Josette Serres au sujet du « time out » en crèche : « Caroline Goldman confond le symptôme et la cause »
Dans un post Linkedin publié le 23 novembre, la psychologue Caroline Goldman qui mène une croisade médiatique sans fin contre l’éducation positive, récidive cette fois-ci avec les crèches. Elle préconise d’y appliquer le « time out », c’est-à- dire l’isolement temporaire des enfants dits « agressifs ». Cette nouvelle sortie à déclenché l’ire des professionnels de la petite enfance, à commencer par Josette Serres, docteur en psychologie du développement et spécialiste des neurosciences.
Les Pros de la petite enfance : Quelle a été votre première réaction en lisant le post de Caroline Goldman ?
Josette Serres : Je ne me suis jamais impliquée dans ce débat car je considérais qu’il concernait les parents. Mais cette fois, il me semble que des limites ont été dépassées. La première chose qui me choque, c’est qu’elle prend position alors qu’elle ne dispose d’aucune légitimité dans ce domaine. Les crèches sont régies par des règlements intérieurs. Les professionnels savent ce qu’ils doivent faire et s’appuient par ailleurs sur la Charte nationale pour l’accueil du jeune enfant qui établit des principes. Ce n’est pas au personnel de décider de son propre chef de la conduite à adopter. Et puis, autre grande nouvelle qu’elle ne connaît peut-être pas, nous sommes en train de rédiger un référentiel de l’accueil des enfants en crèche. Et dans ce texte, il est écrit en toutes lettres que les professionnels doivent toujours rester à proximité des enfants. Leur rôle consiste à protéger l’enfant qui est un être totalement immature et dépendant. Je crois que chacun doit vraiment rester à sa place.
Vous pointez également une erreur de méthodologie et de raisonnement dans l’approche de la psychologue ? Pourriez-vous détailler ?
On ne peut pas dire d’un enfant qu’il est agressif et qu’il faut l’exclure point barre. En collectivité notamment, les comportements peuvent avoir des causes multifactorielles. Les chercheurs, aguerris aux statistiques, réalisent des analyses fouillées pour regarder justement ce qui peut influencer le comportement des enfants, leur capacité d’apprentissage etc. Ils s’appuient sur des paramètres comme le nombre d’enfants présents dans la salle, l’activité en cours, l’âge, et se gardent bien de proposer des analyses simplistes. Caroline Goldman a peut-être croisé quelques professionnels qui lui ont fait part de la frustration qu’elle énonce, mais ce n’est absolument pas représentatif de la vie dans les crèches.
Deuxième point, il me semble que Caroline Goldman commet une erreur de raisonnement : elle confond le symptôme et la cause. Elle nous dit que pour soigner l’agressivité, il faut isoler l’enfant sans chercher à comprendre l’origine de son comportement. Si vous avez une blessure au bras, vous allez la faire analyser pour connaître le traitement. Là, elle ne fait pas cette analyse, elle généralise et considère que tous les petits doivent être « traités » de la même façon. Il s’agit pour moi d’une véritable erreur logique que même un médecin débutant ne ferait pas. Elle regarde les choses par le petit bout de la lorgnette.
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Peut-on parler d’agressivité chez un enfant de moins de trois ans ?
Je tiens d’abord à rappeler que l’enfant jusqu’à ses trois ans a un cerveau qui ne lui permet pas d’inhiber certains comportements. Cela signifie qu’il ne peut pas freiner ou stopper une pulsion en cours. C’est mal connaître son développement que de croire qu’il est en capacité de se contrôler et de prendre sur lui. C’est également mal connaître tous les effets de la collectivité sur le tout petit. De nombreuses études ont démontré que l’enfant sécrète des taux élevés de cortisol quand il est en crèche parce que justement, la collectivité le stresse. De fait, si vous n’êtes pas dans la proximité avec lui, ces comportements risquent de se décupler. Je préfère parler de comportements impulsifs ou de conflits plutôt que d’agressivité.
Pourquoi déconseillez-vous la mise à l’écart du groupe, le « time out » que préconise Caroline Goldman ?
Revenons sur le principe de la théorie de l’attachement, une théorie validée scientifiquement. Il a été mis en évidence qu’un bébé est un être très vulnérable, entièrement dépendant, qui ne peut rien faire seul. L’autonomie biologique chez un enfant de 3 ans n’existe pas. Pour assurer sa survie, le tout-petit a besoin de proximité avec l’adulte, elle lui signifie qu’il n’y a pas de danger particulier. Avec cette théorie du « time out », on propose de mettre l’enfant volontairement en dehors de la proximité de l’adulte pour créer chez lui un sentiment d’abandon. C’est extrêmement violent. Le tout-petit est frustré, il en déduit qu’il ne peut pas compter sur l’adulte, qu’il ne joue pas son rôle de protecteur. Tout ce manque de sécurité affective a des répercussions. Je me souviens d’une crèche où une chaise rouge avait été désignée comme celle où l’enfant devait aller réfléchir à sa bêtise. Les mentalités ont heureusement évolué, nous avons mis en évidence l’inefficacité de ces punitions et leurs conséquences sur les enfants.
Comment les professionnels doivent-ils alors réagir face à des comportements impulsifs ?
Il est vrai que l’on peut être soi-même mis à mal dans ces situations. Mais ce qui est intéressant en crèche, c’est que l’on est jamais tout seul et si on sent qu’un enfant nous met un petit peu hors de nous, il est toujours possible de passer le relais à quelqu’un d’autre et se mettre en soupape. Ensuite, le protocole lorsqu’il y des conflits ( morsures, griffures et coups), consiste en premier lieu à observer l’enfant pour essayer de comprendre ce qui déclenche le comportement. Et la plupart du temps, la cause est facilement identifiable car il s’agit de causes systémiques.
Toute la journée nous observons des petits dérèglements qu’il faut sans cesse réajuster parce qu’un enfant se dérègle très vite quand son environnement change. En cas de crise, il est ainsi préférable de s’isoler dans un coin tranquille avec l’enfant. Jusqu’à 3 ans au moins, il n’a pas encore la capacité neurologique de pouvoir s’apaiser tout seul, il a besoin de la proximité de l’adulte qui simplement en le touchant déclenche la libération d’ocytocine, qui le calme. Cette mise à l’écart peut durer 5, 10 minutes. Peu à peu, on observe que sa respiration et son rythme cardiaque redeviennent normaux. Il reprend ses esprits et on peut alors commencer à lui parler de ce qui s’est passé. Plus vous consolez un enfant quand il est tout petit, mieux il consolide ses régulations émotionnelles à l’âge adulte.
Candice Satara
PUBLIÉ LE 29 novembre 2024
MIS À JOUR LE 01 décembre 2024
Une réponse à “Josette Serres au sujet du « time out » en crèche : « Caroline Goldman confond le symptôme et la cause »”
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merci Mme Serres de mentionner le cortisol, l’ocytocine, les facteurs de stress en crèche, l’immaturité du jeune enfant, le rôle protecteur de l’adulte et la violence rétrograde et inefficace de la chaise rouge, ainsi que le cadre légal dans lequel les crèches s’inscrivent et les droits de l’enfant…tellement d’accord ! Peut-être devriez-vous proposer à Mme Goldman de remplacer les plateaux télé par un stage sur terrain avec vous et dans votre unité de recherche.