Violence chronique, gestion « low cost » : et si ce n’était pas que les crèches privées ?
Frédéric Groux est psychologue en crèche, conférencier sur le développement de l’enfant et le secteur de la petite enfance, et ancien EJE. Dans ce texte, il alerte sur la situation dramatique du secteur de la petite enfance. Pour lui, les groupes privés pointés dans le livre de Victor Castanet, ne sont que la pointe de l’iceberg, les secteurs publics ou associatifs rencontrent des problèmes identiques. Des violences inacceptables avec des conséquences sur la santé des professionnels, mais aussi des jeunes enfants.
Depuis 15 ans, je travaille sur les violences dans le secteur de l’enfance. J’ai constaté que le problème est apparu d’abord dans le secteur privé, en recueillant, très tôt, des témoignages. Dès 2010, les premiers retours de professionnels de ces crèches indiquent le « surnombre », les conditions de travail, le management toxique et les valeurs, mais seulement sur le papier. Je fais partie des professionnels qui les dénoncent. Mais lors de mes enquêtes auprès des familles et des professionnels de tout secteur, nous voyons depuis 2016 de plus en plus des secteurs publics ou associatifs rencontrant des problèmes identiques. Ce ne sont pas que des petites structures, mais bien des groupes associatifs. Et si les groupes privés n’étaient que la pointe de l’iceberg, mais que le scandale était bien plus important ?
Après chaque enquête ou livre, on lit sur les réseaux sociaux, dans les commentaires de certains professionnels, le même constat : « Ce n’est pas que dans le privé ! ». Mon expérience montre que c’est aussi la triste réalité dans les crèches publiques, les crèches associatives et les crèches hospitalières. Elles ne sont pas épargnées.
Au commencement
À partir de 2010, les crèches privées se développent dans toute la France et l’augmentation du nombre de places de crèche est en lien avec leur développement. Leur mode de gestion et les coûts qu’elles proposent deviennent alors le modèle à suivre pour tout le monde. De plus, le secteur associatif n’arrive pas à suivre sur la question de délégation de service public (DSP) car les groupes de crèche ont des équipes seulement pour candidater tandis que le monde associatif n’est pas dans cette dynamique « bureaucratique ». Progressivement, le modèle privé obtient une forme de monopole et de « pensée unique » dans notre secteur.
Historiquement, la prestation à service unique dite aussi PSU(2002) apparait quelques temps avant l’arrivée officielle des crèches privées (2006). Mais nous savons maintenant que la PSU est un modèle de gestion financière dans la veine des entreprises : faire plus avec moins et les groupes privés sont taillés pour cela. Lentement, la chiffromanie envahit le secteur des crèches et tout le monde devra « avoir des objectifs de remplissage », « du taux présence et d’occupation » à l’image des groupes privés développant au maximum le surnombre. Dans ces nouvelles pratiques du tableau Excel, les autres structures devront, sous l’influence de la Caf, qui surveille les chiffres de remplissage pour obtenir les subventions, suivre les exemples des groupes privés. Ils sont montrés comme les bons élèves. Le tableau Excel devient alors la nouvelle bible du milieu de la petite enfance.
La PSU n’autorise plus aucune souplesse : le forfait à la journée a longtemps été une parade contre le tarif horaire par de nombreuses crèches permettant d’éviter le surnombre ou la course au remplissage. Cette rigidité de gestion fera couler de nombreuses crèches parentales dès les années 2016… La presse locale en fera l’écho dans le silence de la presse nationale. Les petits gestionnaires de micro-crèches privées ou de petites crèches associatives se feront racheter par les grands groupes par une technique qui consiste d’abord à proposer des aides grâce aux partenariats, puis des fusions pour obtenir la capitulation et le rachat.
Le rouleau compresseur écrase tout sur son passage… soit vous suivez le modèle de gestion « low cost » soit vous coulez. Tout le secteur des crèches devient alors des comptables en puissance et l’intérêt de l’enfant disparait pour la croissance d’un secteur à moindre coût. Il y aura des plaidoyers lors de conférences, rencontres tous les ans, mais rien ne bougera, car le quantitatif prime sur le qualitatif. La France est dans les restrictions budgétaires depuis 20 ans. Les promesses de mieux se suivent, mais restent des promesses sans lendemain…
La contamination
À partir de 2016, les professionnels de crèches privées ont fui pour d’autres secteurs. Malheureusement, quelle n’a pas été leur désillusion de constater que l’herbe n’est pas plus verte ailleurs. Ils retrouveront alors les pratiques du chiffre, du surnombre, du turn-over et des cadences infernales de travail. Si avant 2020, on ne parle pas de pénurie, la fuite est déjà importante. Les reconversions sont importantes et les burn-out aussi… Mais cela n’alerte pas encore la presse ni les politiques, car nous avons encore des ressources humaines. Le silence des professionnels, des parents et des médias sur les problèmes permet d’accentuer les dérives : décret autorisant les non-diplômés, ou les professionnels d’autres secteurs à prendre les postes de direction. On cherche à masquer les effets de la pénurie, mais on remplit un trou sans fond… cela ne changera pas le résultat : le désert des professionnels est là. Plus de CV, plus de candidats et l’on s’interroge du pourquoi.
Tout le secteur est alors confronté aux violences sous une forme ou une autre en lien avec les dysfonctionnements : manque de personnels, sous-effectif et les conséquences sur les professionnels et les enfants que cela engendre. Les garde-fous sont levés depuis déjà plusieurs années en limitant les contrôles ou en faisant des dérogations pour laisser le nombre de places ouvertes dans les crèches. Les cas de maltraitance par des professionnels vont donc être plus fréquents, mais aussi plus sous le regard de la presse. Depuis le premier reportage de 2020 de « pièces à conviction », puis par le drame dans la crèche de P&B à Lyon en 2022, le secteur est à « la Une ».
Les médias s’intéressent à la violence sensationnelle, mais oublient le vrai problème de la violence chronique du modèle de gestion de la PSU qui impacte tout le secteur. À plusieurs reprises, les dirigeants politiques ont été alertés par des collectifs, des syndicats, mais aussi des rapports ou des enquêtes. La réponse sera : c’est marginal. La dernière commission du Sénat et le rapport de l’IGAS dédouanent les crèches privées d’être à l’origine des violences dans le secteur.
Les pactes entre amis
Si depuis des années, les professionnels dénoncent la pression du lobby des crèches privées sur le gouvernement, le livre de Victor Castanet le démontre par des preuves. Pourtant, les groupes de crèches privées n’ont rien inventé. Ils ont utilisé une pratique bien connue dans le secteur agro-alimentaire. Le lobby demande des lois ou des décrets où eux seuls peuvent répondre, car la source de financement est plus variée que celle des petites crèches associatives. Ils peuvent donc perdre un peu d’un côté, mais se récupérer de l’autre. Dans les secteurs agro-alimentaires, les normes alimentaires sont devenues tellement contraignantes que les petits paysans ne peuvent plus faire face et deviennent alors des employés des groupes agro-alimentaires.
Cela ne vous rappelle-t-il pas ce qui se passe dans notre secteur ? Les groupes privés devenant ensuite l’acteur le plus puissant. Il devient un levier de pression face aux différents gouvernements, lui déléguant les propositions de lois, de décrets et de normes contre des ouvertures de place. Les autres secteurs subissent alors ces recommandations, mais ils ne peuvent pas les suivre, à moins d’être un groupe avec une logistique capable de baisser les coûts peut les supporter.
La PSU et les nouveaux modèles de gestion des crèches, mais aussi de management, entrainent les mêmes résultats partout : dérives dans les pratiques, burn-out et turn-over. Tous les professionnels ont ensuite fait ce constat que la presse et les journalistes n’ont pas encore fait : les dérives sont généralisées dans le secteur de l’enfance. Certains résistent, mais jusqu’à quand. Il ne faut pas se tromper. Si les lieux sont encore vivables, c’est au prix du sacrifice des professionnels. Ils sacrifient leur vie privée (remplacements et horaires à rallonge qui comblent les manques de la structure), leur santé avec des problèmes musculosquelettiques, mais aussi à la santé mentale avec les burn-out, pour ne pas dire la dépression.
Cela marque une réalité bien plus grave : les crèches sont devenues des champs de bataille où les professionnels sont de « la chair à canon » pour le profit de quelques groupes ou de différents gouvernements. L’histoire nous dira le coût réel de ces pratiques sur la santé des professionnels, mais aussi des jeunes enfants ayant subi cette violence chronique pendant trois ans. Le vrai scandale, c’est que ce sont des mineurs de moins de 15 ans, donc des personnes vulnérables. Or, toute personne ayant commis des violences sur une personne vulnérable est condamnable au pénal. Mais comment analyser cela quand les violences sont faites avec l’accord de l’État pour favoriser certains groupes ?
Frédéric Groux
PUBLIÉ LE 20 septembre 2024
MIS À JOUR LE 02 octobre 2024