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Marion, Eje et directrice de crèche : « Nous n’avons jamais le bon taux d’encadrement ! »

Auxiliaire de puériculture devenue éducatrice de jeunes enfants par la VAE, Marion* est directrice de deux crèches de 40 et 30 berceaux gérées en DSP par un grand groupe privé marchand, l’un des quatre plus grands. Par son témoignage, elle alerte contre le système de « la petite enfance discount » qui lui est imposé, et dénonce l’exigence et le désinvestissement des parents. 

Marion* nous a écrit un jour de colère et d’épuisement, dépitée par ses conditions de travail, les attentes des parents et la pression de son employeur. Elle venait d’organiser un café de parents au cours duquel un certain nombre s’étaient plaint qu’il n’y ait pas assez d’activités à la crèche, que les enfants n’apprennent pas à dessiner, que la crèche ne soit pas assez joyeuse… La Mairie s’était alors retournée vers elle, lui intimant de « revoir les propositions faites », dans une structure en crise que Marion et son équipe portent à bout de bras malgré le manque de moyens, le manque de personnel, les taux d’encadrement pas respectés… Mais dans ces conditions, comment proposer de belles activités alors qu’il n’y a que deux professionnelles pour s’occuper de 16 enfants, et que l’objectif le plus ambitieux de la journée est simplement de rendre ces enfants propres et en bonne santé à leurs parents ? 

« Arrêtons de mentir aux parents en leur vantant des projets pédagogiques qui n’ont aucun sens, tiennent plus du marketing que de la pédagogie et qu’on ne peut mettre en place ! Les cinq sens, l’anglais, Montessori, la référence stricte, la communication gestuelle associée à la parole… C’est bien beau sur le papier mais dans la réalité ces projets sont rarement suivis et investis. Maria Montessori a dû se retourner mille fois dans sa tombe ! Derrière, il n’y a rien car nous n’avons pas la disponibilité ni les moyens. Si l’on voulait faire les choses bien, il faudrait que nous ayons suffisamment de professionnelles compétentes et ce n’est pas le taux d’encadrement en France qui nous le permet… 

Une crèche discount en tous points 

C’est la vision de la crèche proposée aux familles qu’il faut revoir totalement. En premier entretien, on explique aux familles que l’on prône l’autonomie. Évidemment, nous sommes en crèche collective, il y a 30 enfants et 5 professionnelles ! Quand on doit faire 20 changes en dix minutes, soyons honnêtes, non, nous n’avons pas le temps de prôner l’autonomie… 

Dans notre département, la Pmi est très exigeante, donc le gestionnaire a donc dû se plier à certaines directives. Mais je pense que le PDG de notre groupe n’a même pas conscience de ce qu’il se passe dans ses propres crèches. Les gens du siège ne descendent jamais dans les crèches. Ils ne s’y intéressent absolument pas ! Dans le groupe pour lequel je travaille, on est dans le discount sur tous les points, y compris pour les taux d’encadrement : il fallait que pendant un certain temps, j’accueille des familles en trop – sachant que je n’avais pas le taux d’encadrement nécessaire – pour ensuite avoir le droit d’embaucher une professionnelle supplémentaire. J’utilisais donc mon agent de service pas qualifiée pour rester auprès des enfants, pour combler les manques… Aujourd’hui, par manque de personnel, j’ai enfin réussi à faire baisser le nombre de berceaux et à obtenir une professionnelle en plus, en « surpostage » mais jusqu’à quand ?

Dans notre département, qui connait l’une des plus fortes pénuries de professionnels, on recrute par défaut, on fonctionne avec des intérimaires qui ne viennent pas, ou qui viennent quand elles veulent et imposent leurs horaires. Alors la crèche a du mal à fonctionner et devient insecure. Je viens de recruter une professionnelle qui n’a jamais mis les pieds en crèche : avec son diplôme bac ASSP, elle n’a connu que les maternelles et personnes âgées. Et là, du jour au lendemain, elle va prendre en charge un groupe de huit enfants alors qu’elle n’a aucune base et jamais donné un biberon de sa vie… Tous les diplômes dits « règlementés » ne sont pas valables sur le terrain.

Des amplitudes horaires trop larges qui compliquent le planning 

Dans notre groupe, les professionnelles travaillent 7h par jour, mais la crèche est ouverte de 7h à 19h. Ce qui est honteux c’est que notre crèche ouvre à 7h pour un seul enfant et ferme à 19h pour un seul enfant. On a donc des trous à combler, des pauses à prendre en compte et les professionnelles sont toujours en train de compenser les absences des unes et des autres.

Nous n’avons donc jamais le bon taux d’encadrement ! La professionnelle qui fait la fermeture n’arrive qu’a 11h le matin, mais elle est comptée dans le taux d’encadrement : en son absence, il n’y a que deux professionnelles pour gérer un groupe de seize enfants, l’une fait les changes l’autre tente de faire des activités… 

Si le groupe et la Pmi seraient favorable à réduire les horaires de la crèche, c’est la mairie qui bloque et souhaite maintenir cette amplitude horaire pour des raisons politiques. Et comme la crèche est privée et que les parents sont des clients, nous devons nous adapter aux besoins des familles et accepter tous les contrats, même si derrière nous n’avons pas le taux d’encadrement adapté. Et pourtant, ces familles n’ont pas toutes réellement besoin de ces contrats qu’elles réclament et honorent une fois sur deux…

L’analyse de pratique à tout prix 

En plus, on nous demande de trouver le temps de faire des séances d’APP et réunions d’équipe indispensables au bon fonctionnement de la crèche. Par défaut, on les cale après les journées de travail, jusqu’à 20h30. Certaines habitent très loin, elles ont des journées énormes et psychiquement fatigantes, on les épuise littéralement. A quel moment c’est vivable ?

Il est donc arrivé que l’on fasse les réunions d’équipe dans la section avec les enfants autour qui se réveillaient petit à petit… Je ne comprends pas pourquoi on ne fermerait pas plus tôt, afin de nous permettre de faite l’analyse de pratiques dans de bonnes conditions au lieu de demander à la professionnelle qui est d’ouverture à 7h de venir de 18h30 à 20h30, ou de sacrifier sa pause une fois de plus… Cela ne respecte même pas le temps de repos obligatoire exigé par le code du travail ! 

Fait-on de l’accueil ou de la garderie ? 

Mais que fait-on vraiment en crèche ? Parfois, lorsque la crèche va bien, quand toutes les professionnelles sont présentes, qu’il y a une directrice, des projets mis en place, un sur-postage qui permet de faire quelque chose de plus et de s’investir sur de la pédagogie, on est pleinement dans l’accueil. Et puis un autre jour, il y a des pros qui démissionnent, on n’a plus que des intérimaires, il n’y a plus de directrice et on devient de la garderie… Aujourd’hui je gère deux crèches, l’une a un lourd passif mais a réussi à redevenir une véritable crèche. La seconde fait de la garderie. Et je considère qu’elle met en danger les enfants, avec des professionnels qui ne sont pas qualifiés, des choses qui ne sont pas aux normes, on en est là !

La crèche n’est pas adaptée aux bébés 

En réalité, il faut que je vous le dise, la crèche n’est pas adaptée aux bébés qui ont besoin d’une complète individualité car « l’autre » n’existe pas. Avec 1 adulte pour 5 enfants, on ne peut pas être dans cette individualité. Au-delà de 10 enfants dans une même section, c’est de la maltraitance institutionnelle; mais combien de crèches ont des sections de 20 à 25 enfants ? Un enfant accueilli de 7h30 à 19h sur 5 jours et sans vacances sauf trois petites semaines l’été, c’est de la maltraitance. Et les parents ne comprennent pas que lorsque leur enfant vient de 8h à 19h, il ait faim en sortant de la crèche et il n’ait qu’une envie c’est d’aller se coucher.  En passant toute la journée en collectivité c’est comme s’il avait vécu une journée de séminaire avec 500 personnes !

J’aimerais que l’on puisse instaurer une limite du nombre d’heures passées en crèche comme dans les pays du nord et que l’on arrête d’accueillir les enfants de moins d’un an dans ces conditions. Le taux d’encadrement n’est pas adapté à leurs besoins : il faudrait un pro pour 3 bébés de 2 mois 1/2 à 12 mois, un pro pour 4 enfants de 1 an à 2 ans et un pro pour 5 enfants de 2 ans à  3 ans.  

La parentalité a changé de visage 

Depuis plus de 10 ans, je vois la parentalité changer. Des parents de moins en moins investis et paradoxalement de plus en plus exigeants, qui nous déposent « un paquet » le matin, qu’ils viennent récupérer le plus tard possible le soir. En plus ils sont très exigeants et se plaignent que l’on ne fasse pas assez d’activités, du jardinage avec les bébés, une préparation à la maternelle avec les plus grands… On est très peinés de le constater mais il faut aussi interroger la responsabilité des parents.

J’étais professionnelle de terrain mais à l’heure actuelle, je ne supporterais plus de retourner auprès des enfants dans ces conditions. C’est pour cela que je suis passée en direction. Le management et l’accompagnement des équipes m’intéressent tout particulièrement, la pédagogie également. Qu’est ce qui me fait tenir ? J’ai l’expertise de mon métier et j’ai envie de lutter, je ne perds pas espoir ! Je me dis qu’un jour cela changera, et que la parentalité va évoluer avec des parents plus investis et modérés.

*Le prénom a été changé. 

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Propos recueillis par Laurence Yème

PUBLIÉ LE 10 avril 2025

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6 réponses à “Marion, Eje et directrice de crèche : « Nous n’avons jamais le bon taux d’encadrement ! »”

  1. emmanuelle coto dit :

    Ici j’ai moi même 6 enfants,fait des stages en maternelle et crèche,je souhaite me former au métier d’auxiliaire de puériculture,( en ce moment je fais avdf en formation) et franchement on me propose un poste ,je viendrai sans problème et avec assiduité et sans contrainte horaires si éventuellement c’est Vers chez moi ,merci 😉

  2. Catherinr Mouchard dit :

    J’ai rarement lu un article du début à la fin oú j’adhère au contenu, à 100 %.
    Je suis AP devenue EJE par la VAE.
    L’expérience du terrain fait qu’on ne peut pas se voiler la face sur les difficultés d’accompagnement de l’enfant, actuellement !

  3. Kévin Oudot dit :

    Bonjour,
    Étant actuellement en formation pour le métier de la petite enfance, je me tiens assez informé sur son actualité alarmante. Pour ma part, je suis en accord avec une très grande partie de ce qui est énoncé sauf sur un point : l’accusation au niveau de l’investissement des parents.
    Je m’explique, la petite enfance n’est pas le seul métier où les professionnels sont mis à mal, je pense, en toute sincérité, que nombre de parents préférerait s’investir pour leur(s) enfant(s) plutôt que de subir leur emploi. Commencer 1h plus tard, c’est bloquer un parent (avec un nombre de maman solo ne cessant de croître) chez lui et souvent l’accès à un poste de travail. Les personnes qui nous gouvernent doivent impérativement prendre conscience du mal que leur avidité de gain génère et doivent mettre à tout en œuvre pour que le personnel (absolument) nécessaire puisse être présent et travailler dans de bonnes conditions (pas de 6/10 employés comme dans tout les emplois). C’est tout de même la base de l’avenir du pays avec lequel ils jouent.

  4. laetitia verardi dit :

    Bonjour
    Je suis entièrement d’accord il serait temps que les institutions viennent sur le terrain ou s’inspirent des crèches parentales …la place de direction est compliquée il vous faudra être au four et au moulin car aujourd’hui à cause du taux d’encadrement et autres problématiques ( liées aux décrets )de terrain on a pas le choix si on veut soutenir et accompagner les équipes … bon courage

  5. Céline Chez dit :

    Bonjour,
    Je suis assistante maternelle agréée, cet article est intéressant et permets de se faire une idée de la réalité du terrain au sein de structures et leurs contraintes. Je suis d’accord avec votre constat, la crèche n’est pas adaptée aux bébés, ils ont besoin d’une attention personnalisée.

    Merci pour cet article. Si besoin d’un échange ou d’un retour d’expérience sur l’accueil individuel, je partage aussi mes pratiques et ressources sur mon site https://chubert91assmat.netlify.app/

  6. amelie bellota dit :

    j’ai lu votre article en entier et c’est rare! je suis attristée de cette situation, les enfants sont vulnérables, ils ont besoin d’un accueil de qualité. J’ai débuté en 2003 et aujourd’hui je suis en reconversion , pour me préserver. EJE puis directrice pour ne plus être sur le terrain. Malheureusement, les arrêts maladies, les démissions, les urgences m’ont obligés à être souvent sur le terrain. Des heures supplémentaires qui battent des records pour finaliser les dossiers divers et l’administratif. ça me désole de vous lire car les métiers de la petite enfance ont du sens. Bon courage .

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