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Table ronde n°2. Mixité et inclusion sociale. Est-ce vraiment la panacée pour lutter contre les inégalités de destin ?
Seuls 9% des enfants issus des familles les plus pauvres ont accès à un mode d’accueil formel, contre 68% des familles les plus riches. Une forte inégalité d’accès selon les revenus du foyer donc, mais aussi territoriale puisque dans environ 30 % des quartiers politique de la ville, il n’y pas d’EAJE.* Dans le même temps, les modes d’accueil sont très souvent présentés comme un levier de lutte contre les inégalités de destin. Et de fait, plusieurs outils ont été mis en place pour encourager l’accueil de ces publics (bonus mixité, bonus territoire, places Avip…). Et la mixité sociale en tant que telle ? Est-elle vraiment opportune ou ne faut-il pas plutôt privilégier des « démarches spécialisées » ? Y’a-t-il de réels bénéfices pour les enfants ? Et la mixité sociale est-elle forcément corrélée à l’insertion professionnelle des parents ? Autant de questions abordées lors de cette table ronde animée par le sociologue Pierre Moisset. Avec Marie Defay, fondatrice de la micro-crèche La Passerelle au Puy-en-Velay ; Aude Le Mentec, directrice de la Crèche Multi-accueil Balthazar à Strasbourg ; Sabrina Martel, directrice de l’IEPC ; Valentine Milcent, chargée de mission à E2S SCOP Petite Enfance et Anaïs Perelman, responsable petite enfance et initiatives sociales à la Mutualité Française.
Se spécialiser ou faire le choix de la mixité sociale : des pratiques et points de vue différents
Très clairement, Aude Le Mentec, directrice du multi-accueil Balthazar (Strasbourg), a expliqué être favorable aux structures mixtes, « ce qui n’empêche pas, a-t-elle indiqué, d’avoir dans celles-ci des démarches spécialisées. » En l’occurrence, la structure de la jeune femme est installée dans un QPV où se croisent 57 nationalités, mais aussi tout près d’un hôpital et propose une amplitude horaire importante (5h30-22h). Au sein du multi-accueil, se côtoient donc des enfants de milieux différents ; la mixité y est donc bien réelle. Pour que cela fonctionne, selon elle, il est indispensable d’avoir des professionnels formés et des moyens ! Le travail partenarial est également essentiel. Aude Le Mentec a aussi relevé la création de liens entre les enfants de familles fragiles et les enfants de familles plus favorisées. La mixité, elle y croit !
Du côté de Valentine Milcent, chargée de mission à E2S SCOP Petite Enfance, c’est un peu différent. « Dès le départ, on a eu une approche très ciblée, non pas parce que nous sommes contre la mixité sociale, car ça reste une valeur politique à laquelle nous sommes tous attachés, mais tout simplement, de manière un peu plus pragmatique : les besoins en mode d’accueil sont tels et les inégalités territoriales sont telles que si on veut vraiment s’attaquer à ces inégalités et essayer d’apporter des réponses à ces besoins, on doit de toute façon intervenir dans des quartiers où il y a très peu de mixité sociale », a-t-elle indiqué. Et d’interroger : « N’est-il pas illusoire de vouloir créer de la mixité là où les disparités géographiques sont aussi fortes ? ». Autre point soulevé : les crèches classiques, en général, n’adaptent pas vraiment leur accueil aux familles en insertion (horaires, accueil occasionnel…), notamment du fait de la PSU. Aussi, « si on veut travailler de manière efficace sur ces questions, il faut des structures avec un projet d’accueil dédié à ces familles et à leur profil », a-t-elle avancé. Un parti pris donc chez E2S qui n’est pas celui de l’IEPC, dont l’objectif premier était, au contraire, de favoriser la mixité sociale au sein de leurs structures. « Nous essayons au maximum d’avoir de la mixité sociale car nous voulons que nos structures ressemblent à la société », a précisé Sabrina Martel, directrice petite enfance à l’IEPC. Elle a aussi souligné la nécessité d’avoir du temps pour bien faire les choses et des moyens, qui sont actuellement insuffisants. Et a préconisé « une PSU insertion, pour une PSU handicap qui nous permettent de travailler et d’avoir moins de pression sur le chiffre (…) ».
À La Passerelle (Puy-en-Velay), micro-crèche engagée dans l’insertion socioprofessionnelle créée par Marie Defay, la mixité sociale est présente, « même si ce n’était pas une volonté à la base puisqu’on ne choisit pas les familles que l’on accueille », a indiqué Marie Defay (ce sont des prescripteurs qui les orientent vers la structure). Dans la même lignée, la Mutualité Française est favorable à la mixité sociale mais « on ne le fait pas exprès non plus », a indiqué sa responsable petite enfance et initiatives sociales, Anaïs Perelman. Et de clarifier : « Ce ne sont pas forcément des structures qui s’ouvrent dans cet objectif. Par contre on s’engage et on se doit d’avoir des structures ouvertes à tous. » Rejoignant les propos de Sabrina Martel, Anaïs Perelman a également évoqué la question des moyens financiers et a affirmé que « le bonus mixité n’était pas en adéquation avec les réalités du terrain ». « Evidemment qu’on encourage le développement de structures mixtes avec la possibilité de mettre en place à l’intérieur de ces établissements des démarches plus ciblées, des actions plus en adéquation avec le public que l’on accueille (…) », a-t-elle aussi ajouté. Après avoir souligné l’importance du travail partenarial qui « peut aider à encourager la mixité sociale », elle s’est demandé si « à partir du moment où on crée une structure d’accueil dans les QPV, il ne faudrait pas y adosser systématiquement un établissement de type soutien à la parentalité pour essayer de remédier aux différents freins comme la crainte d’emmener son enfant dans ces structures ». Et a conclu : « Il y a l’adulte, le tissu partenarial, mais aussi les enfants qui sont les premiers bienfaiteurs pour accompagner les autres enfants en situation de fragilité. »
Des bénéfices pour les enfants et les familles en situation de précarité
Pour les intervenants de cette table ronde, pas de doute, l’impact est positif sur ces enfants mais aussi sur les familles. Ainsi, pour Valentine Milcent, outre les bienfaits relatifs au langage, cela permet de travailler les règles de vie en collectivité, la séparation et de permettre aux tout-petits de profiter d’espaces de jeux adaptés à leurs besoins. Sans oublier, selon elle, que le bien-être de l’enfant peut rejaillir sur les parents et leur redonner confiance.
« Dans l’insertion, ce que je trouve intéressant, c’est tout l’accompagnement que l’on va faire avec les familles », a pour sa part témoigné Sabrina Martel. Et a notamment évoqué le travail de « renarcissisation » fait avec les mamans, qui a des effets sur leur relation avec leur(s) enfant(s). « Quand la mère va venir le chercher le soir, elle ne passe plus à côté, elle le regarde vraiment, il y a de vraies retrouvailles (…) », a-t-elle constaté. Tout un travail autour du lien donc qui va, selon elle, aussi permettre à l’enfant d’aller mieux. Toujours concernant les bénéfices liés à la fréquentation d’une crèche par ces familles-là, Anaïs Perelman a cité : le fait de sortir de chez soi, de ne pas être devant les écrans, d’aller dans un environnement conçu pour les tout-petits, avec des professionnels présents pour eux, d’avoir un repas équilibré ainsi que, bien souvent, un changement de comportement des parents grâce aux ateliers qui leur sont proposés sur des thématiques variées (sommeil, alimentation, santé environnementale…).
Pour sa part, Marie Defay a insisté sur l’importance de responsabiliser les parents et de créer dès le début un lien de confiance avec eux. Aussi, à La Passerelle, le choix a été fait d’une adaptation souple, qui est donc plus ou moins longue selon les familles. Une souplesse dans l’accueil des familles que l’on retrouve aussi au multi-accueil Balthazar, notamment grâce aux horaires atypiques qu’il propose. Par ailleurs, un important travail de sou tien à la parentalité est mené avec, entre autres, des temps de répit programmés une fois par mois dont peuvent profiter les mamans et qui leur permettent de créer du lien entre elles.
L’insertion professionnelle : la seule raison d’être de l’accueil des enfants en situation de pauvreté ?
« Quand on parle de l’inclusion des publics pauvres en EAJE, elle est souvent associée, voire même justifiée par la question de l’insertion professionnelle », a ainsi introduit cette table ronde le sociologue Pierre Moisset. D’où cette question posée aux intervenants : « Est-ce que l’accueil de ces enfants ne se justifie-t-il pas en soi pour eux, totalement indépendamment d’une possibilité d’emploi pour le parent ? ».
Ce à quoi a répondu Sabrina Martel : « Il ne faut pas se leurrer, nous sommes payés au nombre de familles qui retrouvent un emploi. Mais moi, je ne suis pas Pôle emploi donc le but du jeu ce n’est pas spécialement tout le temps que les familles retrouvent un emploi. Certaines d’ailleurs n’en sont pas capables, elles ont un chemin à faire, des problèmes à régler sur lesquels parfois nous ne pouvons pas intervenir (…). Si nos financements sont corrélés à l’insertion, au quotidien, on peut travailler autrement. »
Du côté de La Passerelle aussi on accueille des enfants dont les parents ne sont pas en démarche d’insertion. Quant à Anaïs Perelman, elle a rappelé que tout au long de cette table ronde, elle n’avait jamais lié l’accueil des enfants en situation de pauvreté à l’insertion professionnelle des parents. « Mais si on peut les accompagner, les encourager à se réinscrire dans l’emploi et lever ce frein de garder leur enfant pour qu’ils puissent mener des démarches, on le fait », a-t-elle toutefois précisé.
En conclusion de cette table ronde, Pierre Moisset a notamment relevé deux points. D’une part, les participants font de l’insertion au sens large et qui ne se réduit donc pas à une insertion professionnelle même si celle-ci reste le motif officiel. Et d’autre part, ont abordé à plusieurs reprises la question de la séparation. Et le sociologue de noter à ce sujet : « le fait que l’enfant soit un coût existentiel pour le parent, et qu’il peut y avoir un enfermement dans la parentalité que l’accueil du jeune enfant a vocation à venir contrecarrer, est intéressant. Cela fait finalement penser en positif la séparation, comme étant une socialisation de l’enfant et du parent et donc la circulation de l’enfant comme étant nécessaire. »
(*chiffres relayés dans le DP « L’égalité des chances dès les premiers pas – Un soutien sans précédent à l’accueil du jeune enfant en 2021 »)
Caroline Feufeu
PUBLIÉ LE 27 mars 2023