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A Évreux, la crèche Répit parental est un tremplin pour les familles en souffrance
En septembre 2025, une crèche de répit parental a ouvert ses portes à Évreux. Un dispositif atypique et innovant, mis en place par la Communauté d’agglomération d’Évreux Portes de Normandie, qui vient répondre à un fort besoin de soutien aux familles et porte déjà ses fruits.
À Évreux, la Communauté d’agglomération d’Évreux Portes de Normandie (EPN) regroupe 74 communes, 120 000 habitants et compte trois quartiers politique de la ville (QPV). Attentifs aux besoins de la population sur le territoire, les services de la collectivité ont fait émerger un vrai besoin d’accompagnement des familles en difficulté. L’essoufflement parental de certaines familles a été repéré par leurs inscriptions aux modes d’accueil occasionnel, par les partenaires institutionnels (PMI, CIDSF), des associations et les organismes d’hébergement d’urgence, qui ont pu faire remonter certaines problématiques. En parallèle, la crèche familiale d’Évreux, située dans le QPV La Madeleine, cherchait à optimiser ses locaux, utilisés seulement le matin par les assistantes maternelles…
Une collectivité engagée pour le soutien à la parentalité
Dès lors, un projet de crèche de répit parental a pu être imaginé et concrétisé, financé par la CAF, le Département et la collectivité d’EPN. Une initiative innovante dans le département, fruit d’une volonté politique affirmée de la Communauté d’agglomération, tout particulièrement engagée pour le soutien à la parentalité : déjà en 2021, EPN était le premier acteur à déployer une crèche AVIP dans le département de l’Eure.
Depuis le 1er septembre 2025, la crèche « Répit parental » de La Madeleine accueille donc 16 familles soit 24 enfants. Elle est ouverte du lundi au vendredi de 13h30 à 17h30 et propose un accueil occasionnel à court terme. Les familles s’inscrivent d’une semaine sur l’autre. L’équipe est constituée de trois professionnels de la petite enfance dont un homme (AP, CAP AEPE, Bac pro aide à la personne), et d’une responsable de structure – pour l’instant par intérim – une éducatrice spécialisée doit prochainement rejoindre l’équipe à ce poste. Une coordinatrice accompagne également l’équipe dans toutes ses problématiques et le suivi particulier des familles.
Des mères en souffrance, issues de tout le territoire
Ce lieu d’accueil atypique reçoit les parents en difficulté pour leur offrir un accueil inconditionnel, une écoute active, un soutien et travaille à restaurer le lien parent-enfant souvent mis à mal. Ce sont le plus souvent des mères, de profils très divers. Séverine Clausel est coordinatrice famille pour la crèche Avip du quartier et la crèche de répit parental. EJE de formation, elle est également conseillère socio-éducative et se forme en santé mentale. « Un aspect très intéressant et incontournable lorsqu’on accompagne un public fragilisé », assure-t-elle. Elle évoque « des mamans aidantes pour un enfant en situation de handicap ou un mari malade, des mamans elles-mêmes malades, ou avec des problèmes d’addiction, des mamans seules, d’autres en situation d’épuisement physique où l’urgence devient « très simplement » de dormir ». Des mamans victimes de violences intrafamiliales ou conjugales également, « un vrai fléau, assure Séverine Clausel. Actuellement, quatre mamans sont dans cette difficulté-là et sont maintenant mises en protection ».
Notons que la crèche Répit parental accueille les familles issues de tout le territoire d’Évreux Portes de Normandie, contrairement aux crèches classiques qui n’accueillent que les familles de leur secteur.
Aider à reprendre pied et à rebondir
Avant leur arrivée à la crèche, la coordinatrice – interlocutrice privilégiée des familles – reçoit le parent et son enfant, pour évaluer si effectivement cette structure leur correspond réellement. Si les problématiques sont à travailler sur cette structure de répit parental ou s’il vaut mieux les rediriger sur un accueil occasionnel dans une crèche classique, car ce sont pour la plupart des mamans qui ne travaillent pas et ne sont pas dans un projet de travailler.
Cette crèche de répit parental se veut avant tout une structure tremplin, c’est-à-dire un accueil transitoire, de courte durée, pour aider ces parents à reprendre pied. Avec l’objectif de s’investir dans un projet personnel ou professionnel, de voir une évolution dans la situation zéro. Même si chacun sait que la reconstruction peut mettre plus ou moins de temps en fonction des problématiques et des parents… « Un jour, je lâcherai la main de cette maman et elle continuera son chemin en dehors de la structure de répit parental, en allant peut-être vers un lieu d’accueil plus classique pour son enfant, assure Séverine Clausel. Ou en fonction des problématiques, elle pourra être dirigée vers telle ou telle structure, en s’appuyant sur le maillage partenarial du territoire ».
Différencier l’accueil des enfants de la prise en charge des parents
Dans cette structure, la collectivité a souhaité bien dissocier l’accueil des enfants de la prise en charge des parents. « J’accompagne les parents et mes collègues de terrain s’intéressent à l’enfant, à son évolution, à ses difficultés », précise Séverine Clausel. Il faut admettre qu’il n’y avait pas non plus à disposition un vivier de professionnels aux compétences spécifiques suffisant pour accompagner à la fois les enfants et les parents en souffrance. C’est pourquoi le choix a été fait de recruter une éducatrice spécialisée comme responsable de structure, qui a cette spécificité de pouvoir accompagner un public fragile et particulier, pour mieux faire le lien entre le terrain et la coordinatrice.
L’équipe de la crèche et la coordinatrice familles travaillent dans une grande proximité, géographique puisque le bureau de Séverine Clausel est tout proche, mais également dans l’accueil des parents. « Selon les familles que je reçois, je peux indiquer à la responsable de la crèche quelles sont les priorités à donner en fonction des situations, explique-t-elle. Par exemple nous avons reçu une maman solo de jumeaux dans un épuisement physique considérable. Il y avait urgence à intervenir et prendre en charge les enfants sur cinq demi-journées. D’autres ne viendront que deux à trois demi-journées sans avoir besoin de plus ».
Les mamans l’ont bien repérée comme « personne-ressource » et son bureau également. Pour la coordinatrice, il était important de dissocier ces lieux d’accueil : « Je me rends compte aujourd’hui que les mamans déposent plus facilement dans un endroit où l’enfant n’est pas accueilli. Physiquement ça différencie leur espace de parole ».
La crèche s’adapte aux besoins de l’enfant et de ses parents
Mathéo fait partie de l’équipe des professionnels du Répit parental. Dans cet univers si féminin, sa figure masculine est très appréciée des enfants, en manque de repères paternels. Il explique que tisser des liens avec ces familles n’est pas toujours évident. « La première approche est parfois compliquée, lorsque les mamans arrivent ici, elles n’ont pas envie de parler de leurs problèmes ». Alors en tant que professionnel, il reste beaucoup dans une observation fine qu’il pourra rapporter à sa référente lors de points réguliers, et dans l’écoute pour gagner leur confiance. Au cas par cas, les professionnels de la petite enfance vont devoir s’adapter aux besoins de ces parents fragiles et de leurs enfants, avec une grande souplesse et du bon sens. Le temps de familiarisation sera ajusté en fonction des situations d’urgence, pour plus de cohérence.
Certaines mamans préfèrent rester à la crèche avec leur enfant, ont du mal à s’en séparer ou culpabilisent de le faire. Parfois, ça ne dure qu’un temps, le temps de trouver un certain lâcher prise. D’autres trouvent ici une présence, un lieu où être écoutées qui leur fait du bien. Un maitre mot ? La crèche s’adapte à l’enfant et ses parents. Mais ce n’est pas toujours si simple. « Au Répit, les professionnels sont beaucoup plus dans l’observation, mais doivent aussi savoir remettre en question leurs pratiques professionnelles ». D’ailleurs tous ont été recrutés en fonction de leur profil, de leur ouverture et de leur capacité à prendre suffisamment de recul pour s’adapter aux limites de ces parents. En cas de difficulté, ils savent aussi qu’ils peuvent les adresser à la coordinatrice toute proche.
Prendre soin de la femme puis de la mère
Avec les mamans qu’elle accompagne, Séverine Clausel prend le temps, pour gagner la confiance de ces femmes « écorchées de la vie », qui ont souvent besoin de se reconstruire personnellement avant de pouvoir réinvestir leur rôle de mère et reconstruire le lien avec leur enfant. Elle a mis en place des Ateliers des mamans, au départ conçus pour celles de la crèche Avip dorénavant étendus à la crèche de répit parental. Un temps qui leur appartient, de deux à quatre heures par mois, pour se retrouver en tant que femme. « Pour beaucoup d’entre elles, elles ne sont plus reconnues que dans leur rôle de mère. Elles doivent apprendre à sortir de ce rôle et se recentrer en tant que femme, qu’individu à part entière », explique-t-elle.
La coordinatrice leur propose également des ateliers de socio-esthétique financés par la CAF et la collectivité. Une parenthèse pour se recentrer sur soi, sur son bien-être et réapprendre à prendre soin de soi. « Parce que pour beaucoup ce sont des femmes qui se sont oubliées pendant des mois, des années. Ou qui ont été malmenées dans leur physique et leur mental ». Prochainement, une intervenante leur proposera de travailler sur les émotions. Bien sûr, les mamans rejoignent ces propositions sur la base du volontariat. Ensuite, dans un second temps, Séverine Clausel pourra travailler en parallèle, avec ses collègues de terrain, à réinstaurer le lien parent-enfant, via des ateliers, des animations, en passant du temps ensemble. Mais également en échangeant sur l’éducation, le cadre, les limites…
Aujourd’hui, la crèche Répit parental parvient à répondre aux demandes de toutes les familles. Au démarrage, les organismes partenaires adressaient les familles, mais désormais, le bouche-à-oreille fait son œuvre et de nouvelles demandes affluent.
Laurence Yème
PUBLIÉ LE 13 mars 2026