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Anne Solaz, directrice de recherches à l’INED : « Il est important de garantir une stabilité des modes d’accueil pour soutenir la fécondité »
Alors que le niveau de fécondité chute en France depuis une dizaine d’années, les chercheures Lidia Panico et Anne Solaz (INED) se sont intéressées à l’impact des politiques publiques petite enfance sur la fécondité. Dans un article, publié dans le dernier numéro de la revue Informations Sociales de la CNAF (n°211), elles constatent que dans le contexte actuel, les parents recherchent une certaine stabilité avant d’agrandir leur famille et que leur expérience des modes d’accueil peut avoir un impact certain sur le désir d’enfant. Rencontre avec Anne Solaz, directrice de recherche à l’INED.
Les Pros de la petite enfance : En France, la baisse de la fécondité s’intensifie depuis une dizaine d’années. Pourquoi notre politique familiale, que vous qualifiez de généreuse, ne suffit-elle pas à maintenir le taux de fécondité ?
Anne Solaz : Les démographes s’interrogent en effet sur ce désir d’enfant. Il semble qu’au-delà de la fécondité, le désir d’enfant lui-même est fragilisé, exposé à des contextes et des contraintes qui font renoncer à concevoir : la situation économique, le manque d’aides, la peur de l’avenir, le climat…
Avant, la politique familiale était universelle, et s’adressait à tous les parents. Aujourd’hui, elle est devenue bien plus sociale. Mais la baisse de la fécondité concerne tous les parents quels que soient leurs revenus, et pas seulement les parents (les plus aisés) un peu délaissés par la politique familiale de ces dernières années. La fécondité baisse en France comme de nombreux autres pays d’Europe. C’est une tendance de fond et un changement de politique familiale ne sera pas suffisant pour enrayer cette baisse. Ce sont des problématiques plus profondes. Une étude, à laquelle je collabore, est d’ailleurs en cours pour mieux comprendre les raisons de cette baisse de désir d’enfant. Les résultats devraient être publiés en 2025.
Il y a bien eu la réforme du congé parental en 2015, mais n’a-t-elle pas eu l’effet inverse de celui escompté ?
Je ne sais pas s’il y avait derrière cette réforme l’idée d’avoir un impact sur la fécondité. En tout cas ce n’était pas annoncé comme tel. Mais en effet, les pères utilisent très rarement ce congé parental et une partie des mères aurait renoncé à prendre ce congé raccourci. La réforme a accéléré le retour des mères au travail ou au chômage, et n’incite pas à l’agrandissement de la famille…
Vous vous êtes intéressées à la diversité des parcours des familles dans les lieux d’accueil de la petite enfance. Quel lien faites-vous avec la fécondité ?
Certains parents ont un parcours continu dans une même structure : ils obtiennent une place en crèche dès les premiers mois de leur enfant, qu’ils sont garantis de conserver jusqu’à son entrée à l’école maternelle, ce qui leur permet d’avoir une vision à long terme très rassurante. On observe que ces parents-là vont avoir un second enfant un peu plus vite que les autres, qui ont recours à une assistante maternelle ou des modes d’accueil très variés jusqu’aux trois ans de l’enfant.
On voit donc qu’il est important de chercher à garantir une stabilité de tous ces modes d’accueil : si cela n’a pas forcément d’effet sur le niveau de fécondité, on constate que cela accélère un peu les projets ! Les parents qui jonglent entre différents modes d’accueil, les grands parents, les baby-sitters, prennent plus de temps avant d’agrandir la famille. Car il est plus difficile pour eux d’envisager un autre enfant et toute la charge mentale et financière que cela représente… L’instabilité des modes d’accueil accroit le délai entre deux naissances mais ne diminue pas la probabilité d’avoir une enfant de plus.
Vous relevez qu’« au sein des familles qui ont recours à un mode d’accueil formel, l’enfant suivant arrive plus rapidement (…) lorsque le ou les premiers enfants sont accueillis en crèche plutôt que par une assistante maternelle ». Pourquoi ce constat ?
Nous ne sommes pas allés dans les détails des qualités des modes d’accueil. Mais les choses semblent peut-être plus incertaines avec une assistante maternelle : les vacances, le départ à la retraite, l’arrêt maladie… On peut être moins satisfait d’une personne tandis que dans une crèche, comme toute une équipe accueille, il y a plus de garanties. Mais les assistantes maternelles offrent un mode d’accueil qui semble être tout de même assez stable : en général les enfants y restent jusqu’à leur entrée à l’école.
Sur quels leviers les politiques publiques peuvent-elles agir aujourd’hui pour favoriser le désir d’enfant et la fécondité ?
On a beaucoup agi sur les modes d’accueil, sur l’emploi des mères… Peut-être pourrait-on davantage agir sur la société elle-même. Réfléchir à la place de la famille et de l’enfant : sont-ils les bienvenus partout ? Quid des lieux publics ? On observe que maintenant, les lieux sont très cloisonnés. Certains mêmes, interdits aux enfants. Réfléchir à l’accueil des enfants et des familles de manière générale pourrait être une manière de soutenir la fécondité : il y a une forte baisse du désir d’enfant sans doute liée à la moindre norme sociale à avoir des enfants. Autrefois, il y avait une forte pression sociale, la maternité était presque une norme. On pourrait considérer comme positif qu’aujourd’hui les couples puissent désormais se sentir libres d’avoir ou non des enfants. Mais en revanche, si c’est un choix contraint, la politique familiale et l’Etat ont le devoir de les aider.
Pour en savoir plus
Lire la revue Informations Sociales n°211
Propos recueillis par Laurence Yème
PUBLIÉ LE 03 septembre 2024
MIS À JOUR LE 31 octobre 2024