Stéréotypes de genre : comment les professionnels de la petite enfance peuvent en discuter avec les parents
Les stéréotypes de genre sont bien ancrés dans la société et se développent dès la crèche. De plus en plus sensibilisés à cette thématique, les professionnels de la petite enfance ont un rôle à jouer dans la sensibilisation des familles aux questions d’égalité filles-garçons. Voici, selon Catherine Lefèvre *, psychomotricienne et formatrice petite enfance, quelques pistes de réflexion sur la posture à adopter.
La thématique de l’égalité fille-garçon en petite enfance est un vrai sujet de co-veillance (terme utilisé par Jean Epstein pour décrire les liens de soutien et de complémentarité entre les parents et les professionnels de l’éveil du jeune enfant). Car, si la déconstruction des stéréotypes de genre devient une réflexion de plus en plus courante auprès des professionnels de l’accueil en collectivité et en individuel, cela implique parfois d’interroger l’identité culturelle, religieuse, et bien souvent les valeurs éducatives que chacun porte en soi depuis sa plus tendre enfance. Ceci peut heurter certaines familles, et mettre à mal la relation de confiance développée au fil des mois entre les professionnels et les parents. C’est pourquoi, la déclinaison et la mise en œuvre d’un tel axe pédagogique, devra comprendre une réflexion sur comment y associer les parents, et les y accompagner.
Être clair sur le sujet et s’appuyer sur des données scientifiques
Les stéréotypes de genre sont liés à un contexte socio-culturel ; Ils sont différents d’une société, d’une région, à l’autre. Ils laissent entendre que certains comportements, attributs, penchants, centres d’intérêt … seraient liés au genre de l’individu :
- Les filles seraient calmes, douces, coquettes, obéissantes et gentilles ; elles aimeraient la danse, joueraient à la poupée.
- Les garçons seraient brusques et bagarreurs. Ils couraient vite. Ils aimeraient jouer aux voitures et au foot.
Pourtant, au niveau cérébral, les chercheurs démontrent que les cerveaux des filles et des garçons sont quasiment identiques, et que c’est bien l’environnement physique et psycho-affectif offert qui oriente l’enfant vers certaines découvertes.
« On ne trouve aucune différence (outre le contrôle des fonctions physiologiques de la reproduction) entre les cerveaux des bébés filles et des bébés garçons concernant toutes les fonctions du cerveau, qu’elles soient cognitives telles que l’intelligence, la mémoire, l’attention, le raisonnement-ou sensorielles, comme la vision ou l’audition. C’est ce qui se passe après la naissance qui compte le plus. Les interactions de l’enfant avec son environnement social, affectif, culturel vont … jouer un rôle majeur dans la construction du cerveau. » C. Vidal
Ainsi, rien ne peut laisser présager des capacités et des apprentissages des enfants. Rien ne peut présager de ce qui retiendra leur curiosité, et forgera leurs centres d’intérêts ou leurs affects. Il est de notre responsabilité de professionnels de la petite enfance, d’offrir le plus grand champ des possibles, à chacun des enfants accueillis ; soit des environnements physiques et des accompagnements, stimulants, rassurants, agréables, et ouverts à toutes et tous.
Échanger et argumenter
Pour lutter contre les stéréotypes, il faut se positionner en tant que professionnels de la petite enfance, et se référer à nos connaissances du développement jeune enfant. Prenons l’exemple d’un parent qui, choqué, demande que son fils, qu’il retrouve en fin de journée déguisé avec la robe de princesse, ne porte plus de déguisement « de fille » la prochaine fois.
Comment répondre en défendant l’enfant qui est dans la découverte et l’exploration, sans s’opposer frontalement au parent ?
- Faire état du projet pédagogique qui laisse l’enfant être à l’initiative de ses découvertes.
Attention, si vous posez les bases d’un échange, qui parle de choix : votre malle de déguisement devra en être l’illustration. Une malle offrant des déguisements de princesse, de fée, d’un lion, et quelques chemises d’homme, n’offre pas le choix que le parent et l’enfant sont en droit d’attendre. Des déguisements de princesse certes, mais alors des capes de Zorro, et des habits de cowboys pour les côtoyer : Ceci permet à l’enfant de véritablement choisir et au parent de voir que vous n’incitez ni n’orientez le choix de l’enfant en rien.
- Aborder l’importance du jeu symbolique dans le développement de l’enfant ; Le jeu de rôle permettant à l’enfant de reproduire des situations observées, et de le vivre, transposer, tant dans les actions et gestes que dans les émotions véhiculées
N’hésitez pas, à faire référence « au mariage récent de sa tante et aux magnifiques tenues qu’il a pu y voir », ou encore si vous pensez que l’enfant à accès à des écrans (ceci servira au moins à restreindre le temps passé sur ces derniers), à utiliser un personnage de série télévisée qui changerait souvent d’accoutrements, et de tenues : la jupette du légionnaire romain chez Astérix et Obélix, la ceinture dorée et chapeau à pompon d’Aladin
- Insister sur l’importance du jeu symbolique dans le développement du langage et l’accès à du vocabulaire nouveau. C’est bien le nombre de mots compris et utilisés par l’enfant qui facilite l’apprentissage de la lecture plus tard. Le stéréotype de genre selon lequel « les filles sont des pipelettes » seraient également la résultante de ces jeux de rôles qui longtemps leur étaient dévolus.
- Montrer combien l’habillage et le déshabillage d’une robe à bouton, à laçage, est plus complexe que le fait d’enfiler une cape de super héros. Faire le lien avec l‘importance du développement de la motricité fine de l’enfant pour des activités permettant l’autonomie, mais aussi au niveau du graphisme.
- Assurer que ce que l’adulte voit dans le jeu de l’enfant n’a rien à voir avec ce que le jeu apporte à l’enfant en termes d’apprentissages
L’enfant, par exemple, apprend à se mouvoir avec des entraves, des poids ou des longueurs de tissus qui changent son appréhension de l’espace et lui demande adaptation de ses mouvements (il ne voit plus ses pieds avec la robe longue et descendre les trois marches ainsi lui demande une prise de conscience de son schéma corporel)
Nous restons résolument sur le domaine que nous maîtrisons : le développement du jeune enfant. Ceci nous permet de mettre en valeurs notre métier, et nous évite de s’opposer de manière frontale avec un parent par rapport à des valeurs éducatives divergentes.
Adopter un langage épicène
Si une des règles de la langue française la plus retenue est bien : « le masculin l’emporte sur le féminin », il peut être judicieux de développer un langage plus « épicène » ou plus ajusté avec les parents.
Si lors d’un échange en fin de journée, nous rapportons que Mathilde a bien joué avec ses copains. Que savons-nous de ce que le parent entend : Mathilde a-t-elle joué avec des copains principalement ?
Nous pouvons, aisément remédier à ce petit décalage de communication, en parlant des enfants, ou plus encore en nommant les enfants avec lesquels Mathilde a joué.
Si lors de ces temps nous relatons à un parent que Gaston a beaucoup joué à la dinette, qu’il y avait des éponges et qu’il a pris plaisir à s’imaginer faire la vaisselle, l’impact pour certaines familles sera très différents si notre langage varie et si nous disons : Gaston à jouer au restaurant, et il a fait la plonge avec beaucoup de plaisir.
Les termes employés renvoient à d’autres situations, et peuvent permettre de désamorcer d’éventuelles gênes, même inconscientes
Le livre, un outil pour déconstruire les stéréotypes de genre
La littérature jeunesse se renouvelle et offre de plus en plus, des ouvrages où des héroïnes viennent porter l’histoire, des histoires où les héros ont peur, sont tristes et ne sont plus simplement en colère (seule émotion permise aux petits garçons), des situations qui permettent à l’enfant de se projeter dans des métiers dans lesquels garçons et filles peuvent s’imaginer.
Cela va donner de la matière pour les échanges, et permettre également de dédramatiser certaines situations.
Des situations qui contrairement à ce que nous pourrions imaginer, ne concernent pas tant les petites filles ; Ce ne sont pas les petites filles qui jouent aux voitures ou qui enfilent le déguisement de Spiderman, qui interrogent.
La société a changé son regard sur la femme depuis plusieurs décennies : droit de travailler sans avoir à demander d’autorisation, droit de garder son nom de jeune fille en se mariant, droit d’exercer des métiers tels que pompier, policière ou astronaute. De ce fait, la déconstruction des stéréotypes de genre, se trouve être, pour la petite fille, déjà bien avancée
Mais le sujet reste entier pour le petit garçon. Notre travail, autour de ce projet d’égalité fille-garçon, en petite enfance, devra à mon sens, porter la parole des petits garçons !
*Catherine Lefevre est l’autrice de « Motricité et sensorialité du jeune enfant » (Dunod)
Catherine Lefèvre
PUBLIÉ LE 15 janvier 2025