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Le dehors en crèche : les premiers résultats d’une enquête ethnographique menée dans six EAJE
Comment les jeunes enfants vivent-ils les espaces extérieurs en EAJE ? Quels usages les professionnels en font-ils et quels freins rencontrent-ils ? À partir d’une recherche ethnographique menée dans six crèches en France, Catherine Bouve, enseignante-chercheuse en sciences de l’éducation, livre de premiers résultats sur les pratiques professionnelles, les aménagements des espaces extérieurs et la place du dehors dans le quotidien des jeunes enfants.
Menée entre avril 2024 et juillet 2025, la recherche « Le vécu des environnements extérieurs des jeunes enfants accueillis en établissement d’accueil du jeune enfant (EAJE) »*, dirigée par Catherine Bouve, enseignante-chercheuse en sciences de l’éducation à l’Université Sorbonne Paris Nord (laboratoire Ismée), s’est déroulée dans six crèches – cinq municipales et une parentale – situées en milieux urbain et rural. L’objectif : comprendre comment les jeunes enfants vivent les espaces extérieurs et comment les professionnels s’en saisissent au quotidien. L’équipe de recherche a volontairement retenu des établissements « ordinaires », dotés d’un espace extérieur, quel qu’il soit et non des crèches spécialisées dans les pédagogies du dehors.
L’étude s’appuie sur une méthodologie de type socio-ethnographique, croisant observations de terrain, entretiens avec les équipes, analyses documentaires, photographies et vidéos, réalisées à deux périodes de l’année afin de prendre en compte les variations saisonnières. Une seconde phase, fondée sur un dispositif de photo-élicitation construit sur trois axes (les extérieurs ; les enfants en action dans leur extérieur ; les enfants et les professionnelles en action dans leur extérieur), est venue enrichir la recherche. Comme l’explique Catherine Bouve : « Pour chaque axe, nous avons proposé aux professionnels de regarder les photographies des crèches, puis d’en choisir une. Ensuite, chacune a expliqué pourquoi elle avait sélectionné cette image, et nous avons discuté à partir de là. » Ce qui devait être, à l’origine, un temps de restitution s’est révélé être une véritable nouvelle production de données. « Les échanges autour des photographies ont été si riches que ce temps de restitution a finalement été « réinjecté dans la recherche ».
Trois formes d’espaces extérieurs
L’un des premiers apports de cette recherche consiste à montrer que le terme extérieur recouvre des réalités beaucoup plus diverses qu’on ne l’imagine. Catherine Bouve explique qu’à partir des observations réalisées sur les six terrains, les chercheurs ont progressivement identifié trois types d’espaces extérieurs. Le premier correspond aux espaces appartenant à l’établissement lui-même : les jardins, cours et patios situés dans l’enceinte de la crèche et réservés aux enfants accueillis. Le second renvoie aux espaces situés hors de la structure : parcs, bibliothèques, médiathèques, jardins publics, écoles maternelles, musées ou encore rues du quartier.
Enfin, Catherine Bouve introduit la notion de « dehors symbolique, qui commence dès l’intérieur de la crèche », déjà pointé dans un travail récent Jidovtseff B et al. (2020). « On peut regarder à travers la fenêtre de la crèche ce qui se passe à l’extérieur, décrit-elle. Il y a aussi tout un tas d’objets, que ce soient les livres ou les jeux proposés aux enfants, qui se rapportent à l’extérieur et renvoient à toute une construction sociale de ce dehors. Les représentations des animaux et de la végétation font partie de cet univers ludique. »
De fortes inégalités d’aménagement
Les six établissements étudiés présentent des configurations extrêmement contrastées. Certains disposent d’arbres, de végétation et de reliefs naturels, tandis que d’autres offrent essentiellement des surfaces goudronnées ou recouvertes de sols souples issus de la pétrochimie et de pelouse synthétiques. « Trois crèches sur six seulement possèdent un terrain avec de la végétation, précise Catherine Bouve. Il y a donc des inégalités territoriales liées à des choix politiques d’équipement. Ce n’est pas nécessairement rapporté au fait que ce soit rural ou urbain. On peut trouver en milieu rural un espace extérieur avec du sol souple partout, comme on peut aussi trouver en ville des espaces avec de l’herbe. »
Cette diversité conduit les chercheurs à considérer l’espace extérieur « comme un ensemble de possibilités et de contraintes pour les professionnels et pour les enfants ». Cependant, disposer d’un espace extérieur de qualité ne garantit pas, à lui seul, la richesse et la diversité des expériences proposées aux enfants. « C’est aussi la posture des professionnels qui va rendre possible certaines expériences ou pas », insiste Catherine Bouve. Et, « comment on accompagne aussi les professionnels à s’en saisir, poursuit-elle. C’est une question de formation, pas de niveau de diplôme ».
Les enfants exploitent toutes les possibilités d’action
Dans les crèches étudiées, la plupart des terrains sont plats. « Sur les deux terrains que j’ai suivis, l’un était entièrement recouvert de sol souple, avec des espaces de pelouse synthétique, tandis que l’autre, dans le Lot, était constitué uniquement de pelouse et comptait une dizaine d’arbres différents et des arbustes », relève Catherine Bouve. Les observations de terrain montrent que les jeunes enfants s’approprient leur environnement, quel qu’il soit. Lorsque l’espace extérieur offre peu de relief ou de possibilités motrices, ils inventent d’autres façons de répondre à leurs besoins. Ainsi, dans certaines crèches, les enfants grimpent sur les balustrades ou encore le toit des voiturettes, autant de petit mobilier et de jeux qui n’ont pourtant pas été conçus pour cet usage. « On voit que les enfants qui n’ont pas de possibilité de grimper vont rechercher ce qu’on appelle des affordances avec des objets, pour pouvoir répondre à leurs besoins de motricité spontanée. »
À l’inverse, lorsqu’un environnement offre davantage de possibilités naturelles, les enfants s’en saisissent tout aussi spontanément. Catherine Bouve cite notamment l’exemple d’un arbre avec des branches basses sur lesquelles les enfants étaient autorisés à grimper. Une autre situation a retenu l’attention de la chercheuse. Une directrice a négocié avec sa municipalité pour intégrer à la crèche une partie d’un bois qui jouxte la crèche. Lorsque la mairie a proposé de l’équiper avec des jeux, elle a refusé : « Elle voulait un terrain vide, plein de possibilités non prédéfinies. Des arbres étaient tombés avec la tempête ; la mairie voulait les retirer. Elle a dit : « Non, vous les laissez, vous les débitez. Ça fait des souches, et les enfants jouent avec ».
Sortir de la crèche, une expérience éducative
La recherche met en évidence l’intérêt des sorties hors de l’enceinte de la crèche. « Ce n’est pas que la question du jeu à l’extérieur, c’est ce qu’on peut faire à l’extérieur et tous les apprentissages sociaux qui vont avec », précise Catherine Bouve. Observer un chantier, découvrir le métier d’un parent, apprendre à se repérer dans son quartier ou visiter un jardin partagé offrent aux jeunes enfants des apprentissages sociaux extrêmement riches. Finalement, comme le dit la chercheuse, les enfants « font feu de tout bois ». Ils expérimentent dans des extérieurs pleins de verdure, mais ils trouvent aussi des choses à découvrir dans d’autres extérieurs a priori moins intéressants.
Trois manières de penser les sorties chez les professionnels
Et du côté des professionnels comment ça se passe ? Le deuxième niveau sur lequel les chercheurs ont commencé à travailler concerne les discours des professionnels et leur rapport à l’extérieur. L’analyse des entretiens fait émerger trois grandes conceptions qui conduisent les équipes à sortir avec les enfants. La première est hygiéniste : sortir est considéré comme bénéfique pour la santé des enfants. La deuxième est écologiste : le dehors devient un espace d’émerveillement et de découverte du vivant. Catherine Bouve évoque le plaisir « de faire découvrir les vers de terre, observer les oiseaux » ou de sensibiliser les enfants à la biodiversité.
Enfin, une troisième conception, qualifiée de pragmatique, repose davantage sur les conditions de travail. Sortir permet « d’agrandir l’espace », de réduire le bruit et d’offrir aux enfants davantage de possibilités de mouvement. Ces trois conceptions ne s’opposent pas ; elles coexistent souvent chez une même équipe. « La conception écologique est plus marginale, note Catherine Bouve. On la retrouve sur des terrains où il y a vraiment de la nature, par exemple en Charente, mais aussi sur un terrain urbain en Île-de-France où il y a un bout de jardin et une directrice très engagée sur la biodiversité. C’est une question qui n’existe pas vraiment dans les crèches où l’extérieur est en sol souple. »
Trois représentations du dehors qui peuvent freiner les sorties
L’analyse des entretiens met en évidence trois conceptions du dehors qui, selon Catherine Bouve, « entravent ou freinent le fait d’aller dehors du côté des professionnels ». La première renvoie au dehors comme barrière météorologique. Pluie, froid, vent ou fortes chaleurs sont autant d’éléments susceptibles de décourager les sorties. La deuxième représentation est celle du dehors comme charge de travail supplémentaire. Habiller et déshabiller les enfants, sortir puis ranger le matériel, nettoyer les jeux… « Tout ça est bien une charge de travail en plus », explique la chercheuse.
Enfin, le dehors peut être perçu comme une menace. La peur des accidents, de la maladie, des réactions des parents ou encore de la saleté conduit parfois les professionnels à limiter les expériences extérieures. Catherine Bouve souligne notamment cette idée qu’ « il faut rendre des enfants propres » : elle peut conduire à éviter certaines activités comme les jeux avec et dans la boue. Mais l’étude montre aussi que ces représentations ne sont pas partagées par tous. « Les séances d’images-élicitation ont fait apparaître des réactions parfois très contradictoires face à une même photographie. Pour certaines, les enfants jouant dans la boue évoquent une expérience intéressante et le plaisir de la manipulation ; pour d’autres, ils renvoient avant tout à des questions d’hygiène, de sécurité ou de relation avec les parents. »
Si certaines professionnelles disent que les parents ne souhaitent pas que leurs enfants sortent (l’hiver), d’autres, celles qui sortent, disent que les parents ne sont pas un problème, « on a le discours » disent-elles : les parents sont informés des sorties quotidiennes toute l’année et sont en accord avec les pratiques de la crèche. Dans ces crèches les enfants sont équipés de bottes et de combinaisons (fournies par la crèche ou les parents).
Comment lever tous ces freins ?
La chercheuse avance quelques pistes. Selon elle, on aurait tort de croire qu’il suffit de végétaliser : l’aménagement est nécessaire, mais il ne permet pas, à lui seul, un changement de pratiques. Comme par exemple, penser que c’est à partir d’un certain âge, souvent concomitant de l’acquisition de la marche, que l’on peut proposer à des enfants de sortir. « Il faut accompagner les équipes, travailler avec elles sur ce qu’on peut faire dehors avec des jeunes enfants et sur leur propre rapport au dehors. », affirme la chercheuse. « C’est un changement radical de paradigme professionnel. Ça ne peut pas se décréter d’en haut. Il faut du temps accordé à la réflexivité professionnelle pour que les équipes puissent co-construire un sens partagé et considérer la richesse possible des environnements extérieurs dans l’éducation des jeunes enfants. »
* Cette recherche a été menée en collaboration avec Alexis Mombelet, et Valérie Jeaugeat (ITSRS Montrouge), François Ndjapou (chercheur associé, laboratoire Ismée, USPN), avec la contribution de Yasmine Mesli, étudiante de Master 2 SEF, parcours Métiers de la petite enfance, USPN. Elle a été financée par la Fondation Mustela (Prix de la recherche, 2023) et la Ville de Paris (APP, 2024).
Candice Satara
PUBLIÉ LE 13 juillet 2026