. « Pour les EJE cela pose un gros problème, s’insurge-t-elle. D’une part, la DGCS souhaite ajouter un 3e bloc commun, sur l’accompagnement social. Déjà pour la Fneje, ça ne peut pas être simplement « L’accompagnement social » mais plutôt « L’accompagnement socio-éducatif. Et d’autre part, il n’y a plus de contextualisation par métier, le bloc est écrit de la même façon pour tous les diplômes, excepté pour les EJE légèrement épargnés, pour qui ce bloc est légèrement contextualisé ». Enfin, jusqu’à présent les domaines de formation spécifiques aux métiers apparaissaient en premier dans l’architecture du référentiel métier. Là, les DF3 et DF4 deviendraient les DF1 et DF2. Les compétences transversales passeraient donc en premier, le cœur de métier ne deviendrait plus qu’une option. Enfin, le nombre d’heures de stage serait revu à la baisse avec 50 semaines de stage au lieu de 60. « On perd 350 heures de pratique ! », regrette Julie Marty-Pichon.  

Les ambitions de la DGCS

A partir d’un état des lieux exhaustif des activités professionnelles et des compétences de chaque diplôme d’Etat, la DGCS explique avoir l’ambition de distinguer trois types de compétences, par les révisions engagées depuis près d’un an : les compétences transversales (partagées et transférables dans tous les secteurs professionnels), les compétences communes aux travailleurs sociaux et transférables dans les divers contextes d’intervention sociale et médico-sociale ; et les compétences spécifiques de chaque métier. Elle souhaite « procéder à une harmonisation dans l’écriture des compétences recensées (pour éviter les sur-spécifications et redondances) » ; « introduire des compétences nouvelles ou invisibilisées jusque là », et «rendre plus visibles et lisibles les compétences de ces métiers, pour sortir définitivement des représentations vocationnelles et des stéréotypes genrés qui participent à leur déconsidération ».

La DGCS tient à rassurer les professionnels : « Dans les travaux de réforme que nous conduisons, il y a trois blocs de compétences sur quatre en commun. Le quatrième bloc est spécifique à chaque diplôme et devrait représenter une part largement plus importante que ¼ de la formation. De plus, le bloc 3 est centré sur la relation d’accompagnement qui est une compétence phare du travail social ». Et de préciser : « les contenus seront bien différentiés selon les diplômes et la partie commune devrait recouvrir la même proportion qu’auparavant soit moins de la moitié de la formation. Le tronc commun n’appauvrit pas les diplômes, il vient au contraire éclairer sur les compétences partagées et celles qui sont spécifiques à chaque type d’intervention. (…) Si chaque métier a sa propre singularité et son approche, distinguer plus clairement ce qui relève du commun correspond à une réalité de terrain ».

Des formations différentes et complémentaires 

Qu’à cela ne tienne, pour les professionnels du travail social, ce projet de réforme signe la disparition progressive, à partir de septembre 2026, des différents métiers du travail social et de leurs spécificités. Le communiqué précise : « Si nous laissons faire, nous perdrons la richesse du savoir professionnel et académique du travail social qui s’appuie sur des formations différentes et complémentaires qui ne peuvent pas tenir dans un diplôme unique. Nous ne sommes pas interchangeables ! ». Les signataires regrettent que la DGCS privilégie des considérations économiques allant à l’encontre des préconisations du livre blanc du travail social pour « compenser la pénurie de professionnels par une standardisation des compétences ». 

 « Il ne faut pas nous voir comme des réacs qui ne veulent jamais d’évolution… Une culture commune est essentielle dans nos métiers du travail social, reconnait Cyrille Godfroy. Avoir des temps de formation communs et des temps de formation spécifiques sur des domaines de compétences partagés, c’est essentiel. Mais on travaille les problématiques de manière contextualisée en fonction des secteurs dans lesquels on exerce. Gommer tout cela et partir en sens inverse avec le même niveau de formation pour tout le monde, sans spécificités et juste une petite partie du diplôme propre chaque métier, ce n’est pas entendable ! », regrette-t-il. 

Viser l’exigence pour accompagner les plus fragiles

Les professionnels, eux, revendiquent des formations exigeantes pour tendre vers une meilleure qualité d’accueil, d’accompagnement et de soin aux plus fragiles. « Tous les rapports montrent qu’on a besoin de professionnels hautement qualifiés pour accompagner les plus vulnérables », rappelle Julie Marty-Pichon. Mais paradoxalement, explique Cyrille Godfroy, alors que « l’on nous demande de faire de plus en plus d’inclusion et d’être capable d’accueillir ces enfants aux spécificités de handicap ou maladie chronique pas toujours évidentes à accompagner, on propose des professionnels au niveau de formation plus large et global. On va encore perdre en qualité », alerte-t-il. Pour la Fneje, les familles ne veulent pas d’un travailleur social général qui va répondre à tous leurs besoins, elles veulent quelqu’un aux compétences spécifiques et savoir à qui elles ont à faire !

Opacité sur les volumes horaires 

Reste une zone d’ombre au tableau, le volume d’heures attribuées à chaque groupe de compétences. « Jusqu’à présent, nous avions 1000 heures dédiées au cœur de métier et 500 heures dédiées aux compétences transversales », explique Julie Marty-Pichon. Et jusqu’ici, la DGCS s’est refusée à communiquer les volumes d’heures qui seraient attribués à chaque groupe de compétences dans cette refonte des diplômes. « Mais on sait très bien que tout est déjà précisé ! », s’inquiète la Fneje.  Et que craint-elle ? Que le volume d’heures dédiées au cœur de métier soit réduit pour être alloué aux compétences transversales, menant à la disparition progressive des spécificités de chaque métier… « Alors que se dessinent les contours d’un nouveau diplôme de niveau IV parallèle à celui d’AP, sur le volet éducatif et social, ça veut dire qu’à terme il n’y aura plus d’EJE ! », s’inquiète Julie Marty-Pichon. 

Pour la DGCS, « il est paradoxal de parler de cette disparition alors que les diplômes continueront d’exister et seront mieux structurés et enrichis pour répondre aux défis du secteur professionnel pendant les cinq prochaines années ». Elle explique que les métiers ne se limitent pas aux diplômes, que les identités professionnelles se construisent à partir des pratiques professionnelles, des interactions avec les autres métiers, du contacts avec les publics et du contexte d’intervention. Et regrette que la reconnaissance d’une partie commune soit « érigée comme une menace » alors qu’elle permettra de faciliter les transitions professionnelles et mobilités horizontales au sein d’un secteur en crise.

Un travailleur social unique ?

Rappelons-nous, en 2018, ceux-là mêmes avaient déjà lutté contre l’idée d’un « travailleur social unique ». Pour Julie Marty-Pichon, ce nouveau projet n’est ni plus ni moins qu’une redite de la réforme des diplômes du travail social qui avait été proposée à l’époque : « Ce que la DGCS est en train de faire, c’est ce qu’elle avait déjà en tête dès 2016, explique-t-elle. L’idée de former des généralistes qui choisissent ensuite une spécialisation ». Mais la Fneje, l’Anas et France Esf s’étaient mobilisés pour l’éviter. La réforme avait néanmoins permis la revalorisation des diplômes du niveau 3 au niveau 2, leur intégration au système universitaire Licence-Master-Doctorat, initié la mise en place d’un socle commun de deux blocs de compétences, de l’enseignement d’une langue étrangère obligatoire, d’une initiation à la méthode de recherche et de l’enseignement des pratiques informatiques numériques. Mais dans leur communiqué, les professionnels du travail social regrettent qu’il n’y ait pas eu d‘évaluation concrète des impacts de cette réforme.

Harmoniser ou uniformiser la formation ?

Selon la DGCS, la réforme actuelle s’inscrit en effet dans la continuité de la réforme de 2018 « qui avait permis d’identifier les compétences communes entre les diplômes et celles spécifiques à chaque type d’intervention. Les compétences communes couvraient déjà plus de la moitié de chacun des certifications », explique-t-elle. Par la révision de ces diplômes, afin que l’organisation et la qualité des formations réponde aux exigences du grade de licence, la DGCS entend cependant « accompagner la réussite du parcours des étudiants en proposant des dispositifs pédagogiques adaptés : améliorer l’orientation, consolider le projet professionnel de l’étudiant, renforcer l’accompagnement pédagogique ». Et « garantir le principe d’égalité entre étudiants sur l’ensemble du territoire : harmoniser le séquencement de la formation et des évaluations, developper des passerelles avec d’autres certifications ».  

Pour les professionnels rassemblés sous une bannière commune, ce pré-projet entre a contrario dans une logique de productivité, de standardisation des compétences… Tous craignent une uniformisation des formations et donc des pratiques professionnelles. « C’est une réforme économique ! dénonce la Fneje. Ils veulent de l’interchangeabilité ente les professionnels, ils veulent que les gens naviguent d’un secteur à l’autre le plus rapidement possible, ils veulent combler la pénurie des professionnels… Alors on fait la même formation pour tous les professionnels, comme ça on imagine que l’on va rendre le secteur plus attractif… mais pas du tout ! ».

Les professionnels en appellent à la ministre 

Afin d’être entendus, la Fneje, l’Anas, la CGT Santé et Action Sociale, l’Ire, le Snppe, Sud Santé Sociaux, le Snuasfp-Fsu, et France Esf – les premiers signataires de ce communiqué – demandent à être reçus d’urgence par la ministre du Travail, de la Santé, des Solidarités et des Familles, Catherine Vautrin et Jean-Benoît Dujol, directeur de la DGCS.  

Car le projet va bon train : le 9 avril dernier, un pré-projet a été présenté lors d’une première séance de la commission professionnelle consultative (CPC) « cohésion sociale et santé », composée des organisations syndicales et patronales représentatives du secteur professionnel. Un autre groupe de travail de cette instance se tient ce mardi 15 avril sur la réforme des diplômes du travail social de niveau VI gradés licence. Une nouvelle présentation devrait ensuite être faite par la DGCS. Les organisations professionnelles espèrent une concertation en bonne et due forme avant le mois de juillet, et le vote définitif du projet par la CPC. Parce qu’ensuite, les centres de formation et Parcours Sup s’en empareront pour la rentrée 2026 des étudiants… 

Lire le communiqué 

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Laurence Yème

PUBLIÉ LE 15 avril 2025

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