Marc, auxiliaire de puériculture à Saint-Denis : « 20 ans après, je prends toujours autant de plaisir »
Depuis près de vingt ans, Marc Schwab exerce comme auxiliaire de puériculture dans une crèche municipale à Saint-Denis. Ancien cadre du commerce, il a choisi de changer radicalement de vie pour travailler auprès des enfants. Il se confie sur son parcours atypique et sa passion intacte.
Le chemin de Marc Schwab vers la petite enfance ne s’est pas tracé d’emblée. Au départ, il se dirige vers l’enseignement. Il s’inscrit en fac de lettres avec l’idée de devenir professeur des écoles ou professeur de français. Mais pour des raisons personnelles, il doit quitter sa région d’origine. Arrivé en Île-de-France, la nécessité de trouver rapidement un emploi le pousse vers un tout autre secteur : le commerce. Il travaille successivement chez un loueur de véhicules, une chaîne de magasins de presse, avant de rejoindre la grande distribution. Pendant des années, il construit ainsi sa carrière, gravit les échelons dans un univers rythmé par les objectifs commerciaux. Mais aux alentours de 30 ans, il ressent une lassitude. La pression est de plus en plus forte, les conditions de travail se durcissent et les chiffres sont omniprésents. « On ne parlait jamais d’humain », résume-t-il.
Une reconversion assumée malgré les préjugés
À cette époque, son épouse, bien installée professionnellement, l’encourage à se reconvertir. Alors que ses deux enfants fréquentent une crèche municipale à Saint-Denis, Marc découvre avec intérêt le travail effectué par les équipes. Il repense alors à ses aspirations de jeunesse. « Cela m’a rappelé ce que je voulais faire plus jeune : travailler avec des enfants, confie-t-il. C’est un métier exigeant, mais passionnant. Je me suis dit : “Pourquoi ne pas changer de voie ?” ». Il parvient à quitter son emploi tout en maintenant un minimum de sécurité financière. Durant cette période, il prépare et réussit le concours d’entrée en école d’auxiliaire de puériculture. Il a alors environ 33 ans.
Autour de lui, les réactions sont mitigées : ses amis sont surpris, mais l’encouragent dans cette voie. À l’inverse, sa famille ne voit pas d’un bon œil sa reconversion. « C’est vrai que la profession n’a pas une reconnaissance sociale très élevée. Certains l’ont même perçue comme une sorte de rétrogradation, se rappelle-t-il. Mais peu importe : j’étais décidé. J’avais le soutien de ma femme et de mes amis, et c’était l’essentiel. »
Une carrière stable et durable à Saint-Denis
À peine diplômé, Marc reçoit un appel d’une directrice de crèche de Saint-Denis qu’il connaît. Elle lui propose de postuler la mairie. Il est recruté et intègre la crèche Pierre-de-Lune, où il exerce toujours aujourd’hui, soit depuis près de 17 ans. Depuis son entrée dans la petite enfance, Marc n’a jamais changé d’employeur. Contrairement au commerce où il restait quelques années à chaque poste, il trouve ici une stabilité qui ne lui pèse pas.
Chaque année, des projets et des opportunités viennent enrichir son quotidien. « On pourrait croire que les journées se ressemblent. Pourtant, pour les enfants, chaque jour est différent… et comme leur journée change, la nôtre aussi. Vingt ans après, je prends toujours autant de plaisir. » L’auxiliaire de puériculture attribue également beaucoup de sa satisfaction au climat de sa crèche. Sous la direction d’Eliana, en poste depuis près de dix ans, l’ambiance est bienveillante et stable. L’équipe connaît peu de rotation, peu d’absentéisme et reste soudée.
Des projets qui nourrissent son engagement
« Ma conviction d’être à ma place ne s’est jamais émoussée, souligne-t-il. J’ai même parfois eu l’impression d’être un peu privilégié, peut-être parce que j’étais l’un des rares hommes du secteur. On m’a proposé davantage de formations qu’à mes collègues, ce qui m’a permis de continuer à apprendre et de m’impliquer dans des projets variés. » Parmi ces expériences marquantes, il cite la fois où il a été maître d’apprentissage : il a accompagné un apprenti pendant près de deux ans — une expérience « passionnante ». Il a aussi participé à un projet de recherche mené par Thomas Griot, chercheur au CNRS, qui venait régulièrement dans sa crèche pour documenter son livre Un homme à la crèche. Autre initiative : « La caravane de l’égalité », portée par une association œuvrant dans les quartiers de Seine-Saint-Denis pour promouvoir l’égalité femmes-hommes, à laquelle Marc a été invité à contribuer. Et plus récemment, la participation au documentaire Tout K’Homme. Autant de projets qui ont ponctué sa carrière, l’empêchant de tomber dans la routine.
Un homme dans un milieu encore très féminin
Aujourd’hui, Marc est le seul homme en contact direct avec les enfants dans les crèches municipales de Saint-Denis. Au fil des années, quelques éducateurs de jeunes enfants (EJE) ou auxiliaires hommes sont passés par la commune, mais rarement longtemps. Les cuisines, encore présentes dans chaque crèche de la ville, emploient des cuisiniers hommes, mais ceux-ci ne travaillent pas avec les enfants. Marc perçoit parfois un traitement différent lié à sa position minoritaire. Dès ses débuts, on lui a proposé des évolutions plus rapidement qu’à certaines collègues plus expérimentées. Mais il a toujours décliné ces propositions, préférant rester sur le terrain.
Le choix de rester auprès des enfants
Très tôt, on l’encourage à passer le diplôme d’éducateur de jeunes enfants, voire à se diriger vers des postes de direction. Mais Marc refuse. Ayant déjà connu les postes à responsabilités dans le commerce, il sait que ce n’est plus pour lui. « Encadrer du personnel, faire du management, ce n’est plus ce qui m’intéresse », commente-t-il.
Pour lui, la satisfaction vient du quotidien auprès des enfants : le jeu, le soin, l’accompagnement. Il ne souhaite pas échanger cette proximité contre un bureau et des tâches administratives. « Quand je travaillais dans le commerce, le matin, on m’accueillait en m’annonçant les objectifs et chiffres à atteindre. Aujourd’hui, en arrivant à la crèche, ce sont dix enfants qui courent vers moi en criant mon prénom comme si j’étais une rockstar. » Son choix est aussi facilité par un équilibre personnel : son épouse occupe un poste bien rémunéré. Le couple n’a pas besoin d’un complément de salaire que pourrait apporter un poste de direction.
Un regard sur l’évolution du métier
En vingt ans, Marc a vu évoluer la relation avec les familles. Les parents sont aujourd’hui plus informés, souvent via Internet, et arrivent parfois avec des connaissances théoriques qu’ils estiment équivalentes à celles des professionnels. Cela peut créer des échanges plus exigeants, mais l’AP y voit aussi un signe positif : un investissement réel des parents dans la compréhension des besoins de leur enfant. Il constate en revanche un manque persistant de reconnaissance du métier dans la société. « Pour beaucoup, on reste des nounous qui changent des couches », regrette-t-il, même si les parents qui voient concrètement le travail effectué sont souvent plus valorisants. « Certains nous disent : “C’est vraiment bien ce que vous faites” ou encore “Vous êtes courageux, je ne sais pas comment vous tenez toute la journée avec les enfants”. À ce niveau-là, la reconnaissance est bien présente. »
Sur le terrain, il déplore la baisse des moyens. « Les économies, on les voit à tous les niveaux. Les jouets sont renouvelés moins souvent, les bâtiments mettent beaucoup plus de temps à être réparés, énumère-t-il. Le personnel est remplacé de moins en moins, et même les repas des enfants ont été revus à la baisse : il y a quelques années, on a supprimé les entrées. » Ces restrictions compliquent le quotidien, mais il l’assure, l’engagement des équipes et la relation avec les enfants compensent largement.
Des enfants fiers de leur père
Ses enfants, aujourd’hui âgés de 20 et 16 ans, sont fiers de lui, même s’ils savent que le métier de leur mère est mieux reconnu socialement. Ils viennent parfois le chercher à la crèche et apprécient de voir l’ambiance et les enfants. « Je crois qu’ils se rendent compte que ce n’est pas un métier simple. Ils me disent souvent : “Je ne sais pas comment tu fais, papa, pour tenir toute la journée dans tout ce bruit avec tous ces enfants.” » Aux hommes comme aux femmes qui envisagent la petite enfance, Marc les encourage à franchir le pas : « C’est un métier bien plus riche et complet qu’il n’y paraît, qui mobilise des compétences variées (observation, patience, adaptation) et qui ne laisse pas place à l’ennui. Et les perspectives d’évolution existent pour ceux qui le souhaitent. »
Candice Satara
PUBLIÉ LE 31 juillet 2025