Une crèche pour l’éducation des enfants et non pour rendre service aux familles et enrichir des actionnaires
Par Laurence Rameau
Puéricultrice, formatrice, auteure
Bien qu’issue de la charité chrétienne et des bonnes œuvres de généreux donateurs, la crèche est devenue par la suite un service public. En réintégrant le giron du privé, elle vit aujourd’hui à l’heure de la rentabilité. Cela se traduit par le fait de permettre à des sociétés, et donc à ses actionnaires, au mieux de gagner de l’argent, au pire de ne pas en perdre. Faute de budget, les mairies se sont désengagées de leurs crèches, préférant confier aux groupes privés les « moins-disants » des marchés publics rendus ainsi intenables d’un point de vue qualitatif. La plupart des places qui ouvrent actuellement appartiennent au secteur privé lucratif, même si cela ne représente pas encore la majorité des places existantes. Largement subventionnée par l’argent public des caisses d’allocations familiales chargées de soutenir le développement des modes d’accueil, l’ouverture au marché répond à un nouvel objectif social, celui d’offrir des solutions d’accueil aux parents de jeunes enfants. La crèche est de ce fait présentée comme un service aux familles. A toutes les familles, même si les micro-crèches, celles qui ont le vent en poupe et se développent le plus et le plus rapidement, ne s’adressent, du fait de leur mode de financement, qu’aux familles les plus aisées, qu’elles attirent par un marketing agressif en cherchant à se démarquer les unes des autres dans un marché devenu concurrentiel. Une vision optimiste pourrait nous amener à penser que cette compétition puisse s’avérer favorable à la mise en place d’une certaine qualité éducative envers les jeunes enfants, offrant aux professionnels l’occasion d’imposer leurs valeurs. Il n’en est rien. Car qui dit marketing ne dit pas réalité. Dans la majorité des cas, faute de moyens donnés aux équipes, ces dernières ne peuvent pas mettre en place ce qui est annoncé et encore moins ce qui leur tient à cœur : offrir aux enfants un environnement propice à leurs apprentissages.
Pour cela, il serait nécessaire de voir apparaitre l’enfant dans ce « service aux familles », afin de lui faire une vraie place, une réelle existence qui ne serait pas réduite à dix commandements d’une charte applicable par tous. Contrairement à ce que certains peuvent penser, l’enfant existe au-delà du contrat, de la vente du berceau, de la réservation de la place, de la prestation de service ou d’accueil, du ratio d’encadrement et des normes bâtimentaires. Il existe aussi en dehors de ses parents, même quand ils exigent, imposent et ne respectent pas ceux et celles qui, pourtant, ne cessent de faire leur possible pour qu’il ait une vraie place, pour qu’il soit entendu et respecté. Le jeune enfant et donc son accueil n’occupent qu’un tout petit territoire, sans doute en rapport avec ce qu’ils représentent pour les législateurs : un monde de bébés ne peut tout de même pas être pris totalement au sérieux et ne peut donc pas être investi pour lui-même. De ce fait il est noyé dans un ensemble bien plus vaste, celui des services, l’éducation n’est pas pour lui, il n’existe pas vraiment comme sujet. Pour les investisseurs, ce qui compte est le marché possible autour de sa personne et donc la rentabilité pressentie. Pour les collectivités, il est question de ne pas trop dépenser l’argent de leurs concitoyens dans un service public coûteux qui ne concerne pas tous leurs électeurs et dont beaucoup pensent encore que la place du bébé est au foyer ou relève d’une certaine domesticité privée subventionnée par l’Etat. Et ce dernier oscille entre la redistribution sociale pour les familles les plus en besoin et la maîtrise des coûts, tout en subventionnant les groupes privés qui savent bien mieux maitriser les aspects financiers sans qu’il soit ici jamais question d’enfant, ni d’éducation ou de qualité réelle.
Une nouvelle crèche doit advenir[1]. Celle qui fera exister ce monde de bébés, comme une priorité, en construisant cet espace pédagogique qui lui convient. Ce n’est plus l’équilibre entre la vie de famille et la vie sociale, fût-elle plus harmonieuse si l’enfant fréquente la crèche, qui est à rechercher, mais l’éducation des plus petits. Une éducation qui est spécifique, en rapport avec les besoins et les apprentissages particuliers des bébés. Cela requiert de donner une réalité sociale aux jeunes enfants, avant celle proposée par l’école, c’est-à-dire avant qu’ils ne deviennent ces élèves bénéficiant d’une éducation scolaire. La crèche nouvelle, en tant qu’institution d’éducation spécialiste des enfants les plus jeunes que sont les bébés, pourrait s’éloigner du service aux familles et rompre avec son corollaire organisationnel. Elle ne serait plus obligée d’élargir ses créneaux et son amplitude horaires d’ouverture puisqu’elle se concentrerait sur l’enfant et ses besoins d’apprentissages et non sur sa garde. À charge pour la société de créer de vraies filières de services aux familles comportant la garde à domicile ou chez une assistante maternelle, l’accompagnement à la crèche et le retour à la maison, le baby-sitting, et bien d’autres dont les familles ont le plus grand besoin. La crèche pourrait alors se concentrer sur son rôle éducatif et ainsi créer et valoriser toute une filière de métiers de la petite enfance qui ne sont pas de service mais bien d’accueil, d’accompagnement et d’éducation des jeunes enfants. L’attractivité du travail en crèche s’en ferait vite ressentir : des horaires rétrécis sur des temps similaires à ceux du scolaire, des équipes complètent du matin au soir, des formations à visée éducative, une orientation du travail correspondant aux valeurs de ceux et celles qui choisissent ce métier pour l’enfant et non pour rendre service aux familles. Cette nouvelle crèche s’inscrirait totalement dans un programme éducatif précis et adapté, permettant enfin de donner un sens commun à l’ensemble des professionnels accueillant des jeunes enfants à la crèche, et surtout une reconnaissance de la qualité de leur travail pédagogique qui relèguerait définitivement aux oubliettes l’idée qu’il ne faut pas avoir fait d’études pour changer des couches !
D’un point de vue social, la crèche représente une institution qui a vu ses valeurs se renverser totalement, un virage à 180 degrés dont peu d’organisations sociétales peuvent se prévaloir. La charité a été remplacée par la rentabilité, les pauvres par les riches, la moralisation et l’éducation par le service rendu, l’utopie par le marché. Reste cette mission de normalisation des familles qui, bien qu’éloignée des objectifs hygiénistes de la puériculture de ses débuts, demeure active, sous le nom de soutien ou d’accompagnement à la parentalité. Les professionnels des crèches définissent leur position ainsi : « nous sommes devenus les parents des parents ! ». Pourtant, dans les attentes sociales liées à cette institution, il n’y a toujours pas de place réelle pour le bébé-sujet, en droit à une éducation à la hauteur de ses potentialités et évitant les risques, aujourd’hui connus, pouvant nuire à son développement. C’est le moment de réagir en inventant la nouvelle crèche.
[1] Laurence Rameau, Guide de la nouvelle crèche, locaux, mobilier, matériel, organisation, Dunod 2024
Laurence Rameau
PUBLIÉ LE 07 octobre 2024
MIS À JOUR LE 17 octobre 2024