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Table ronde 1 : pourquoi et comment reconnecter les enfants à la nature ?

Il existe aujourd’hui un consensus sur les bienfaits du dehors pour le développement et la santé des enfants. Le principe 6 de la Charte nationale d’accueil du jeune enfant qui a depuis 2021 force de loi consacre d’ailleurs le besoin de nature pour le tout-petit. Comment les structures d’accueil du jeune enfant, les assistantes maternelles d’Ile-de-France font-elles vivre ce principe ? Quelles initiatives ont-elles mises en place ? Qu’apporte ce contact avec la nature aux professionnelles ? Et la Pmi dans tout ça, joue-t-elle les trouble-fête ? Pour aborder ces questions, sept invités : Xavier Vuillaume, Directeur des Familles et de la Petite Enfance – Ville de Paris (75) ; Flora Munoz, présidente de l’association Les petites mains vertes – (95) ; Catherine Bouve, docteur en sciences de l’éducation, Experice (93) ; Estelle Colas, animatrice du RPE Maurecourt (78) ; Juliette Baerd, Responsable des projets de Recherche & Innovation chez Label Vie – Projet Expériences de Nature ; Gaëlle Cormault, Directrice adjointe des multi-accueils Borgnis Desbordes et Saint Louis, Versailles (78) et Viviane Petit, Puéricultrice conseillère mode d’accueil porteur de projet PMI (77).


Projets tournés vers la nature : la Pmi et l’aspect sécurité

Des crèches qui cachent des bacs remplis de terre ou des éléments de nature lorsque la Pmi arrive… Oui, cela arrive ! Alors la Pmi est-elle frileuse quant aux projets nature ? « La Pmi ne fait qu’appliquer la réglementation, ce n’est pas elle qui l’écrit (…) Elle essaie de mettre les équipes face à leurs responsabilités », rappelle tout d’abord Viviane Petit. Et confie ensuite la pratique qui est la sienne en Seine-et-Marne : « Nous essayons de développer une relation de conseil et non de contrôle (…) Nous partageons les mêmes valeurs, les mêmes envies pour les enfants. En plus d’être professionnelle de la petite enfance, j’ai ma sensibilité santé environnementale (ndlr : elle a suivi une formation à la santé environnementale), donc quand je vois des enfants jouer avec des choses de la nature, je trouve ça super. Je suis plutôt pour militer pour que les enfants sortent. » Sur le fait que les Pmi peuvent avoir des positionnements différents sur la question, Viviane Petit explique : « Les choses ne se jouent pas de la même manière pour une crèche parisienne, pour une crèche de Seine-et-Marne… Les contextes sont différents, on essaie de s’adapter aux lieux et de toujours garder l’enfant et son bien-être au cœur des préoccupations. Je trouve ça assez difficile car nous sommes tiraillés entre l’envie que les enfants aient le meilleur et notamment des espaces extérieurs dignes de ce nom, et la problématique de la sécurité. » Pour Xavier Vuillaume, « le sujet, ce n’est pas que la Pmi, c’est nous collectivement. C’est une culture, cela a été évoqué par Sylviane Giampino, un héritage très sanitaire de la construction de l’accueil petite enfance en France. Et, en sortir, c’est se poser la question de l’intérêt de la santé de l’enfant de façon globale. La santé de l’enfant, c’est évidemment faire en sorte qu’il ne soit pas mis en danger (…), mais c’est aussi faire en sorte qu’il soit en contact avec la nature. Ces deux approches doivent être complémentaires, évidemment l’une n’exclut pas l’autre. Nous devons donc réfléchir à la façon dont nous aménageons nos établissements, nos usages et nos façons de faire ». Dans le même sens, Juliette Baerd, à propos de l’aspect sécurité, explique : « On s’attache toujours à trouver le juste milieu bénéfices/risques ». Concernant la Pmi, Xavier Vuillaume, souligne : « Elle est là pour faire appliquer la réglementation. Et c’est aussi parce que la réglementation est faite sans doute avec des œillères un peu trop rigides que la Pmi peut être en difficultés avec la volonté de porter une ouverture mais aussi contrainte par la réglementation qui s’impose. Il y a donc une nécessité d’avoir une réflexion nationale sur l’évolution de la réglementation ».

De façon très pratico-pratique, Estelle Colas a pour sa part indiqué qu’elle avait contacté sa Pmi pour lui faire part de son projet d’atelier jardin et que les assistantes maternelles elles-mêmes expliquent ce qu’elles y font lorsqu’elles reçoivent la visite à domicile de la puéricultrice. Bref, la mise en place de cette activité n’a posé aucun problème particulier. 

Lorsqu’elle a monté son association Les petites mains vertes, Flora Munoz s’est elle aussi rapprochée de la Pmi du Val d’Oise « pour avoir un avis consultatif, savoir quels étaient les dangers pour elle, s’il y avait eu des accidents récemment dans la nature avec les enfants qui avaient été déclarés et ce que nous pouvions faire pour aménager notre projet. » Elle poursuit : « Actuellement, elle continue de nous accompagner car nous avons un projet de jardin pédagogique. (…) L’idée c’est de limiter au maximum les risques, surtout de permettre au projet de voir le jour et que les assistantes maternelles y participant ne sentent pas en difficultés avec les familles et la Pmi. »

Des freins de la part des Pmi, parfois, mais pas seulement. Catherine Bouve, qui mène une recherche action dans le cadre du laboratoire Experice sur le vécu des environnements extérieurs des jeunes enfants accueillis en EAJE, souligne ainsi : « Les obstacles sont de différents ordres : il peut y avoir le gestionnaire, la hiérarchie, les parents qui ne veulent pas que les enfants se salissent, les freins que les professionnelles se mettent elles-mêmes. » 

De l’importance d’avoir de vrais projets pédagogiques nature pensés et partagés par les équipes

Aux multi-accueils Borgnis Desbordes et Saint Louis à Versailles, établissements en cours de relabellisation Ecolo-crèche, l’approche pédagogique Reggio est à l’honneur, et de fait la nature y a une place essentielle. « Tous les projets sont pensés », affirme Gaëlle Cormault, qui détaille aussi comment les tout-petits et les pros prennent « possession » de la ville entre promenades au parc Balby et expositions à l’espace Richaud (sans compter les ateliers au château de Versailles), ou encore en projet, dès que les beaux jours arriveront, la mise en place de séances de peinture grâce aux mini-chevalets portables dont les structures se sont dotées. « Ce que je trouve formidable dans le fait de sortir, c’est la liberté pour les enfants et les professionnels », indique-t-elle également. Flora Munoz, quant à elle, lorsqu’elle a créé son association, a édité une présentation de celle-ci. « L’objectif était d’expliquer où l’on voulait aller pour que l’on ait tous le même discours », précise-t-elle. Et insiste sur la nécessité en tant que professionnelle de la petite enfance d’apporter justement « un regard professionnel ». Une association dynamique qui a l’ambition de développer un jardin pédagogique dans lequel les assistantes maternelles pourront laisser du matériel et proposer « des activités qui seront plus longues dans le temps que sur le domaine public ». Un projet également pensé en équipe du côté du Rpe de Maurecourt. « Il y a eu une réflexion avec les assistantes maternelles qui s’est enrichie au fil des années. Des choses se sont précisées par rapport à l’organisation (calendrier…) et de là des écrits ont été faits. Les assistantes maternelles participantes acceptent le cadre qui a été discuté ensemble », témoigne Estelle Colas. « Cela permet aussi de parler de sa pratique professionnelle et de la façon dont on va agir auprès des enfants par rapport à la nature », ajoute-t-elle. Xavier Vuillaume estime lui aussi que « les équipes doivent être embarquées et porter le projet. Sans les équipes, il n’y a rien. » Et qu’il faut également « embarquer les parents car cela permet aux équipes de s’investir dans le projet sans être en crainte. » 

L’ouverture vers l’extérieur bénéfique aussi pour les professionnels

Le contact avec la nature est positif pour les adultes qui accompagnent chaque jour les tout-petits et modifie leurs pratiques professionnelles. « Avec la pédagogie Reggio, ce qui est bien pour les pros, pointe Gaëlle Cormault, c’est ce que cela leur permet de faire des activités différentes de ce qu’elles font au quotidien. Cela change donc les pratiques. » Pour Catherine Bouve, le fait de sortir, « cela casse beaucoup les routines et cela permet d’être pleinement un lieu de vie ». 
Et que montre la recherche-action Expériences de Nature à ce sujet ? « Il y a une faculté d’émerveillement chez l’enfant qui est contagieuse. L’adulte va apprendre à regarder différemment la nature autour de lui. (…) Les professionnels tirent une satisfaction de voir ce que la nature induit chez l’enfant. (…) C’est aussi une source d’apaisement pour les pros », explique Juliette Baerd. Estelle Colas observe quant à elle : « pour les adultes, cela a été une prise de conscience, une reconnexion à la nature. Les bénéfices sont certains. » « Une assistante maternelle me disait : « c’est comme une bulle ». L’enfant et l’adulte sont au même niveau dans l’émerveillement de la nature. C’est un projet qui a généré aussi de l’entraide, de la transmission », ajoute-t-elle. 
Sans oublier que « porter une pédagogie ouverte sur l’extérieur, c’est aussi un élément d’attractivité fort pour les recrutements et il faut que l’on sache le valoriser », affirme Xavier Vuillaume. Et conclut : « un dernier mot à propos des enfants pour vous dire que ce contact avec la nature retrouvé dans nos établissements permet de réduire les inégalités sociales ».

Les freins des professionnels : la peur du danger, le taux d’encadrement…

Selon les participants à cette table ronde, qu’est-ce qui fait que les professionnels parfois hésitent à sortir avec les enfants, quel est le frein principal ? Pour Xavier Vuillaume, sans hésitation, c’est « l’entretien des espaces extérieurs ». « Pour nous assistantes maternelles, je pense que c’est l’accueil d’un groupe d’enfants multi-âge et de devoir se déplacer avec un groupe d’enfants », souligne pour sa part Flora Munoz. « Il n’y a pas qu’un frein, estime Viviane Petit, mais j’en vois un : peut-être le ratio enfants-professionnels ». Une réponse très applaudie ! Et Estelle Colas et Gaëlle Cormault de répondre pareillement. Enfin, selon Catherine Bouve, « c’est l’absence de désir » et Juliette Baerd, « la peur du danger et des risques ».

Voir en vidéo Les Rencontres régionales Ecologie et Petite Enfance à Versailles (la table ronde 1 débute à 1h10)

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Caroline Feufeu

PUBLIÉ LE 16 février 2024

MIS À JOUR LE 20 février 2024

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