Caroline Vattaire, puéricultrice : « Le projet d’établissement redonne du sens, de la cohésion et de la cohérence pour travailler en équipe »
Infirmière puéricultrice, cadre de santé spécialisée en sciences de l’éducation, directrice de crèche, consultante et formatrice… Caroline Vattaire a porté de multiples casquettes depuis qu’elle a commencé sa vie professionnelle en 1993. En tant que coordinatrice en services petite enfance, elle a accompagné de nombreuses équipes d’établissement d’accueil de jeunes enfants (EAJE) dans l’élaboration et la rédaction de leur projet d’établissement. Dans Du projet éducatif au projet d’établissement en EAJE, de l’écriture à l’action centrée sur l’enfant, elle partage ses réflexions sur cet outil qui pose les bases des actions autour de l’enfant et de sa famille ainsi qu’une méthodologie pragmatique et étayée pour inciter les équipes à se l’approprier. Explications.
Les Pros de la Petite Enfance : le projet d’établissement est entré en vigueur par le décret du 1er août 2000. Pourquoi ce livre « mode d’emploi » plus de vingt ans plus tard ?
Caroline Vattaire : Parce que la rédaction et l’actualisation du projet d’établissement en établissement d’accueil de jeunes enfants (EAJE) sont souvent vécues comme un travail chronophage. Les équipes et les directrices ont peu de temps à y consacrer dans toutes leurs tâches au quotidien. Pourtant, le projet d’établissement écrit est un support de dialogue et d’échanges pour tous les professionnels de la crèche. C’est le constat que j’ai pu faire sur le terrain en tant que coordinatrice en services petite enfance. J’ai accompagné les équipes de crèches dans la rédaction et l’actualisation de leur projet. C’est à ce moment-là que j’ai créé une méthodologie en mettant l’enfant au centre, comme le précise le sous-titre de mon livre. Par ailleurs, depuis le 1er août 2000, le décret a été modifié deux fois, en 2007 et en 2010, puis réformé en 2020 par la loi d’Accélération et de simplification de l’action publique (ASAP). Puis, le décret du 30 août 2021, relatif aux assistants maternels et aux établissements d’accueil de jeunes enfants, a reformulé le contenu du projet d’établissement. Je le détaille dans mon livre. J’y apporte aussi des réponses aux questions légitimes des professionnels : quel est son intérêt pour les directions et les équipes ? Qui le lit ? Comment peut-il être porteur de sens ?
Justement, qu’est-ce qu’un projet d’établissement et à quoi ça sert ?
Le projet d’établissement est le référentiel commun à l’équipe et aux partenaires qui participent aux services aux familles en EAJE. Il pose les bases des actions autour de l’enfant et de sa famille. Il est un outil de management dans lequel toute l’équipe a son mot à dire. C’est la colonne vertébrale des actions menées dans la crèche. Il comprend trois grands chapitres : le projet social et de développement durable, le projet d’accueil et le projet éducatif. Sa rédaction ainsi structurée est plus facile. Par exemple, la famille a sa place dans le premier chapitre ; les compétences professionnelles dans le deuxième ; et l’enfant dans le troisième. Quand le projet d’établissement est clairement écrit, c’est un outil merveilleux et utile pour les professionnels au quotidien. Surtout, il redonne du sens, de la cohésion et de la cohérence pour travailler ensemble en équipe et parler des pratiques éducatives avec les parents et les partenaires extérieurs. C’est un élan encourageant et motivant pour tous, source de création pour les professionnels.
Un outil, cela signifie que le contenu n’est pas figé ?
Bien sûr ! Son contenu est surtout souple. Il évolue, s’adapte, s’ajuste dès que les professionnels en éprouvent le besoin. Par exemple, si une équipe souhaite intégrer dans ses pratiques un nouveau projet dans ses actions de soutien à la parentalité, il suffit d’aller dans le premier chapitre qui concerne les familles et de l’ajouter après y avoir réfléchi ensemble. Si l’équipe décide de retravailler autour du repas, de l’endormissement ou du jeu pour répondre à une situation précise, il est alors possible de réactualiser le projet éducatif en modifiant uniquement quelques paragraphes ou quelques lignes dans la partie concernée.
Cela demande du temps de réfléchir ensemble… Surtout lorsqu’il s’agit d’écrire le projet dans sa totalité ?
Oui, cela demande du temps et c’est souvent le nœud du problème. Néanmoins, c’est du temps gagné. Certes, une fois que l’on a dit cela, que fait-on pour motiver les équipes à s’y mettre ? Je préconise de commencer par écrire le projet éducatif, qui est le troisième chapitre du projet d’établissement, car c’est la première motivation des professionnels de la petite enfance. Ils ont choisi leur métier pour que leurs pratiques soient porteuses de sens et ils sont partants. Au-delà du temps, la question du rapport à l’écriture se pose également. Rédiger est parfois laborieux. Pourtant, tous en sont capables s’ils sont accompagnés et encouragés par la direction de l’établissement. De plus, le travail en équipe permet de s’entraider pour coucher les mots sur le papier. Les chapitres s’écrivent au fur et à mesure. Certains sont davantage du ressort de la direction de la crèche, tels que l’environnement social de l’établissement et les prestations d’accueil proposées, tandis que les professionnels de l’équipe peuvent s’investir dans les autres chapitres du projet.
Dans votre livre, vous consacrez une partie au projet pédagogique. Ce projet ne fait pourtant pas partie du projet de l’établissement…
En effet, le projet pédagogique est un outil à part. Il permet de faire directement le lien avec le projet éducatif et l’ensemble du projet d’établissement. Souvent, l’éducatif et la pédagogie se mélangent car les deux sont centrés sur l’enfant. Dans mon livre, je les dissocie avec d’un côté la « scène », le projet éducatif, et de l’autre « l’arrière-scène », le projet pédagogique. Dans le projet éducatif, l’équipe explicite les orientations éducatives de la crèche en s’appuyant sur ses valeurs et sa sensibilité partagées en faveur de l’accueil au quotidien de l’enfant. Ensuite, concrètement, le projet pédagogique rend compte de la mise en œuvre de la pratique pédagogique. Pour aider les équipes à l’écrire, j’ai imaginé des fiches pédagogiques comme outil de rédaction, de mise en place et de suivi des actions.
Qu’apportent ces fiches pédagogiques aux équipes ?
Les fiches pédagogiques rendent compte des savoirs et des compétences des professionnels. Ces derniers sont fiers d’avoir l’opportunité de décrire leurs pratiques, de pouvoir en parler facilement et de les réajuster chaque fois que nécessaire. Écrire les fiches pédagogiques en équipe permet également de remonter de l’observation de l’enfant vers l’ajustement des moyens à mettre en place pour être au plus près de ses besoins. De plus, un véritable travail d’échanges autour de la pédagogie en crèche peut se tisser entre les professionnels avec le partage de ces fiches qui deviennent le support de discussions. Le temps passé sur l’élaboration des fiches pédagogiques est du temps gagné sur la transmission et la valorisation des pratiques éducatives entre tous les adultes qui prennent soin de l’enfant.
Propos recueillis par Anne-Flore Hervé
PUBLIÉ LE 27 juin 2023