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Les crèches d’intervention précoce Poulpi : un modèle qui pourrait faire école
Les trois crèches Poulpi développées dans les Hauts-de-Seine font de l’inclusion à l’envers… en quelque sorte : elles accueillent une majorité d’enfants neuro-atypiques et une minorité d’enfants neurotypiques. En clair : elles accueillent plus d’enfants TND ou en suspicion de TND que d’enfants ayant un développement dit « classique ou normal ». Et ça marche, pour tous les enfants. C’est le petit miracle qu’ont réussi Aliénor de La Taille, psychologue du développement, et sa coéquipière Violaine Saint-Romas, la madame finances de l’équipe.
Troubles TND : plus on intervient tôt, mieux c’est !
Après dix ans sur le terrain, le constat d’Aliénor de la Taille était sans appel et d’ailleurs aujourd’hui largement partagé : dans les troubles, notamment ceux du neuro-développement, plus on intervient tôt, même quand le diagnostic n’est pas encore posé, mieux c’est. Elle précise : « une intervention précoce auprès des jeunes enfants joue positivement sur la trajectoire de leur inclusion à l’école. »
De cette expérience et de cette conviction sont nées les crèches ex-Bullotins, désormais Poulpi, dites crèches d’intervention précoce.
Pourquoi Poulpi ? « Cela vient du poulpe, explique la fondatrice, qui sait si bien s’adapter à son environnement. » Et aussi en référence à ses 8 tentacules qui correspondent aux 8 spécialités et métiers présents dans les crèches. Changement de nom et de statut puisque d’association, désormais Poulpi est une société (SAS) à mission. Un statut plus adapté pour faire venir de potentiels investisseurs…
Même si ces structures d’accueil ne sont pas vraiment des crèches au sens classique du terme, elles sont classées par la Caf dans la catégorie « crèches PSU ».
Aliénor de la Taille le regrette et ajoute : « Nos structures sont très hybrides et mixent la petite enfance, le soin et l’éducation (et même la protection de l’enfance). Nous ne rentrons pas dans les cases de l’administration française qui nous a donc mis dans la case “crèche”. Aujourd’hui, nous nous battons pour que la catégorie crèche d’intervention précoce soit reconnue. Nos exigences spécifiques en termes de locaux et de fonctionnement le justifieraient pleinement ».
Ce n’est pas gagné, mais les deux fondatrices y croient, elles qui sont tellement convaincues du bien fondé de leurs lieux d’accueil et de l’efficacité de la pédagogie qui y est pratiquée : DAISEE : Développement d’accompagnement par l’imitation et le sensoriel pour l’éveil et l’échange. (voir dessous)
Des crèches pensées pour un accueil 100 % inclusif
Aujourd’hui, les trois crèches Poulpi situées à La Garenne-Colombes, Clichy, et Boulogne accueillent des enfants âgés de 15 mois (à Boulogne dès 12 mois, à la demande la ville) à 3 ans voire 6 ans quand c’est nécessaire car leur agrément le permet. 75 % des enfants accueillis ont une suspicion de TND et 25 % sont des enfants neurotypiques. « Les enfants accueillis nous sont adressés par les mairies, les CMPP, les PMI… On a un réseau local assez fort », précise-t-elle.
Pour que cet accueil inclusif soit bien traitant et efficace, ces crèches bénéficient d’un fonctionnement et d’aménagement très spécifiques :
Une grande équipe qui travaille main dans la main
Il y a équipe petite enfance classique (EJE, AP, APE) et équipe pluridisciplinaire. Tous travaillent de concert avec une approche et des objectifs de travail communs pour chaque enfant. Principaux avantages : une prise en charge globale, des professionnels qui se voient, se parlent et échangent entre eux tous les jours et qui suivent donc l’évolution des enfants au jour le jour.
Un taux d’encadrement exceptionnel
L’équipe petite enfance est hyper qualifiée, le ratio 40/60 est inversé : 60 % de personnel diplômé vs 40 % de personnel qualifié. Au cours de la journée : un professionnel pour 4 enfants et un pour 5 en ouverture et fermeture. Et ce quel que soit l’âge de l’enfant. Il y a donc dans les structures Poulpi une majorité d’EJE et d’auxiliaires de puériculture. « Nous avons très peu de turn over dans les équipes, se félicite Aliénor de la Taille car notre projet donne du sens. Bien sûr, dans les Hauts-de-Seine il y a la même pénurie que partout mais néanmoins, pour nous, recruter est plus facile. »
Une équipe pluridisciplinaire rassurante
Huit disciplines la composent et c’est très rassurant et pratique pour les parents qui n’ont pas à courir d’un cabinet à un autre. Tous sont sur place pour des interventions collectives ou individualisées. pour les parents. Il y a donc dans chaque crèche, outre l’équipe petite enfance, un psychologue, un psychomotricien, une orthophoniste, un kinésithérapeute, un art-thérapeute, un référent apprentissage (soit un éducateur ou un enseignant spécialisé). Et en soutien ponctuellement un médecin et une assistante sociale.
Des locaux XXL avec aménagements adaptés aux particularités sensorielles de ces enfants
Dans les crèches Poulpi, il y a le double de m2 que ce qui est exigé dans le référentiel batimentaire national. Avec des salles supplémentaires (Snoezelen, motricité, art-thérapie) permettant les prises en charge en individuel ou petit groupe. L’accent pour les locaux est mis sur l’acoustique, la luminosité, les couleurs, les matériaux… autant d’éléments qui peuvent impacter le bien-être et le comportement de certains enfants.
Une pédagogie adaptée
Une pédagogie (DAISEE) fondée sur la sensorialité et l’imitation incarnée dans des ateliers en très petits groupes (2 à 3 enfants). Les ateliers à mettre en place pour chaque enfant sont réfléchis en équipe. Selon l’âge et l’évolution des enfants, ils correspondent à trois stades. D’abord les ateliers sensori-moteurs, puis ceux qui permettent d’acquérir autonomie et respect des consignes et enfin ceux appelés ateliers « passerelles vers l’école ». Tous, par ailleurs sont axés sur les compétences psycho-sociales des enfants. Il y a aussi des ateliers spécifiques sur l’oralité, les habiletés sociales mais très peu de jeu libre car cela peut être anxiogène pour certains enfants.
Des passerelles progressives avec l’école
Une idée centrale de l’accueil des crèches Poulpi, préparer en douceur ces enfants neuro-atypiques à rejoindre l’école maternelle avant leur 6 ans. Fièrement Aliénor de la Taille rappelle que « les enfants Poulpi rejoignent la maternelle dans 70 % des cas, alors que le taux national pour ces petits neuro-atypiques s’élève à 30/35%. » Le secret de cette réussite : la progressivité. Pour les enfants ne pouvant pas aller à l’école, une orientation dans d’autres structures (UEMA, SESSAD, IME, IEM, etc.) est préparée.
Les parents associés à la vie de la crèche
Les parents sont associés à divers événements organisés par la crèche sur des sujets assez généraux. Et il y a une bonne cohésion entre eux, avec une intimité partagée, note Aliénor de la Taille, que leurs enfants soient neurotypiques ou neuroatypiques.
Le financement, clef du succès
Évidemment, de tels aménagements, une telle prise en charge coûtent cher. Les crèches Poulpi, on l’a vu, sont des crèches PSU avec des tarifs déterminés en fonction des revenus de la famille qui ne paie aucun surcoût pour cet accueil spécifique. « Nos crèches sont accessibles à toutes les familles, même les plus précaires », souligne fièrement Aliénor de la Taille. Qui finance, alors ? Il y a la Caf avec la PSU et le bonus handicap, une subvention du Département (voir ci-dessous) et de la Région Île-de-France (dans le cadre du plan autisme), de généreux investisseurs publics (La Banque des Territoires) ou privés (le Fonds du Bien Commun de l’homme d’affaires Pierre-Édouard Sterin) qui misent sur l’avenir et l’impact sur le long terme de telles structures et « de la dette bancaire » rappelle aussi Violaine Saint-Romas.
« Le département des Hauts-de-Seine, comme le rappelle Armelle Tilly, vice-présidente du Conseil départemental en charge des Solidarités et Affaires sociales, alors qu’il n’a pas la compétence petite enfance, soutient depuis longtemps les EAJE implantées dans les 36 communes du département. Et ce soutien, en 2025, malgré le contexte budgétaire est maintenu. Ainsi toutes les crèches publiques, associatives ou privées du secteur marchand reçoivent, en sus de ce que leur verse la Caf, 11 € par heure pour chaque enfant en situation de handicap ou en cours de diagnostic réellement accueilli. » Un sacré coup de pouce.
Une recherche-action pour évaluer l’impact de cette intervention précoce
Diane Bitner, psychologue-chercheuse a rejoint le projet en 2023. Son travail de thèse, sous la direction de Marie-Hélène Plumet maître de conférences en psychologie du développement à l’Université Paris-Cité, porte sur l’impact de ce type d’accueil inclusif dès le plus jeune âge sur le développement des enfants. (L’étude du développement des enfants avec une suspicion de TND, évaluation longitudinale de l’impact du programme DAISEE
)
« L’idée de mon travail, explique Diane Biner est de comparer ce qui se passe dans les crèches Poulpi vs des crèches sans pédagogie et aménagements particuliers qui accueillent aussi un ou plusieurs enfants avec suspicion d’un TND. Il y a donc un groupe test Poulpi et un groupe témoin dans une crèche classique. » La recherche-action a débuté il y a un an et demi, mais elle en est encore à ses débuts, car il est très difficile de recruter des crèches pour constituer le groupe témoin. Diane Bitner poursuit : « Concrètement je souhaite savoir si dans l’environnement Poulpi, ces enfants neuro-atypiques acquièrent de nouvelles compétences ; est-ce que les symptômes diminuent ? Mais aussi comment les détecter. »
Chez Poulpi, on accepte les enfants à risques et donc suivis. Soit, ils sont dans une démarche de pré-diagnostic (difficultés avérées dans le développement de l’enfant (langage, motricité) et des enfants déjà pris en charge, ayant déjà consulté voire ayant déjà un diagnostic posé). 34 enfants âgés de 2 ans en moyenne (de 15 à 42 mois) neurotypiques ou neuroatypiques issus des trois crèches Poulpi sont inclus dans la recherche.
La psychologue-chercheuse réalise des bilans de développement tous les ans, rencontre l’équipe pluridisciplinaire et les parents très régulièrement pour croiser les regards sur les compétences des enfants, leur autonomie et leur sensorialité à la maison et à la crèche.
Les pros de crèches remplissent un bilan développement standardisé.
Trop tôt pour tirer des analyses précises de la recherche, pourtant Diane Bitner a déjà de solides intuitions : la prise en charge dans les crèches Poulpi semble assez positive. Les enfants progressent mais, dit-elle avec honnêteté, « difficile de savoir s’ils progressent plus tant qu’on n’a pu comparer avec des enfants accueillis dans des crèches classiques. »
Pour les familles, ça change tout !
Marie Kermarrec est la maman d’Aliénor, 18 mois. Sa petite fille fréquente la crèche Poulpi de Boulogne depuis le mois de janvier et leur vie a changé.
A 3 mois et demi, le bébé avait été accueilli en crèche privée puis en crèche municipale, où « cela s’était très bien passé, explique-t-elle. Mais on était loin de ce dont elle avait besoin. Elle n’était pas assez stimulée ». Sa fille est atteinte d’une maladie génétique, le syndrome de Dravet (épilepsie sévère, retard cognitif et moteur). Elle ne parle pas et ne marche pas encore mais a déjà fait d’énormes progrès. Aujourd’hui, elle chante, se tient debout et sait pointer du doigt. « Chez Poulpi, c’est du sur-mesure, apprécie la maman, la prise en charge est vraiment adaptée. Tout le personnel est attentif à son rythme, via sa médication elle est fatigable et dort beaucoup. Elle fait la sieste autant que nécessaire. Elle mange lisse et ce n’est pas un problème, elle n’est pas la seule. Elle a bénéficié vraiment d’un plan de prise en charge très personnalisé. Et puis, pour l’épilepsie c’est rassurant l’équipe connait les gestes d’urgence. » (Ndlr : ailleurs la petite fille bénéficie de 4 PAI officiels).
Marie apprécie aussi que tous les soins aient lieu sur place : kiné, orthophoniste, art thérapeuthe et psychologue dialoguent entre eux, et de pouvoir très régulièrement tous les 2 ou 3 mois – avec l’équipe entière sur les progrès de sa petite fille. « C’est bénéfique pour Aliénor, elle progresse, et pour moi… car je rencontre d’autres parents comme moi et d’autres enfants comme elle. Cela change tout. ».
Catherine Lelièvre
PUBLIÉ LE 13 juin 2025
Une réponse à “Les crèches d’intervention précoce Poulpi : un modèle qui pourrait faire école”
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Merci de vous indigner de la fermeture annoncée ce jour de ces crèches à la fin du mois. C’est un drame pour les familles.