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Table ronde n°1. Inclusion handicap : quel bénéfice pour les enfants

L’accès aux structures d’accueil est un droit pour les enfants en situation de handicap. Pour faciliter, entre autres, cet accueil, la réforme des services aux familles a d’ailleurs introduit la fonction de Référent Santé et Accueil Inclusif (RSAI), démontrant une volonté politique de l’inclusion précoce. Pour autant, est-il aisé d’évaluer les bénéfices de « l’inclusion handicap » pour tous les enfants ? Le RSAI va-t-il vraiment favoriser l’accueil des tout-petits en situation de handicap ou atteints d’une maladie chronique ? Quelles sont les conditions pour que l’accueil inclusif fonctionne ? Autant de questions sur lesquelles ont débattu les intervenants de cette première table ronde : Jennifer Barbaste, cheffe de service du pôle petite enfance à l’Institut des Jeunes Aveugles de Lille ; Viviane Boileau, assistante maternelle, formatrice ; Laetitia Dorey, directrice adjointe d’un multi-accueil de Meaux ; Lauriane Duclaux, coordinatrice petite enfance à la Mutualité Française ; Élodie Gabriel, psychologue de crèche, Christel Lache, RSAI et Marjolaine Viala, directrice de l’APATE.

Des bénéfices indéniables

S’il existe quelques études mesurant notamment le nombre d’interactions des enfants en situation de handicap avec les autres enfants, la psychologue Élodie Gabriel a expliqué que celles-ci « ne donnent pas toutes les clés pour comprendre ce qui se passe pour l’enfant en situation de handicap et comment l’inclusion peut être une réussite pour lui, pour tous les autres enfants et sa famille. » Pour sa part, elle a participé à la recherche longitudinale EPIL (Enfants à besoins Particuliers, Inclusion et Liens aux pairs) qui s’est déroulée dans les structures de soin, d’accueil et les écoles maternelles. « Une démarche clinique qualitative avec des études de cas, a-t-elle indiqué, qui a permis de repérer les processus de socialisation de ces enfants avec le regard des chercheurs, mais aussi les regards croisés des parents et des professionnels de référence. » Au final, le peu d’études en la matière ne semble pas être une problématique pour la plupart des intervenantes à cette table ronde. « On n’a pas besoin de voir tous les jours si les enfants accueillis ont acquis quelque chose de nouveau », a ainsi souligné Marjolaine Viala, directrice de l’APATE. Et d’expliquer que la méthode utilisée à l’APATE pour observer les enfants en situation de handicap est la même que dans les autres lieux d’accueil. « On part du principe qu’un enfant est un enfant. Après, il a des besoins spécifiques et donc on va s’adapter », a-t-elle ajouté. Un point de vue entièrement partagé par Laëtitia Dorey, directrice adjointe d’un multi-accueil de Meaux, pour qui l’accueil de ces enfants se fait aussi de manière naturelle.

Sur la question des bénéfices de l’accueil inclusif, pour Lauriane Duclaux, coordinatrice petite enfance Mutualité Française (dpts 42-43-63), cela ne fait aucun doute. Les observations sur le terrain ont montré des bienfaits pour les enfants en situation de handicap, sur leur développement notamment, et pour les familles, avec un retour à la vie sociale, à l’emploi. Un autre bénéfice important mis en avant par Élodie Gabriel est celui pour l’enfant en situation de handicap de pouvoir évoluer avec d’autres enfants, des pairs avec lesquels il va pouvoir jouer « pour le plaisir de jouer » sans visée d’apprentissage. Elle a ajouté aussi que le fait d’être entre enfants permet le développement des habiletés sociales : « on apprend à être avec les autres en étant avec les autres. Et les adultes ne peuvent pas se substituer à ça ». Pour Jennifer Barbaste, cheffe du service pôle petite enfance de l’Institut des Jeunes Aveugles (IJA-ARSL) A-ARSL de Lille, « l’inclusion en crèche leur permet de retrouver une normalité », eux dont le quotidien est rythmé par les rendez-vous médicaux, la rééducation… et dont les principaux interlocuteurs sont des adultes. Elle a aussi estimé que cela « facilite l’inclusion en maternelle par la suite ». Un autre bienfait soulevé par Sophie Jacquemot, réseau différences et petite enfance de Une Souris verte (non présente lors de cette table ronde) : pour les professionnels, participer à l’accueil inclusif les oblige aussi à être attentifs aux autres enfants, à tous les enfants, ce qui est donc du plus pour la qualité d’accueil. Viviane Boileau, assistante maternelle qui a accueilli durant toute sa carrière plusieurs enfants en situation de handicap, a pu elle aussi observer des bienfaits pour ces enfants. Elle a aussi fait part des doutes qui l’ont assaillie à certains moments, de l’aide qu’elle a pu recevoir d’une psychomotricienne et des jeux qu’elle a inventé pour qu’ils conviennent à tous les enfants dont elle prenait soin. « Le moindre progrès est une richesse à partager avec les familles », a-t-elle déclaré émue.

RSAI : l’accueil inclusif ne peut pas reposer que sur lui

Si, selon la puéricultrice et Référente Santé et Accueil Inclusif Christel Lache, cette nouvelle fonction est « un progrès », elle a estimé en revanche que « les missions sont disproportionnées par rapport au temps dévolu ». Et a souligné : « C’est un atout, mais ça ne peut pas reposer que sur nous, il est nécessaire de former les équipes à l’accueil inclusif, à son repérage. » Les autres intervenantes se sont aussi accordées à dire que le temps prévu pour le RSAI est trop court. « Ce ne sont pas que des observations sur le terrain, c’est aussi un travail de coordination pour le RSAI : il faut sensibiliser les équipes, mais aussi le public au fait que leur enfant peut être accueilli à la crèche, de s’assurer que les conditions sont réunies pour que ça se passe bien. Et pour faire ce travail de coordination, il faut plus que 50 heures », a ainsi affirmé Laëtitia Dorey. Pour sa part, Marjolaine Viala a confié ses deux craintes. D’une part que cela médicalise le handicap. « Être handicapé ne signifie pas être malade. Or, poser la référence d’un accueil inclusif sur le rôle de l’infirmier uniquement, cela laisse le handicap dans le giron du médico-social, du sanitaire… », a-t-elle explicité. D’autre part, elle a pointé du doigt « le risque pour des structures de se raccrocher à ce rôle » et d’être complètement démunies « le jour où le RSAI n’est pas disponible ». D’où l’importance, selon elle, du travail de coordination, rejoignant ainsi Laëtitia Dorey sur le sujet.

Élodie Gabriel a ensuite abordé la nécessité de « prendre en compte le poids de nos représentations » : « Ce qui est difficile dans l’accueil d’un enfant en situation de handicap ou d’une maladie grave, c’est de pouvoir l’accueillir sans nier sa pathologie, mais sans pour autant faire peser sur lui le poids de ce pronostic », a-t-elle insisté.

Et du côté de l’accueil individuel qu’en est-il ? Rappelons que seul un accompagnement en santé, au titre des expérimentations, est prévu pour les assistantes maternelles. Viviane Boileau a témoigné de la grande solitude qu’elle a pu vivre, des refus de formations de la part de la PMI, des recherches qu’elle a effectuées pour mieux comprendre le handicap, acquérir des connaissances, son engagement auprès d’organismes et de la Caf pour participer à des groupes pour l’inclusion car « on ne peut plus continuer comme cela », a-t-elle alerté. Et a salué le travail mené par une association d’assistantes maternelles de Lorient qui accompagne des ass’mat’ avant et pendant l’accueil d’enfants en situation de handicap. En conclusion de cette partie, Christel Lache a expliqué : « Je suis d’accord pour dire que les infirmiers et infirmières ne sont pas l’apanage de l’accueil inclusif. Je pense vraiment que c’est la croisée des regards et le travail pluridisciplinaire qui sont importants dans l’accueil inclusif. »

Inclusion collective versus inclusion individuelle

Comment faire pour qu’une inclusion soit réussie, et qu’elle ne se transforme pas en exclusion ? Selon Marjolaine Viala, l’inclusion est plus facile quand elle est collective. Elle permet, entre autres, de « créer du lien entre les parents ». Elle a également souligné l’importance de « l’intelligence collective », d’où la déhiérarchisation pratiquée à l’APATE. « Cette intelligence collective va permettre d’adapter le fonctionnement d’une équipe au bénéfice d’un groupe d’enfants dans lesquels on va essayer de faire vivre l’individualité », a-t-elle précisé. Sans oublier l’incontournable analyse de pratique, qui permet de réfléchir et de prendre du recul sur sa pratique professionnelle. À l’IJA-ARSL de Lille, l’expérience est un peu différente car généralement les crèches accompagnées n’accueillent qu’un seul enfant atteint de déficience visuelle. « Notre objectif, c’est de parler inclusion : comment faire en sorte que cet enfant en situation de handicap puisse faire comme tous ses pairs sans être stigmatisé par ce handicap », a indiqué Jennifer Barbaste. Et, selon elle, il suffit bien souvent d’adapter le matériel : livres plus contrastés, albums tactiles… qui peuvent d’ailleurs être utilisés par tous les enfants. « La rencontre entre les équipes spécialisées du médico-social et les équipes de professionnels de la petite enfance, c’est une vraie richesse et c’est en ça qu’on arrive à faire une inclusion réussie », a-t-elle également déclaré.

Pour sa part, Lauriane Duclaux pense que la formation des professionnels est indispensable : « des temps de formation pour délester de cette charge mentale (…), ça permet de dynamiser et de réduire les peurs que peuvent développer des professionnels. » Une des clés pour une inclusion réussie, c’est aussi de « partir des besoins des enfants » et de « respecter leurs rythmes », selon Laëtitia Dorey. De son côté, Viviane Boileau a confié que l’inclusion pouvait en effet être difficile, et que patience, persévérance et adaptabilité sont de mise. Et Christel Lache de faire remarquer : « L’exclusion, c’est plutôt dans le regard des adultes que dans celui des enfants. » Enfin, Marjolaine Viala a affirmé avec véhémence : « Cela ne suffit pas dire que l’on accepte les enfants en situation de handicap. Si on veut faire de l’inclusion, il faut aller les chercher et donc allez voir la PMI, les services spécialisés, et leur demander s’ils ont des familles à nous adresser. »

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Caroline Feufeu

PUBLIÉ LE 27 mars 2023

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