Carnet de bord d’une éducatrice de jeunes enfants à travers l’Asie
Depuis septembre, Salomé, EJE, traverse l’Asie avec son compagnon. Pas pour « faire des pays », mais pour regarder comment grandissent les enfants dans des contextes très différents de la France. Là où les structures sont rares, parfois absentes, et où l’État n’a pas toujours la même place dans l’accompagnement de l’enfance. Voici son témoignage sous forme de carnet de bord.
Je suis éducatrice de jeunes enfants. Et forcément, mon regard n’est jamais tout à fait celui d’une simple voyageuse. Très vite, j’ai été confrontée à une réalité à laquelle je ne m’attendais pas totalement : dans de nombreux pays, les structures d’accueil du jeune enfant sont rares, peu visibles, parfois inexistantes. Lorsque l’État n’occupe pas la même place dans l’accompagnement de l’enfance, d’autres équilibres se mettent en place. Au départ, j’avais imaginé quelque chose de très cadré : contacter des crèches, rencontrer des professionnelles, échanger avec des parents. Très vite, je me suis rendu compte que ce serait impossible dans certains pays, notamment au Japon et en Corée du Sud, où l’accès aux structures est très fermé et la réserve culturelle forte. Alors j’ai changé de posture.
J’ai fait avec ce qui était possible : aller là où sont les familles, observer leur quotidien, regarder les enfants jouer, entrer en relation autrement. Quand il y a des enfants, ils viennent. On se comprend par les gestes, les regards, le jeu.
Corée du Sud: aucun tabou sur les écrans
En Corée du Sud, je n’ai pas pu accéder aux structures d’accueil. Mon attention s’est donc portée sur le quotidien des familles dans les lieux publics. Je sais aussi que l’entrée à l’école se fait plus tard qu’en France, autour de 6–7 ans. Avant cela, les enfants sont majoritairement gardés dans la sphère familiale ou dans des structures privées, selon les possibilités des famille. J’ai été frappée par la présence très visible des écrans auprès des jeunes enfants, parfois très petits : au restaurant, dans les transports, dans les halls d’immeubles.
Lors d’un échange bref avec une jeune mère à Séoul, elle m’a expliqué que l’écran permettait à son enfant de patienter dans un environnement qui n’était pas pensé pour lui, sans que cela soit vécu comme un échec éducatif.
Mon regard d’EJE
Ça m’a interrogée sur notre rapport très normatif aux écrans en France. Là-bas, je n’ai pas ressenti de culpabilité parentale autour de ça. Ça m’a amenée à me poser autrement la question du contexte, du sens et de l’accompagnement.
Japon : des rituels, des normes, peu de place pour l’imprévu
Au Japon, même constat : impossible d’accéder aux structures. Je n’ai donc pas « analysé » un système, mais repéré des codes culturels très visibles. J’ai perçu une organisation très ritualisée : des règles claires, des gestes codifiés, parfois des uniformes dès le plus jeune âge selon les établissements. La relation à l’adulte est très marquée par le respect. J’ai vu des enfants saluer leur enseignant par un geste symbolique, parfois un contact sur le front. Ce n’est pas un geste affectif comme on l’entend en France, mais un rituel culturel de respect.
Je sais aussi que l’accès aux crèches est conditionné par un besoin de garde, souvent lié à la situation professionnelle des parents, avec des priorités et un nombre de places limité. Je me suis permis d’interroger un parent rencontré dans un parc d’enfants à Kyoto. Il m’a répondu avec pudeur que ce cadre très structuré était rassurant pour les enfants, car ils savaient exactement ce qui était attendu d’eux.
Mon regard d’EJE
J’ai ressenti un cadre très sécurisant, très structuré, mais aussi très normé. Peu de place visible pour l’imprévu ou l’expression spontanée de l’enfant, en tout cas de l’extérieur.
Taïwan : des enfants autonomes
À Taïwan, surtout en dehors des grandes villes, l’enfance est très visible dans l’espace public. Beaucoup d’enfants jouent dehors, souvent en groupe, de manière libre. Je n’ai pas repéré de structures d’accueil clairement identifiées pour les jeunes enfants dans les villages traversés. Cela ne signifie pas qu’elles n’existent pas, mais qu’elles sont peu visibles ou difficilement accessibles dans ces zones. Les échanges avec les familles ont été limités. Les personnes rencontrées se sont montrées très pudiques et peu accessibles, rendant la communication difficile. Nous avons également ressenti une certaine distance vis-à-vis du tourisme, qui ne semblait pas toujours perçu de manière positive, du moins dans les régions que nous avons traversées.
Mon regard d’EJE
J’ai été frappée par l’autonomie des enfants, leur capacité à s’organiser ensemble, à jouer sans adulte constamment présent. Mais aussi par l’absence d’un cadre structurant pour les plus petits, tout reposant sur la famille.
Indonésie : des réalités très contrastées
À Jakarta, les inégalités sont frappantes. Il existe des structures privées, mais elles sont réservées à une minorité de familles. Dans les quartiers populaires, les enfants sont majoritairement gardés au sein de la famille. À Bali, j’ai découvert des structures privées accueillant des enfants autour de trois ans, souvent destinées aux familles expatriées ou très favorisées. Elles existent, mais ne reflètent pas le quotidien de la majorité des familles locales. Sur Gili Air, j’ai rencontré de toutes petites structures, très pauvres en moyens matériels, mais avec des enseignants très investis. Les enfants semblaient heureux de pouvoir aller à l’école.
Je garde un souvenir précis d’un petit groupe d’enfants rencontrés dans une ruelle. Ils avaient fabriqué un jeu à partir de presque rien : une vieille bouteille en plastique, quelques cailloux, un bout de ficelle. Ils se lançaient des défis, riaient, s’organisaient entre eux. L’un d’eux est venu spontanément vers moi et m’a tendu son « objet », comme pour m’inviter à participer. Sans langue commune, l’échange s’est fait par les gestes, les regards, les sourires. Pendant quelques minutes, le jeu a créé un espace relationnel, un temps suspendu, malgré la dureté de l’environnement. Ces enfants ne manquaient pas de créativité. Leur capacité d’adaptation et leur envie de jouer étaient évidentes. Le jeu, ici comme ailleurs, est un langage universel.
Mon regard d’EJE
Ces expériences mettent en lumière la force du jeu libre et des interactions spontanées. Le jeu avec les éléments naturels apparaît comme une ressource essentielle, finalement quelles que soient les conditions de vie des enfants.
Philippines : le jeu comme refuge
Les Philippines m’ont profondément marquée par la place qu’occupent les enfants dans l’espace public. J’y ai rencontré de très jeunes enfants, parfois âgés de moins de cinq ans, présents seuls ou en groupe dans les rues, dans des contextes de grande précarité. Leur quotidien semblait se dérouler dehors, sans espace clairement identifié pour eux. Ce qui m’a frappée, c’est que, malgré ces conditions, le jeu trouvait encore sa place. Dans une ruelle, j’ai vu plusieurs enfants transformer leur environnement immédiat en terrain de jeu : un morceau de carton devenait une voiture, des cailloux servaient de pions, la terre devenait matière à exploration.
Mon regard d’EJE
Le jeu m’est apparu comme un véritable refuge pour l’enfant, une manière de se construire malgré un environnement instable. Mais cette expérience m’a aussi rappelé que le jeu, aussi essentiel soit-il, ne peut remplacer un cadre sécurisant et protecteur. Sans adulte référent, sans lieu pensé pour l’enfant, il devient davantage une ressource de survie qu’un réel support de développement.
Ces rencontres renforcent ma conviction quant à l’importance du rôle des professionnels de la petite enfance : offrir aux enfants des espaces contenants, où le jeu peut être accompagné, soutenu et inscrit dans une démarche de protection et de développement global.
Laos et Cambodge : grandir au rythme du travail des adultes
Au Laos comme au Cambodge, les enfants, dès le plus jeune âge, sont très présents aux côtés de leurs parents pendant leur temps de travail. Ils les accompagnent naturellement sur leurs lieux d’activité : night markets, petits restaurants locaux, échoppes de rue. Certains aident à servir les clients, d’autres regardent, reproduisent des gestes ou participent à leur manière. J’ai également croisé des enfants faisant la manche, intégrés à cette réalité quotidienne.
Ce qui m’a marquée, c’est que beaucoup semblaient heureux de « faire comme les grands ». Ils souriaient, prenaient leur rôle au sérieux, cherchaient le regard approbateur de leurs parents. Le travail n’apparaissait pas comme une contrainte imposée, mais comme une continuité naturelle de la vie familiale. Néanmoins, ces impressions restent partielles : mes observations étaient trop brèves pour saisir pleinement ce que ces enfants ressentaient ou pensaient de la place qui leur était donnée.
Au Cambodge, j’ai rencontré une seule structure clairement visible et ouverte aux visiteurs : Pour un Sourire d’Enfant (PSE). Créée à la fin des années 1990 par Christian et Marie-France des Pallières, après la découverte des conditions de vie des enfants vivant sur l’ancienne décharge de Phnom Penh, cette association propose aujourd’hui un accompagnement global : accès à l’éducation, à la santé, à l’alimentation et à la formation professionnelle. L’organisation du lieu, la présence constante d’adultes référents et la structuration des temps montrent combien un cadre pensé pour l’enfant peut être sécurisant et porteur, même dans un contexte de grande précarité.
Cette visite m’a profondément émue. J’y ai vu des enfants souriants, investis dans leur quotidien, heureux d’apprendre, de jouer, de vivre « comme tout le monde », malgré des conditions de départ extrêmement difficiles. Ce projet m’a rappelé avec force que, lorsqu’un enfant est reconnu, accompagné et entouré, il peut se construire et se projeter, quelles que soient ses origines ou son histoire.
Mon regard d’EJE
Au Laos et au Cambodge, l’enfant grandit au cœur de la vie adulte, dans une logique d’imitation et de participation précoce. Cette proximité favorise le sentiment d’appartenance et la transmission, mais interroge aussi sur la place laissée aux besoins véritables de l’enfant. La rencontre avec une structure comme PSE met en lumière l’importance d’espaces dédiés, où l’enfant est reconnu avant tout comme un enfant, tout en tenant compte de son contexte de vie.
Ce que ce voyage a transformé dans ma posture d’EJE
Ce voyage m’a rappelé qu’il n’existait pas un seul modèle d’accueil du jeune enfant. Les pratiques sont profondément liées à la culture, à l’économie, à la place accordée à la famille et à l’enfance dans chaque société. Il ne s’agissait pas de chercher ce qui est « mieux » ou « moins bien », mais d’accepter que nos repères professionnels, construits en France, ne sont pas universels.
Cette prise de recul a nourri ma réflexion et déplacé mon regard. Mon identité d’éducatrice de jeunes enfants s’en trouve aujourd’hui enrichie. Cette expérience m’amène à envisager différemment mon retour sur le terrain, avec une conscience encore plus forte de la valeur des structures d’accueil accessibles, pensées pour répondre aux besoins fondamentaux des enfants. Je suis encore plus convaincue du rôle essentiel que jouent les professionnels de la petite enfance dans le développement des tout-petits, leur sécurité et leur accompagnement au quotidien.
PUBLIÉ LE 04 février 2026
Une réponse à “Carnet de bord d’une éducatrice de jeunes enfants à travers l’Asie ”
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Merci pour votre regard d’EJE. Ce partage est enrichissant.