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André Stern : « L’enfance est la période la plus extraordinaire du devenir humain »

Dans son Plaidoyer pour l’enfance, André Stern, fils et collaborateur depuis trente-cinq ans d’Arno Stern, pédagogue décédé en juillet 2024, s’adresse aux enfants qui sont pressés de grandir. L’occasion également de retracer toutes les observations et les découvertes scientifiques des dernières décennies qui rendent caduques les injonctions éducatives héritées d’un système patriarcal encore prégnant dans la société. Avec enthousiasme et convictions, André Stern invite à changer de regard sur l’enfance mais aussi d’attitude avec les enfants.


Les Pros de la petite Enfance : Plaidoyer pour l’enfance se distingue de vos autres livres par sa forme. Quelle est votre intention ?
André Stern : Ce livre s’adresse à tous les enfants, dans un ton non enfantin mais en rendant le propos accessible, pour leur rappeler que leur enfance est la période la plus extraordinaire du devenir humain et qu’ils devraient pouvoir en prendre conscience. Plutôt que de vouloir se débarrasser de leur enfance, j’aimerais qu’ils l’emmènent au-delà de la limite imposée par la société. Car il n’y a aucune raison que cette période extraordinaire s’arrête. Bien sûr, ce livre sera lu en première instance par les adultes. Mais je rêve que ces derniers le lisent aussi aux enfants afin qu’ils comprennent les situations qu’ils vivent, sans les subir.

Vous rappelez en premier lieu qu’un enfant est un géant des potentiels. Que voulez-vous dire ?
Mon propos repose à la fois sur des observations et sur des travaux de scientifiques avec lesquels j’ai la chance de travailler depuis plus d’une décennie. Pour faire simple et rapide, que l’on soit né, il y a 22 000 ans en pleine période glaciaire ou que l’on naisse dans 200 ans quelque part dans un désert aride, nous sommes équipés de tous les potentiels possibles. Il y a donc forcément dans ce stock démesuré, les quelques potentiels dont chacun d’entre nous a besoin pour survivre dans son environnement et dans son époque. Le tout-petit, lorsqu’il naît, n’a pas encore fait cet élagage et il a encore en lui toutes les capacités qui permettent d’apprendre et de devenir tout ce que l’humain peut devenir et apprendre. L’enfant est donc un géant des potentiels. En aucun cas, il est une personnalité définie et fixée dans des limites.

Vous rappelez également que les tout-petits sont dotés « d’une réserve d’énergie magique »…
L’énergie des tout-petits est une des premières choses qui frappe les observateurs. Lorsqu’ils sont attirés par quelque chose ou pris dans une activité ludique, ils sont inépuisables. Cette réserve d’énergie magique s’appelle l’enthousiasme. Contrairement à la joie qui s’arrête quand commencent les difficultés, l’enthousiasme est un moteur qui surmonte les difficultés pour atteindre son objectif. Comme le vulgarise le neurobiologiste allemand Gerald Hüther : « L’enthousiasme, c’est l’engrais de notre cerveau. » Plus l’enfant est enthousiaste dans un domaine, plus il devient compétent, plus l’enfant est compétent, plus il est nécessaire au monde. C’est un cercle vertueux.

Cet enthousiasme a pourtant tendance à s’estomper en grandissant… Comment le préserver ?
Sans décider à leur place. L’enthousiasme ne peut pas se décider de l’extérieur. Un adulte qui demande à un enfant de réduire son enthousiasme pour les dinosaures afin d’augmenter son enthousiasme pour les mathématiques, ça ne va pas fonctionner. C’est la capacité de l’enfant à s’enthousiasmer qui va se réduire de manière générale. D’ailleurs, les adultes qui ont perdu leur enthousiasme de vu, s’agitent dans des domaines qui ne les intéressent pas alors qu’ils auraient pu être géniales et géniaux dans d’autres…

L’enthousiasme est le moteur, mais comment les enfants apprennent-ils à développer leurs potentiels ?
En jouant ! Cela nécessite au préalable de rectifier notre vision erronée de la notion d’apprentissage. Apprendre ne signifie pas apprendre par cœur. Apprendre est quelque chose qui arrive naturellement quand nos centres émotionnels sont activés. Sans émotion, il n’y a pas compréhension de l’information, sans compréhension de l’information, il n’y a pas la possibilité de la mémoriser. Pour le dire autrement, pour qu’une information soit mémorisée par notre cerveau, il faut qu’elle nous touche, qu’elle nous concerne, qu’elle nous intéresse. Or, ce qui active les centres émotionnels, c’est le jeu. Jouer s’avère donc l’activité la plus sensée, la plus utile et la plus efficace pour les enfants et encore plus pour les tout-petits ! Cependant, cette découverte, qui n’est pas nouvelle, va à l’encontre des marottes éducatives qui déconsidèrent le jeu ou qui le considèrent comme une activité interruptible à souhait…

Pourquoi le regard de la société sur l’enfant évolue-t-il si lentement ? Comment expliquez-vous ces freins voire, parfois, des retours en arrière ?
Ça fait deux décennies que nous sommes un certain nombre à informer et argumenter pour que ce regard sur l’enfance, issu du patriarcat, change vraiment ! Ce travail commence à porter ses fruits – heureusement – mais toutes ces avancées provoquent aussi des résistances fortes de la part des tenants du système qui maintiennent le patriarcat en survie. D’où l’écriture de ce Plaidoyer pour l’enfance, qui s’adresse aussi à l’enfant que nous avons été, que nous sommes ou que nous serons, afin de continuer à diffuser les connaissances sur l’enfance, pour que chacune et chacun en fasse quelque chose.

Même en étant informé, ce n’est pas simple pour les adultes de se libérer de leur propre héritage éducatif ?
S’en affranchir est même un chantier bien trop monstrueux pour s’y attaquer. Mais il y a un moyen très simple de ne pas reproduire ce que l’on a subi qui tient en une phrase clef : « Je t’aime parce que tu es comme tu es. » C’est la seule expression possible de la confiance inconditionnelle. Et c’est aussi la seule phrase antidote à « Je t’aime, mais je t’aimerais plus si… »

C’est aussi une phrase que vous recommandez aux professionnelles de la petite enfance…
Bien sûr. Imaginez le quotidien d’un tout-petit sous pression à cause des attentes des adultes qui l’entourent. Aujourd’hui, un parent est capable de dire à son enfant de deux ans qu’il doit bien écouter s’il veut de bonnes notes à l’école, faire de bonnes études, avoir un bon métier… Si, en arrivant dans le périmètre d’une professionnelle de la petite enfance, cet enfant entend « je t’aime parce que tu es comme tu es », il peut enfin souffler et respirer. Quel cadeau ! Ça change sa manière de se voir, de voir le monde et de se voir dans le monde. Cette phrase ne demande aucun effort, ni de moyens, ni de temps. C’est juste une question d’attitude.

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Propos recueillis par Anne-Flore Hervé

PUBLIÉ LE 27 septembre 2024

MIS À JOUR LE 30 octobre 2024

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