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En crèche, comment penser et protéger l’intimité corporelle des tout-petits ?
En crèche, l’intimité corporelle des enfants se joue autant dans l’aménagement des lieux que dans les pratiques quotidiennes. L’organisation des espaces et les gestes professionnels lors des temps de soin influencent directement la manière dont le corps des tout-petits est pris en compte et respecté. Éclairage sur un sujet encore peu questionné.
Un parent qui entre dans un espace de change pendant qu’un enfant est dénudé, des toilettes visibles depuis la pièce principale : autant de situations encore largement répandues dans les lieux d’accueil. « Ça ne choque pas, réagit Emmanuelle Lefebvre Mayer, infirmière puéricultrice, membre du Comité National des Violences Intra-Familiales (CNVIF), qui accompagne des équipes et visite régulièrement des crèches. Ni les professionnels, ni les parents. De la même façon que ça ne choque pas de montrer son enfant à moitié nu sur les réseaux sociaux ». Pendant longtemps, la question du respect de l’intimité des enfants a peu été interrogée dans les lieux d’accueil. Aujourd’hui, les professionnelles savent que l’exposition du corps de l’enfant n’est pas anodine et qu’elle doit être pensée, y compris dans les gestes les plus ordinaires du quotidien. Tout l’enjeu est de réussir à trouver un équilibre entre surveillance, organisation du travail et respect du corps de l’enfant. Et cet équilibre n’est pas si évident que cela.
Que disent les textes de référence ?
Le référentiel national qualité de l’accueil du jeune enfant recommande ainsi que « les espaces de change soient individualisés et ne soient pas contigus afin de respecter l’intimité des enfants », et précise que, pour les plus grands, « l’espace de toilettes doit prévoir un espace d’intimité » – muret séparateur, équipements adaptés à la taille de l’enfant, portes à hauteur d’enfant. Le référentiel bâtimentaire va dans le même sens. Il appelle à « une vigilance quant à l’organisation spatiale de l’espace de change » et à l’usage éventuel de cloisonnettes « afin de respecter l’intimité des enfants », tout en rappelant la nécessité d’une surveillance visuelle continue par les professionnels. L’aménagement doit ainsi permettre « d’assurer une surveillance visuelle des enfants, tout en préservant l’intimité de l’enfant pendant le soin ». Le cadre existe bien, mais les recommandations restent dispersées. Dans les faits aujourd’hui, seules les cloisonnettes entre les toilettes sont quasi systématiquement exigées lors de l’instruction des projets par les PMI.
Priorité à la surveillance
Dans les projets qu’elle accompagne, Christine Kalus*, architecte, observe que la priorité est très largement donnée à la surveillance. Cette exigence se traduit par une recherche de visibilité maximale autour des espaces de change, avec des demandes récurrentes de vitrages étendus.« On nous demande très souvent une vision panoptique, c’est-à-dire être au centre et pouvoir voir partout, au nom de la sécurité. » Cette « vision panoptique », explique-t-elle, qui rappelle l’imaginaire carcéral décrit par Michel Foucault, où l’on doit pouvoir observer partout, en permanence, depuis un point central. Néanmoins l’architecte a réfléchi à des alternatives au tout-vitré. « On a parfois fait des postes de change dans de petites cabanes, avec des hublots à différentes hauteurs. », explique-t-elle. L’objectif : conserver une visibilité partielle, tout en limitant l’exposition directe de l’enfant.
En Seine-Saint-Denis, des aménagements concrets
C’est dans cette voie que s’est orientée la Seine-Saint-Denis. Dans ce département, la PMI intervient très en amont : dès l’étude de plan et l’aménagement des espaces, les porteurs de projets sont accompagnés pour penser à la fois la sécurité des enfants… et leur intimité. Plusieurs aménagements sont préconisés par les services de PMI dans les crèches du département. L’installation de petits portillons à hauteur d’enfant devant les toilettes permet de sécuriser l’espace sans fermer complètement la pièce, tout en limitant les regards extérieurs. Des séparateurs partiels ou des cloisons basses sont également encouragés afin d’individualiser les espaces, sans nuire à la surveillance visuelle des professionnels. « On préconise la pose d’autocollants, quand on a une paroi vitrée, pour garder une visibilité, mais sans pouvoir voir l’enfant », explique Nylse Jalce, responsable du bureau des modes d’accueil au département.
Mais la réflexion ne s’arrête pas au bâti. L’organisation du travail est aussi repensée pour garantir l’intimité des tout-petits. Concrètement, il s’agit d’éviter que plusieurs professionnelles se retrouvent en même temps dans la salle de change avec plusieurs enfants dénudés. « On préconise la réalisation de change un à un par les professionnels », précise Nylse Jalce. La responsable insiste également sur l’implantation même des espaces au sein des structures : un poste de change ne doit pas être placé à l’entrée, ni dans un axe de passage, ni sous une vue plongeante depuis l’extérieur (jardin, couloir). De même, l’accès aux toilettes doit être pensé pour éviter les vues directes. L’objectif est d’éviter que ces moments de soin se déroulent sur des zones de passage, notamment lors des arrivées et des départs des familles.
L’intimité se construit dans la relation
Le respect de l’intimité corporelle des enfants se joue aussi — et peut-être surtout — dans les gestes du quotidien. Elle passe notamment par la relation. Sur le terrain, la psychomotricienne et formatrice Monique Busquet observe des pratiques très variables d’un lieu d’accueil à l’autre. Certaines équipes ont intégré cette attention au corps de l’enfant : ne pas dénuder un enfant devant tout le monde, couvrir son corps lorsqu’un adulte entre dans l’espace de change, éviter les regards et commentaires au-dessus de sa tête. Le respect passe aussi par le consentement, même sans langage : un tout-petit peut être associé au soin, prendre le temps de participer. « Il y a des façons de demander l’autorisation corporellement », explique-t-elle.
On ne peut pas parler de pudeur chez le nourrisson, mais de vécu de sécurité, de bien-être et de plaisir ou non. La pudeur est un sentiment qui se construit plus tard, dans le regard de l’autre et sa culture. La psychologue et psychanalyste Hélène Sallez** rappelle que « le bébé n’est pas un corps et un esprit séparés, son corps, c’est son être. Il est encore tout un, c’est sa peau qui contient son intégrité.» Il n’existe pas encore pour lui de différence de sens entre les parties du corps : les organes génitaux n’ont pas de signification sexuelle : tout est érogène. « Un geste qui surprend l’enfant peut être vécu comme une atteinte à son intégrité, et laisser une trace, quelle que soit la zone du corps concernée », ajoute-t-elle. Entrer dans un espace de change alors qu’un enfant est en train d’être soigné ou changé, n’est pas en soi problématique. « Tout dépend de la façon d’entrer dans cet espace », souligne Hélène Sallez. Pour le bébé, explique-t-elle, si tout se passe bien, l’adulte qui prend soin de lui fait office de « paravent », d’« enveloppe protectrice ». L’entrée précipitée d’un tiers, non annoncée sans se présenter, sans respect de la relation entre le bébé et la personne qui prend soin de lui peut être vécue comme une intrusion et rompre cette enveloppe cet espace de sécurité.
Lorsque ces gestes et ces attitudes se répètent au quotidien, ils peuvent laisser des traces. Monique Busquet alerte sur les effets à long terme de ces expériences répétées. Selon elle, les intrusions répétées, les regards multiples ou les gestes imposés ne sont pas sans effet pour les tout-petits. « C’est de l’inconfort sur le moment et c’est aussi le risque qu’il prenne cette habitude », souligne-t-elle. En grandissant, il peut considérer ça comme presque normal. » Ce travail autour du respect du corps et du consentement corporel s’inscrit dans une prévention à long terme des violences, y compris des violences sexuelles, en posant très tôt des repères autour du corps et des limites.
*autrice de « Concevoir et construire une crèche » (Le Moniteur)
** autrice de « Tous jaloux » (Belin), « Sensualité féminine et maternité » (L’harmattan)
Candice Satara
PUBLIÉ LE 11 février 2026