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Langage préverbal : comment lire les signaux du tout-petit pour mieux communiquer avec lui ?

Le langage préverbal est le premier mode d’expression et de communication du jeune enfant. Avant les mots, avant les phrases, le bébé s’exprime à travers des signaux physiques et des sons. Ce lexique permet au tout-petit d’exprimer ses besoins, ses émotions et d’établir un contact avec ceux qui s’occupent de lui. Il s’agit d’un véritable outil de communication et de mise en relation, mais encore faut-il savoir observer et interpréter ces signaux pour répondre aux besoins de l’enfant avec le plus de justesse. Voici des clés pour mieux capter ce langage fondamental avec Aurélia Verrier, Cadre infirmière puéricultrice, formatrice et co-autrice du livre « Accompagner le développement sensoriel et affectif du jeune enfant » (Dunod).

La communication préverbale comprend tout ce qui précède l’usage du langage verbal chez l’enfant. Elle se décompose en deux registres :

  • Le non-verbal, qui englobe les signaux corporels (gestes, regard, postures, mimiques).
  • Le paraverbal, qui concerne les signaux vocaux non langagiers (pleurs, cris, gazouillis, babillage).

Dès la naissance, le bébé est « naturellement câblé » pour entrer en relation avec son entourage. Il dispose de compétences innées, qui vont se développer à mesure de ses expériences sensorielles, motrices et relationnelles. Il s’agit de l’attention visuelle, d’un élan spontané à l’interaction avec l’autre par la recherche de proximité ou de contact, de comportements d’imitation et de gestes organisés qui constituent les outils de base de la communication de l’enfant. Ces premiers signaux non verbaux servent à exprimer un besoin non satisfait, solliciter l’attention de l’adulte, ou encore explorer le monde pour le décrypter. Attention, il faut bien différencier cette communication naturelle utilisée spontanément par l’enfant, et ce avant les mots, de l’apprentissage de la communication signée.

Les signaux corporels : le corps, ce premier outil d’expression

Le regard

Premier outil relationnel, le regard est pourtant souvent sous-estimé. En crèche, il arrive parfois qu’un bébé soit déposé sur un tapis avec un mot rapide adressé du type « Je reviens », sans qu’un véritable échange de regard ne s’installe. Or, il est frappant de constater que lorsque l’adulte s’éloigne, le bébé continue souvent de le regarder, alors que ce dernier ne se retourne plus. Il suffit parfois de faire marche arrière pour s’apercevoir que l’enfant le suit encore du regard. Cette présence visuelle silencieuse est l’un des premiers liens entre l’adulte et l’enfant. Le bébé fixe, observe, détourne le regard parfois pour se protéger ou prendre le temps d’intégrer les informations qu’il vient de capter avec ses sens. Lui offrir un regard, c’est lui dire : « je te vois ». C’est un lien fondamental dans la construction de la relation.

Le visage et les mimiques

Selon le psychologue américain Paul Ekman, six émotions de base sont reconnaissables chez tous les êtres humains : joie, tristesse, peur, colère, surprise, dégoût. C’est grâce à des expressions faciales dites « universelles » que l’enfant va pouvoir exprimer ses besoins et ressentis. On peut ainsi observer les différents signaux selon les parties haute, centrale et base du visage.

Par exemple, il existe plusieurs types de sourires : simple, supérieur, inférieur, large, figé, morne, réprimé… Sans tomber dans une interprétation trop rigide, il peut être intéressant de repérer leurs nuances. Il faut savoir que chez le tout-petit, le sourire n’est pas immédiatement un acte volontaire. Dans les premières semaines de vie, il s’agit d’un sourire réflexe. Il ne traduit pas encore une émotion consciente, mais joue déjà un rôle important : il attire l’attention de l’adulte, provoque une réaction, engage la relation. Progressivement, le sourire devient intentionnel. Il existe plusieurs types de sourire. Le sourire large et franc, par exemple, est celui qui exprime le plus clairement l’étonnement, la joie ou l’excitation. C’est un sourire affirmé, engageant, qui marque une volonté forte d’interagir.

Les gestes et postures

Un bébé qui tend les bras, agite les mains, rampe vers un adulte… Ce sont autant de signes d’appel ou d’exploration. L’offrande : un enfant qui tend un objet à un autre ou à un adulte, témoigne d’une volonté de créer une interaction positive. C’est une tentative de communication. À contrario, un bébé qui se cambre en arrière, qui s’allonge en poussant un cri, exprime peut-être un refus ou un inconfort.

Bien-être vs stress

Certains signaux n’évoquent pas forcément une volonté de communiquer, mais plutôt un état. Un bébé en situation de bien-être présente en général un corps détendu, un regard calme, des membres souples, des mains ouvertes et des expressions faciales sereines. À l’inverse, un bébé en état de stress peut présenter des jambes raides, des poings serrés, un visage crispé, une agitation des bras. À noter, certains gestes sont dits d’auto sécurisation comme joindre ses mains, porter ses doigts à la bouche (après 12 mois). Ce sont là des stratégies spontanées observables de régulation émotionnelle en cas de stress ou de conflit.

Les signaux vocaux : le langage de la voix

Le paraverbal se manifeste à travers différents types de sons produits par le bébé avant l’apparition du langage. Les premiers à émerger sont les pleurs : ils constituent un signal d’appel essentiel, pouvant traduire une sensation de faim, de fatigue, un stress, ou parfois simplement un besoin de décharge émotionnelle. Les gazouillis, plus doux et plus rythmiques, apparaissent dans des contextes de confort ou d’intérêt. Ils sont souvent émis lorsque l’enfant se sent détendu, en présence d’une figure familière ou dans un moment d’éveil calme. Le babillage, quant à lui, émerge généralement vers six mois. Il évolue en fonction du développement de la motricité de la bouche et marque une étape importante vers l’apprentissage du langage verbal. Ces vocalisations sont à interpréter en lien avec les signaux corporels observés simultanément pour une meilleure compréhension de ce qu’exprime le tout-petit.

Les pleurs ont fait l’objet de nombreuses recherches, parmi lesquelles celles de Priscilla Dunstan, qui a tenté de les classifier. Elle décrit notamment un son bien connu, le « ouin », qu’elle associe à un état de stress. Pour de nombreux professionnels, ce lien entre le son et l’état émotionnel paraît évident. Après dix ans passés en néonatalogie, Aurélia Verrier explique qu’avant même d’en connaître les fondements théoriques, elle reconnaissait déjà intuitivement certains pleurs chez les nouveau-nés. Si l’universalité de cette classification reste discutée scientifiquement (notamment en raison des variations culturelles), elle encourage à prêter une attention plus fine aux nuances des pleurs. Le plus important demeure de considérer ces sons comme des indices parmi d’autres, à croiser avec les autres signaux préverbaux.

La communication non verbale entre les enfants

Durant toute leur première année, les bébés vont observer attentivement les différents signaux émis par les adultes et leurs pairs. Et progressivement, par imitation, ils vont s’en servir eux-mêmes pouvoir volontairement imiter pour apprendre et communiquer. Puis, aux alentours de 15 mois, ils deviennent capables d’exprimer volontairement leur intention d’entrer (ou non) en relation avec l’autre. Cette communication passe par des comportements corporels. Les travaux d’Hubert Montagner, éthologue et chercheur, ont apporté un éclairage précieux sur la manière dont les jeunes enfants communiquent entre eux à travers des comportements non verbaux.

Il distingue des comportements de lien (ou affiliatifs), qui témoignent d’une volonté d’interagir : tendre un objet, s’approcher, échanger un sourire ou un regard, toucher doucement. Les comportements de menace s’expriment, eux, par des regards fixes prolongés, des gestes brusques ou amples sans contact physique (comme jeter un objet à proximité de l’autre), des cris dirigés vers un enfant. Et enfin, il met en évidence les comportements d’agression, qui constituent un passage à l’acte physique : morsure, tirage de cheveux, coups, poussées. En prêtant attention à ces signes avant-coureurs, les professionnels peuvent intervenir au bon moment dans les interactions entre enfants, les aider à transformer certaines interactions négatives et à communiquer autrement entre eux en soutenant les comportements respectueux.

Observer avec justesse : des faits, pas des interprétations

En communication non verbale, un signe ne veut jamais dire quelque chose de façon isolée. L’important n’est pas de savoir que « lever les yeux au ciel veut dire cela », mais d’adopter une posture d’observation bienveillante et de s’interroger.

  • Qu’est-ce que je vois ?
  • Quels faits objectifs puis-je décrire ?
  • Quels signaux sont répétitifs ?
  • Quelles hypothèses puis-je formuler ?
  • Quels besoins, émotions semblent être exprimer ?
  • Quelles réponses puis-je y apporter ?

Le sens provient de l’ensemble du contexte, des signaux associés, et de la connaissance que l’adulte a de l’enfant. La communication non verbale est un langage subtil à toujours contextualiser. Il implique de s’appuyer sur des faits observables et non sur des interprétations subjectives. Dire « Il a l’air fatigué » ou « On dirait qu’il est contrarié » relève déjà d’une interprétation de l’adulte. De la même manière, affirmer « il a jeté un ballon dans le visage d’un autre enfant » décrit un fait. En revanche, dire « il est agressif » est une interprétation qui ne rend pas compte de l’ensemble du contexte ni de l’intention réelle de l’enfant. Le professionnel doit donc s’efforcer de décrire ce qu’il voit, puis, dans un second temps, formuler des hypothèses à confronter à d’autres observations pour adapter ses actions et interventions auprès de l’enfant.

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PUBLIÉ LE 25 juillet 2025

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