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Laudine Carbuccia, doctorante en sociologie : « un accompagnement personnalisé remet toutes les familles sur un pied d’égalité pour accéder aux modes d’accueil » 

Depuis près de quatre ans, Laudine Carbuccia, chercheuse en sociologie et en sciences cognitives consacre une thèse à l’étude des déterminants structurels et cognitifs des inégalités d’accès aux modes d’accueil, en fonction du niveau socio-économique et de l’origine migratoire des familles. Pour Les Pros de la petite enfance, elle explique ses travaux et partage son analyse pour mieux comprendre les origines de ces disparités d’accueil.

Les Pros de la Petite Enfance : Quel parcours vous a amenée à travailler sur ces thématiques ?

Laudine Carbuccia : J’ai toujours voulu éclairer le fonctionnement du monde ! Passionnée par la transdisciplinarité, un master 2 de de Sciences Cognitives à l’ENS orienté sur les sciences comportementales et la psychologie sociale m’a permis de m’intéresser aux thématiques de la pauvreté et des inégalités sociales. J’ai obtenu un contrat doctoral au Centre de recherche sur les inégalités sociales (Sciences Po) afin de réaliser une thèse, entre Sociologie et Sciences Cognitives, sous la direction de Carlo Barone (CRIS, Sciences Po) et Coralie Chevallier (LNCC, ENS).

Votre travail porte sur les inégalités d’accès aux modes d’accueil. Ce sujet n’a-t-il jamais été exploré ?

J’ai été assistante de recherche dans le cadre d’un dossier d’études pour la Cnaf, qui organisait à l’époque, en 2021, le cycle de séminaires Premiers Pas qui rassemblait les décideurs publics, professionnels de la petite enfance, acteurs locaux et chercheurs pour réfléchir à l’orientation des politiques familiales. Nous étions en charge de revues de littérature sur les politiques d’accompagnement au développement des jeunes enfants et de la réduction des inégalités sociales. J’ai donc étudié les effets des inégalités sociales sur le développement des enfants. Mais aussi, ce qu’il était possible de faire pour soutenir ces foyers de classes populaires ou issus de l’immigration, pour favoriser leur accès aux modes d’accueil, qui constituent un levier important pour réduire les inégalités de développement qui se creusent dès la petite enfance.

La France est l’un des pays de l’OCDE où l’on observe les inégalités d’accès aux modes d’accueil formels les plus fortes, que les décideurs publics expliquent chacun à leur manière. Pour certains c’est une question de coût, pour d’autres, c’est le manque de places. En fait, rien ne justifie de telles disparités liées au milieu socio-économique. Et comme il n’y a pas eu davantage de travaux sur ce sujet, j’ai choisi d’y consacrer ma thèse.

Par cette thèse, que cherchez vous à démontrer ?

Lorsque l’on regarde les chiffres, on constate que ces familles de classe populaire et issues de l’immigration ont moins recours aux modes d’accueil. Et que ces disparités sont encore plus fortes pour l’accueil individuel. Le cœur de ma thèse est donc d’essayer de comprendre simplement les sources de ces disparités d’accès aux modes d’accueil, en m’intéressant tout particulièrement à ce qui se passe du côté des familles.

Et je me suis attachée notamment aux difficultés d’information, au fardeau administratif, en y ajoutant, sur le tard, la question des violences institutionnelles. J’ai commencé par faire une revue de la littérature internationale sur ce sujet, j’en ai conclu que ces dimensions étaient sous-étudiées et qu’il y avait un réel intérêt à se pencher sur la question. Je me suis recentrée sur le contexte français, qui est particulièrement intéressant par son offre riche et son système de subvention assez généreux par rapport à d’autres pays, mais présente pourtant d’importantes disparités d’accès selon les familles, que je cherche à expliquer.

Qu’avez-vous mis en place pour explorer ce sujet ?

J’ai développé plusieurs stratégies. Dans un premier temps, une étude qualitative : j’ai rencontré près de 70 décideurs publics, acteurs du monde de la petite enfance, 74 parents et futurs parents de jeunes enfants de toutes origines sociales. Une grande majorité des parents exprime un besoin d’accueil (confirmé ultérieurement par l’étude quantitative). Un besoin lié à l’activité et à l’insertion professionnelle, mais aussi à la nécessité de se réaliser autrement et d’avoir droit au répit. La plupart d’entre eux, quelle que soit leur origine socioprofessionnelle, a également pleinement conscience des bénéfices des modes d’accueil pour leur enfant. J’étais étonnée de constater que même les mères en situations précaires, souvent issues de l’immigration, misent sur les modes d’accueil pour assurer le bon développement de leur enfant, qu’elles pensent ne pas être en mesure d’assurer.

Puis j’ai lancé une étude quantitative. J’ai recruté 1859 parents dans l’attente d’un enfant, d’origines sociales variées, sur trois départements d’Île de France, en Seine-Saint-Denis, à Paris et dans le Val-de-Marne. Tous ont répondu à un questionnaire sur les modes d’accueil, leurs besoins, leurs connaissances. Ensuite ces parents ont été divisés en trois groupes : l’un a reçu des informations sur d’autres thématiques autour de la petite enfance, un second a reçu cinq vidéos en trois langues, comportant des informations sur les modes d’accueil (les différents modes d’accueil, leur coût, les haltes-garderies, comment s’inscrire et comment optimiser ses chances). Le troisième groupe a reçu les mêmes vidéos mais a été rappelé quelques mois après, afin de faire le point sur leurs besoins d’accueil et tenter de les accompagner dans leur projet, jusqu’à un soutien administratif à l’inscription. Un an après, les familles des trois groupes ont été rappelées.

Et, comme attendu, l’information seule n’a eu aucun effet. En revanche, l’accompagnement personnalisé a permis de remettre sur un pied d’égalité les familles de classes populaires et de classes moyennes : lorsqu’elles sont accompagnées, les familles de classe populaire candidatent autant que les autres pour une place en mode d’accueil. En revanche, cela n’augmente pas leurs chances de l’obtenir.  Dans les faits, elles peinent toujours à obtenir une place… Car les critères d’attribution ne sont pas les mêmes dans toutes les communes. Parfois, dans une même commune , il y a beaucoup de croyances et d’opacité autour de ce sujet, ce qui concourt à la confusion globale des parents.

Qui sont ces mères de famille qui n’accèdent pas aux modes d’accueil ?

Les mères que je rencontre sont souvent épuisées, ont davantage de problèmes de santé et doivent faire face à de nombreux soucis. L’inscription à un mode d’accueil n’est pas toujours leur priorité. Celles qui sont issues de l’immigration ont autour d’elles tout un réseau de grand-mères, d’amies et voisines avec lesquelles était organisé une certaine solidarité dans leur pays. Lorsqu’elles arrivent en France, elles n’ont plus personne, avec cette double charge psychologique et cognitive de devoir gérer leurs enfants presque seules.

Elles sont souvent en démarche d’insertion professionnelle, en recherche d’un emploi, et on leur dit que ce n’est même pas la peine d’essayer d’obtenir une place en crèche, que c’est pour les femmes actives. Quand on leur explique que le système est fait ainsi, qu’elles n’y trouvent pas leur place, ça les renforce dans le fait qu’elles ne sont pas légitimes, elles reçoivent le message « le système n’est pas fait pour moi ».

Quelles sont les difficultés de ces familles pour trouver un mode d’accueil ?

Il y a des difficultés d’information : les systèmes sont en général complexes. Cela peut créer des asymétries selon les classes sociales : les classes moyennes et supérieures s’en tirent mieux, sont plus à même d’adopter des comportements stratégiques sur « quand, où et comment candidater » et sécuriser une place d’accueil.

Et puis le fardeau administratif : candidater demande de l’énergie, du temps, une certaine stratégie et disponibilité mentale qui ne sont pas égales en fonction des classes sociales. Quand et comment candidater, relancer son interlocuteur, renouveler sa demande, insister, ce n’est pas évident ! Il y a aussi une question d’interaction avec les structures et les institutions. Les familles de classes populaires se sentent moins légitimes, ont davantage tendance à être découragées lorsqu’on leur explique que ça va être compliqué.

Enfin, les violences institutionnelles évoquent ces interactions parfois difficiles avec les structures et les institutions, devant lesquelles les familles de classes populaires se sentent moins à leur place.

Quid des crèches Avip, dont le dispositif leur est dédié ?

Il y en a très peu, les crèches Avip sont une goutte d’eau dans le système. J’ai fait quelques entretiens avec des professionnels qui dirigent des crèche Avip. Mais la réalité du terrain est telle – avec la pénurie de professionnels et le manque de places d’accueil – que le pourcentage de places qui sont censées être gardées pour accueillir des parents qui ont des besoins urgents d’insertion professionnelle, sont souvent occupées. Il y a la théorie et la pratique… Les travaux de la Cnaf montrent que ce dispositif a surtout servi à labelliser et valoriser des pratiques déjà existantes, des associations qui faisaient déjà ce travail d’accueil autour de parents en situation d’insertion, plutôt que de créer une véritable prise de conscience.

Avez-vous mené d’autres études de terrain ?

Je suis au cœur d’une dernière étude financée par la Cnaf,  je mène des entretiens avec tous les participants à mon étude quantitative, afin d’évaluer le « pourquoi » de ce qui se joue.

En parallèle, je fais une étude de terrain comparative pour évaluer de manière qualitative le programme Fais Moi Une Place (FMUP), déjà bien implanté en Seine-Saint-Denis par l’association SFMAD. Ce dispositif permet de faciliter l’accès à un mode d’accueil du jeune enfant pour les parents en insertion socioprofessionnelle, en fournissant un accompagnement personnalisé pour obtenir rapidement une solution adaptée.

La comparaison avec notre étude quantitative est intéressante car ce dispositif a été créé dans une logique d’insertion professionnelle, les accompagnantes ont donc une certaine pression sur leurs résultats et leur efficacité ce qui n’était pas nôtre cas. Nous, nous avions la chance ne pas avoir de pression de résultat. Notre but était juste d’aider toutes les familles à trouver une solution d’accueil pour leur enfant, qui leur conviennent, qu’elle soit parentale, informelle ou formelle. Dans FMUP, il y a une surreprésentation des personnes dans des parcours précaires lorsque dans notre dispositif nous avions des individus de toutes classes sociales. Les entretiens sont proposés en présentiel alors que nous étions en contact par téléphone, la relation n’est pas la même. Les familles sont orientées vers ce dispositif par les acteurs du monde de l’insertion. Ce qui peut poser problème lorsqu’elles ne sont pas accompagnées de la sorte, un parcours d’insertion étant exigeant et chronophage.

Enfin, dans le dispositif FMUP, la relation n’est pas la même, les accompagnantes ont parfois « à désactiver » tout un processus de méfiance : une femme qui souhaite profiter encore un peu de son enfant et ne pas retravailler tout de suite peut difficilement le verbaliser auprès de France Travail par crainte de ne plus bénéficier d’aides. Quand les familles arrivent à FMUP, il faut donc gagner leur confiance et identifier quels sont leus véritables besoins … Enfin, FMUP va beaucoup plus loin sur le recours aux assistantes maternelles que nous n’avions les moyens humains de le faire. Comme l’association est implantéé dans les territoires, elle a la possibilité de mettre en relation familles et ass’mat, de travailler l’acculturation et absorber une partie de la charge administrative des parents employeurs précaires.

Quels sont maintenant vos projets pour approfondir sur cette thématique ?

J’ai fait un modèle économétrique pour essayer de comprendre quels sont les facteurs qui expliquent le plus ces disparités d’accès, parmi toutes les variables collectées. A suivre !

J’ai également reçu l’autorisation d’apparier mes données avec les données administratives des Caf et de France Travail. L’idée est de savoir si, sur le long terme, cela a fait évoluer l’insertion professionnelle des familles, les recours au CMG et différentes prestations sociales…

En plus de ma thèse, je prépare également un rapport pour la Cnaf, qui finance le volet qualitatif de mes travaux.

Et puis j’ai peu traité, dans ma thèse, la thématique des familles issues de l’immigration. Cela transparait dans mes travaux sous l’angle de la classe sociale et des difficultés spécifiques d’accès à l’information, de socialisation intentionnelle… Mes données ont beaucoup à dire sur ce thème alors j’aimerais prendre le temps d’ici janvier, d’écrire un article dessus… Et j’ai aussi un travail en cours sur l’acceptabilité des politiques familiales !

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Propose recueillis par Laurence Yème

PUBLIÉ LE 22 mai 2025

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