Sable, boue, herbe… Pourquoi certains enfants n’aiment pas se salir
Refuser de toucher le sable, ne pas vouloir marcher sur l’herbe, être contrarié par le moindre vêtement taché ou demander à se laver les mains dès qu’elles sont sales… Ces comportements peuvent dérouter, notamment parce que les activités sensorielles occupent une place importante dans le quotidien des jeunes enfants. Faut-il y voir une simple préférence ou le signe d’une difficulté plus profonde ?
Dans les structures d’accueil, ces comportements sont régulièrement observés, en particulier lorsque les enfants sont au contact d’éléments naturels comme le sable, la terre ou l’eau. « Il arrive que des enfants tombent dans le sable et se mettent à pleurer parce qu’ils ne veulent pas poser les mains par terre pour se relever », observe Amélie de Turenne, directrice d’une halte-garderie de plein air dans le 16ᵉ arrondissement de Paris. « Lorsque l’on fait des jeux avec la boue, d’autres viennent nous voir avec les mains pleines de terre, parfois en pleurant. Alors, on les accompagne, on leur montre qu’il suffit de se frotter les mains et que la saleté s’en va. » Ces réactions sont surtout observées lors des premières semaines d’accueil et ne concernent qu’une minorité d’enfants. « Pour certains, cela dure toute l’année, mais pour beaucoup, ça passe : ils finissent par jouer dans la boue ou le sable. » , poursuit-elle.
Une sensibilité qui n’est pas forcément inquiétante
Pour Marine Manard, neuropsychologue*, ces réactions s’inscrivent souvent dans le développement sensoriel normal de l’enfant. « Les enfants peuvent avoir leurs préférences sensorielles sans que ce soit le signe d’une pathologie. On a tous en tête le souvenir de la cagoule en laine, de l’écharpe qui gratte, ou encore du bruit des ongles sur un tableau. » Comme les adultes, les jeunes enfants découvrent progressivement ce qu’ils tolèrent ou non sur le plan sensoriel. Certaines textures peuvent être désagréables sans que cela traduise une difficulté particulière.
Sur le terrain, plusieurs équipes constatent que le rapport à la saleté peut aussi être influencé aussi par les attitudes familiales. « Il arrive que les parents ne soient pas prêts à laisser leur enfant aller dans le bac à sable parce que cela en met partout ou qu’ils craignent les petites bêtes dans les cheveux », explique Amélie de Turenne. « Or, les enfants ressentent ce stress. » Elle cite l’exemple d’une mère qui, pendant la période de familiarisation de sa fille de 18 mois, ne voulait pas la laisser aller dans le bac à sable. « Je ne suis pas prête », disait-elle.
Accompagner sans forcer
Face à ces sensibilités, la posture des professionnels est déterminante. Pour Marine Manard, il est important d’éviter toute contrainte. « Le forcer à sortir de sa zone de contrôle risque surtout de le bloquer davantage », souligne-t-elle. « Chez un enfant anxieux ou présentant une particularité développementale, cela doit se faire de façon progressive. » En pratique, les équipes peuvent proposer des expériences sensorielles variées, sans obligation de participation. L’enfant peut ainsi explorer à son rythme, en s’arrêtant s’il en ressent le besoin.
« On peut inciter l’enfant à se familiariser avec certaines textures, se tacher soi-même, montrer que cela arrive aussi aux adultes. L’idée est de dédramatiser sans jamais minimiser son ressenti », ajoute la neuropsychologue. Du côté des crèches, cette posture se traduit également par une grande souplesse. « Certains enfants n’aiment pas mettre les mains dans l’eau ou être arrosés. On ne les force pas », précise Amélie de Turenne.
Pour la directrice de crèche, jouer dehors implique aussi d’accepter de rentrer sale. « Je dis souvent aux parents : si un jour je vous rends votre enfant parfaitement propre, posez-vous des questions. Cela veut probablement dire qu’il ne s’est pas beaucoup amusé. » La halte-garderie invite d’ailleurs parfois les familles à participer aux activités afin qu’elles découvrent elles-mêmes les bénéfices de ces expériences en pleine nature.
*auteure de Devenir parents sans s’épuiser (Dunod)
Ce qui doit alerter les professionnels
Ce n’est pas la réaction ponctuelle, mais sa persistance et son impact sur les activités habituelles de l’enfant. Dans certaines situations, ces hypersensibilités peuvent s’inscrire dans des particularités du développement. « On peut suspecter certaines spécificités de fonctionnement, comme certaines neuro atypies, des troubles du spectre de l’autisme ou des troubles de l’oralité. Cela peut concerner les textures, mais aussi les sons ou les odeurs. » Pour autant, une simple aversion pour certaines sensations ne suffit pas à évoquer un trouble.
Julie Giorgetta
PUBLIÉ LE 09 juillet 2026