Gestionnaire de micro-crèche : la reconversion passionnée de Delphine Thévenin-Passereau
Gestionnaire de trois micro-crèches près de Grenoble depuis plus de 10 ans, Delphine Thévenin-Passereau ne déconnecte jamais ! Arrivée à la petite enfance sur le tard mais passionnée par son métier, elle partage avec les Pros son parcours professionnel riche et atypique et son regard sur un métier souvent méconnu.
Delphine, la quarantaine et le regard pétillant, est de ces jeunes femmes qui ont tracé leur route avec détermination et su faire de chaque difficulté rencontrée une force pour la suite… Ses études supérieures en sociologie des organisations puis ressources humaines la mènent tout naturellement à une carrière de 15 années de direction des ressources humaines au sein de grands groupes français et étrangers. Elle subit les fusions, les restructurations et trois plans sociaux ; compose avec des directeurs qui tirent la couverture à eux sur tous les projets, n’est pas toujours en phase avec les décisions prises, et s’épuise dans des ressources humaines de moins en moins humaines…
En parallèle, confie-t-elle, « ça faisait des années que j’avais envie d’entreprendre quelque chose, mais je n’avais aucune idée de la branche dans laquelle me lancer… » En devenant maman non sans mal, après une grossesse gémellaire éprouvante et la perte d’un petit bébé, elle profite d’un congé maternité salvateur et découvre – en envisageant de reprendre son travail sans grande motivation – la complexité des modes d’accueil, le manque de places, le tiraillement de devoir laisser son enfant et l’échec lorsqu’une assistante maternelle lui décrète que finalement, sa fille « n’est pas adaptable ». « J’ai trouvé ça d’une violence inouïe, se souvient Delphine, et je me suis dit qu’il fallait vraiment faire quelque chose pour les mamans. Elles ne doivent pas subir ça ! ». Elle trouve alors une place pour sa fille en accueil occasionnel dans une micro-crèche qui vient d’ouvrir à Lyon, fait une rupture conventionnelle avec son employeur et s’informe autant qu’elle le peut sur ce nouveau mode d’accueil alors alternatif.
Se faire accompagner pour ne pas chuter
En effet, en 2011, les micro-crèches n’en sont encore qu’à leurs balbutiements, et tout reste à faire ! En s’installant près de Grenoble avec sa petite famille, Delphine trouve rapidement un local et se lance dans les travaux. 18 mois de préparation pour ouvrir deux micro-crèches jumelles, Les Cabanes. « Les banques qui me recevaient ne voulaient pas me suivre, on me disait que les micro-crèches n’avaient aucun avenir… J’ai fini par payer un cabinet spécialisé dans le montage de micro-crèche, qui m’a coachée sur le pôle architecture et le dossier d’ouverture pour la CAF et la PMI. Je me suis faite accompagner pour ne pas me casser la figure mais j’ai choisi de rester indépendante, de ne pas faire partie d’un réseau, pour rester la seule décisionnaire. »
C’est tout de même un parcours du combattant. Delphine finance seule son projet car la CAF lui refuse toute subvention. « Bien que mon projet remplisse toutes les cases, la loi venait de changer, et selon leurs chiffres obsolètes, je n’étais pas dans une zone prioritaire. J’ai remis trois fois mon dossier sur la table et finalement autofinancé mon projet en mettant ma maison en hypothèque…. Ca met une certaine pression ! Heureusement mon mari a été d’un soutien sans faille… » Les Cabanes ouvrent fin 2013, peu après la naissance de son petit garçon. Quatre ans plus tard, Delphine s’associera pour ouvrir Les Petits Alpins, une troisième micro-crèche à Grenoble.
Tout repose sur le recrutement de l’équipe
Dans ses crèches, Delphine n’affiche pas d’engagement particulier. « On fait de notre mieux ! » résume-t-elle. Le traiteur est local, les équipes proposent des activités cirque, éveil musical, yoga, sont adeptes du recyclage, utilisent des produits naturels… Pour offrir une véritable qualité d’accueil, il faut cependant recruter et former des équipes qui tiennent la route. C’est là que son expérience en ressources humaines est un atout de taille : « J’ai fait passer énormément d’entretiens d’embauche, et je suis intransigeante ! Une micro-crèche, c’est une histoire de personnes, de fibre et de vocations, tout repose sur le recrutement de l’équipe et la relation de confiance que l’on entretient avec elle. Je recrute des professionnels de la petite enfance mais je me considère davantage comme une gestionnaire de terrain, fine connaisseuse de leurs métiers. Je ne suis pas une férue de pédagogie, en revanche, je donne mon avis, ma vision, je m’informe, je lis des articles, j’échange avec mes équipes… et je fais une totale confiance à ma directrice (EJE) sur ces questions-là ! »
Il y a trois ans, elle a néanmoins passé son CAP petite enfance en candidat libre. Certainement pour être plus crédible, mais aussi pour mieux comprendre le métier de chacune…. Selon Delphine, deux à trois ans sont nécessaires pour stabiliser une équipe en micro-crèche. La formation est également essentielle : outre l’analyse de pratique tous les deux mois devenue obligatoire, les équipes ont deux journées pédagogiques et deux formations collectives par an, ainsi qu’une formation individuelle si elles le souhaitent.
« Je ne veux pas perdre de vue le terrain »
La gestion du personnel et des absences, la gestion des contrats, les commandes, les inscriptions, les réponses aux parents, le site web et la communication, les finances et la comptabilité… La gestionnaire a un œil sur tout mais ne reste pas enfermée dans son bureau : « Je suis présente dans mes crèches, insiste Delphine, j’y suis tous les matins et je connais bien mes équipes et même les enfants. Mais avant l’ouverture de la 3e crèche, je l’étais beaucoup plus ! » C’est d’ailleurs la raison pour laquelle elle n’ouvrira pas de 4e crèche, pour rester proche de ses équipes… « Je ne veux pas perdre de vue le terrain, explique-t-elle, lucide. Certains en montent quinze, vingt… Moi j’ai envie de savoir ce qui se passe dans mes crèches, de faire du qualitatif et non pas du quantitatif. C’est en tout cas pour cela que j’ai choisi ce métier. C’est vrai qu’une fois qu’on a le business model, c’est facile de dérouler ! Mais je suis persuadée qu’on finit par perdre pied. » Mais Delphine explique aussi « qu’une micro-crèche ce n’est pas une poule aux œufs d’or. » Qu’il y a autant de charges que de recettes ou presque et qu’on ne vit pas avec une micro-crèche, et c’est bien pour cela que, fréquemment, les gestionnaires d’une micro-crèche cumulent avec un autre emploi…
Souplesse et heures supplémentaires
Passionnée par son métier, Delphine dit n’avoir jamais douté de son choix. Même dans les périodes les plus difficiles comme pendant la pandémie de Covid19. « Il faut dire qu’on n’a pas du tout été aidées : la PMI nous donnait les informations un mois après, on était vraiment livrées à nous-mêmes, je passais mes nuits à chercher ces masques en Chine ! Heureusement que je ne venais pas juste d’ouvrir. De nombreuses micro-crèches ont mis la clef sous la porte. Sans un minimum de trésorerie, on ne pouvait pas tenir ! » Même quand il faut trouver une remplaçante à 21 heures pour pouvoir accueillir les enfants le lendemain matin… « Je suis obligée de faire le grand écart tout le temps, mais c’est ce qui est passionnant ! » dit-elle dans un sourire. Et les enfants, les parents, le lui rendent bien…
Depuis la pandémie de Covid19, la gestionnaire s’est mise en télétravail les après-midi ; la liberté et la souplesse d’organisation compensent le nombre d’heures travaillées, car elle ne décroche jamais ! « Je n’ai pas de comptes à rendre, je m’organise comme je veux mais en revanche je ne coupe jamais ! avoue-t-elle. La nuit, le weekend, même pendant les trois semaines de fermeture… Je ne peux pas me permettre de laisser les parents sur le carreau et ma crèche en friche ! Mais ce n’est pas pesant, ça s’équilibre… »
Les écueils des micro-crèches
Si Delphine dresse un tableau très positif de son métier, elle reconnaît que monter une micro-crèche n’est pas si simple, et comporte quelques écueils. Il y a le financement parfois périlleux et la gestion d’entreprise, mais il faut aussi « être d’équerre et suivre de près ses dépenses et ses charges, être attentif à ses équipes et savoir prendre des mesures disciplinaires si nécessaire… ». Elle reconnaît qu’être la seule garante de la pérennité de l’entreprise, des 13 salariées qu’elle embauche met une certaine pression sur ses frêles épaules. C’est sa responsabilité, engagée envers les fournisseurs, les parents, les enfants, qui ne l’autorise pas à faire de l’approximatif. Bien que très indépendante, Delphine admet qu’elle ne se sent pas du tout soutenue par le système.
Si elle a adhéré au REMI pour rester informée, elle fait partie, en parallèle, d’un petit collectif local de micro-crèches du Grésivaudan qui lui apporte bien davantage. Ensemble, elles échangent régulièrement autour des questions de recrutement, de gestion, et même de rémunération pour harmoniser leurs grilles. En revanche les tarifs restent un sujet très tabou (bien que plafonnés par la CAF) car toutes craignent énormément la concurrence.
Concurrence et contraintes réglementaires
Laurence Yème
PUBLIÉ LE 29 juin 2022
MIS À JOUR LE 01 septembre 2025