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Pourquoi les crèches associatives se portent-elles si mal ?
Depuis plusieurs mois, les acteurs du secteur associatif de la petite enfance sonnent l’alarme : le modèle économique des crèches associatives ne tient plus, comme en attestent les fermetures successives de structures. Comment expliquer cette crise du privé solidaire ? Est-il encore possible de redresser la barre ? Notre enquête.
Sur le territoire rural de Riaillé (Loire Atlantique), la nouvelle, tombée en mai dernier, a fait l’effet d’une douche froide : la halte-garderie itinérante (Roule Ti’Bouts) et le multi-accueil (Jardin des Ti’Bouts), les deux seules structures d’accueil collectif du territoire, ne rouvriront plus leur porte à la rentrée. Pour les professionnelles du cru, c’est l’incompréhension : « ces deux services répondaient aux besoins des familles du secteur depuis plus de 20 ans à des tarifs accessibles, au-delà d’un lieu d’éveil pour les jeunes enfants et un mode d’accueil pour les familles en activité, ils favorisaient grâce à l’accueil occasionnel le lien social, la recherche d’emploi ou simplement des temps de répit parental. C’était une offre nécessaire sur un territoire confronté à des problèmes d’isolement, de mobilité et à l’heure où l’accompagnement de la parentalité est reconnu comme essentiel » explique Frédérique, Eje dans l’une des structures.
Des subventions coupées du jour au lendemain
Sur ce territoire rural, cinq communes (Joué-sur-Erdre, Pannecé, Riaillé, Teillé et Trans-sur-Erdre) avaient mutualisé dès 1995, au sein d’un syndicat intercommunal à vocations multiples (Sivom), des services de proximité dont la petite enfance, le RPE, l’accueil périscolaire et de loisirs. Et c’est grâce aux accords avec le Sivom que l’APEED a porté l’intégralité de l’offre d’accueil collectif du territoire pendant des années (soit à date, 32 berceaux dans les deux structures pour quelque 70 familles bénéficiaires)… Jusqu’au mois de mai, où le couperet est tombé : lla convention ne sera pas renouvelée. « Du jour au lendemain, on nous a annoncé que les subventions ne seraient pas maintenues, » explique Hélène, parent-bénévole de l’association. Et de préciser : « Le budget alloué devait permettre aux structures de rester ouvertes jusqu’à la fin de l’année 2023, mais il a fallu anticiper, avec le coût des licenciements des douze salariées. Les deux accueils seront fermés dès fin juillet…» au grand désarroi des familles qui s’étaient encore vue attribuer des places en avril dernier.
« Le modèle économique des crèches associatives ne tient plus ! »
Loin d’être un épiphénomène, les fermetures de structures d’accueil associatives, à l’instar de celles de l’APEED, sont désormais légion. Il suffit à ce titre de lire la presse régionale pour s’en rendre compte : chaque semaine vient avec son lot de crèches tentant d’alerter sur la précarité de leur situation, ou ayant malheureusement dû mettre la clé sous la porte. Si le constat ne date pas d’hier, la situation s’est considérablement aggravée depuis quelques mois, comme en atteste le manifeste pour la sauvegarde des crèches associatives lancé en avril dernier par l’ADMR, la Fehap, la Fnappe et la Croix-Rouge Française. Un manifeste sans équivoque : selon les organismes signataires, « le secteur associatif de la petite enfance est appelé à disparaître prochainement » car « le modèle économique des crèches associatives ne tient plus, » lisait-on dans le manifeste.
La sénatrice de l’Oise, Laurence Rossignol, avait alors repris le flambeau en posant très officiellement la question en séance au Ministère des solidarités, de l’autonomie et des personnes handicapées, à la fin du mois de mai dernier : « Aujourd’hui, les crèches associatives connaissent un déficit permanent menaçant ainsi leur existence. À Paris, 75 % des gestionnaires associatifs de plus de 100 berceaux et 65 % des gestionnaires associatifs de moins de 100 berceaux sont déficitaires en 2021. (…) Il est urgent d’agir face à la situation des crèches associatives dont les principaux bénéficiaires sont des parents, notamment les femmes, qui ont fait face à la pénurie de places dans les crèches municipales et qui ne peuvent être doublement punis, » lit-on dans le compte-rendu des débats.
L’inflation : la goutte d’eau de trop
Comment expliquer ces difficultés financières généralisées dans le secteur associatif ? La crise est évidemment multifactorielle, comme toujours dans le domaine de la petite enfance, mais on peut constater dans les structures associatives que la précarité économique est avant tout structurelle et a été aggravée par une conjoncture très défavorable.
En la matière, l’inflation galopante de ces derniers mois a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase des associations. « Les crèches associatives étaient déjà en difficulté depuis longtemps, mais tout s’est accéléré récemment. L’inflation a explosé, avec pour répercussion l’augmentation du SMIC, des salaires et de la valeur du point. Pour les gestionnaires, cela a été extrêmement lourd à porter, d’autant plus qu’en parallèle, les financements n’ont pas augmenté ou presque », explique Céline Legrain, présidente de la FNAPPE et directrice générale déléguée à la petite enfance et à l’éducation chez Crescendo / Groupe SOS. À l’ADMR, le bilan de ces quelques mois est tout aussi alarmant : « L’inflation a induit de revoir et de réduire tous les budgets, jusqu’aux couches, au point de devoir parfois changer de fournisseurs », précise Sarah Ferrandi, responsable enfance et solidarité à l’ADMR. Face à cette situation extrêmement tendue, les signataires du manifeste appelaient dès le mois d’avril « à sécuriser les financements en revalorisant a minima la PSU à hauteur de 12 % et les subventions des collectivités territoriales (sans prise en compte des revalorisations salariales promises par le Gouvernement) ». Un appel qui n’a pour l’heure pas été entendu…
La PSU va tuer le secteur
Et pourtant, les financement des crèches associatives, et plus particulièrement, la Prestation de Service Unique (PSU), constituent bien le problème de fond des crèches associatives, que l’on soit dans une conjoncture inflationniste ou non.
Pour rappel, le financement des EAJE, dont la plupart des crèches associatives, repose sur un triple financement CAF :
- Un financement au projet par le Fonds Publics et Territoires,
- Un financement forfaitaire à la place, lié au rééquilibrage territorial et social, déployé dans le cadre des conventions territoriales globales (Ctg). Ce dispositif est plus largement connu par son système de bonus (Bonus territoire, Bonus mixité, Bonus inclusion handicap),
- le financement socle, à l’heure, lié à l’activité. C’est la fameuse PSU, le nerf de la guerre.
En effet, ce financement horaire induit de facto une insécurité financière pour les crèches associatives : « La PSU part d’une bonne idée de base qui est de fixer le juste prix pour les familles. Mais avec cette prestation, on ne connaît jamais son chiffre d’affaires en avance », continue Céline Legrain. « Quand les parents s’inscrivent, on ne sait pas combien d’heures ils vont prendre au contrat ou comment ils vont occuper leur contrat. Souvent, il y a une occupation qui est moindre parce que les grands-parents vont prendre le relais un jour ou toute autre raison. Or qui dit sous-utilisation du contrat, dit PSU moindre, ce qui génère une très grande fragilité économique pour des structures qui ont un budget devant statutairement être à l’équilibre pour subsister (et qui par ailleurs, n’ont pas le droit de faire de profits, ndlr.) », continue-t-elle en rappelant qu’à l’époque de la dernière Cog déjà quelques gestionnaires avaient estimé que « la PSU allait tuer le secteur ».
Du côté de la Fehap, le constat est le même « avec la tarification horaire, si on perd ne serait-ce qu’une demi-heure d’accueil, on perd des financements. Cela oblige les professionnels à avoir l’œil rivé en permanence sur les contrats et à ajuster l’accueil en fonction des financements. C’est du temps qui n’est par ailleurs pas consacré à autre chose comme l’analyse des pratiques, le déploiement de projets. À la fin, c’est la qualité de l’accueil qui en pâtit », rappelle Jean-Christian Sovrano, directeur de l’autonomie et des parcours de vie de la FEHAP. Un « système kafkaien, qui impose un cadre extrêmement rigide où la gestion financière prime sur les projets innovants et le dialogue de gestion avec les CAF », renchérit Sarah Ferrandi. Dire que la PSU ne fait pas l’unanimité serait un euphémisme au point où bon nombre de gestionnaires demandent aujourd’hui d’y mettre un terme. C’est l’une des préconisations du manifeste d’avril : « sortir du système de la PSU, à moyen terme en créant un financement global avec des clauses de régulation liées à l’activité effectivement réalisée, et ce pour assurer leur pérennité dans les années à venir. »
Le cofinancement : le noeud (gordien) du problème
D’autant plus que la complexité administrative n’est de loin pas le seul écueil de la PSU. Plus insécurisant encore pour les crèches associatives est le cofinancement. Là encore, les acteurs du secteur y voient originellement une intention louable : « Historiquement, l’accueil pour tous, dans les structures d’accueil collectif, repose sur le tiers financement, à parts égales entre les CAF, les collectivités et les familles », rappelle Philippe Dupuy, directeur de l’ACEPP. « La Caf a joué les amortisseurs quand les familles payaient plus ou moins, mais son financement devait être limité à 66 % d’un prix plafond, les 34 % restants devant être à la charge de la collectivité », continue-t-il. Ainsi, sur le prix d’une place évaluée à 18 000 euros par an, les collectivités auraient dû abonder à hauteur de 6000 euros par an.
Le hic : les collectivités ne peuvent / veulent pas toujours investir à cette hauteur, et le tiers financement n’étant pas contraignant pour les collectivités, les structures se retrouvent parfois ‘le bec dans l’eau’. La part du financement des collectivités a donc souvent été revue à la baisse, dès lors qu’une Ctg a été signée. « Les bonus ont permis une compensation de ce financement et un accompagnement des collectivités, notamment en fonction du potentiel fiscal des territoires. Désormais, le cofinancement s’élève plutôt à 10 ou 20 % selon les territoires », précise Philippe Dupuy. Reste que cela ne règle donc pas le problème car « Sans tiers financeur, pas de PSU », martèle-t-il.
Une difficile mobilisation financière des collectivités
En effet, malgré le financement forfaitaire, les collectivités ne répondent pas toujours présentes, ou en tout cas, pas suffisamment. C’est là un constat, certes subjectif, des gestionnaires associatifs, mais aussi une observation chiffrée de la CNAF qui, dans son bilan du financement des EAJE par la Prestation de service unique 2022, observe « l’essoufflement progressif du modèle de production des places nouvelles en Psu, fragilisé par la difficile mobilisation financière des collectivités », lit-on dans ledit bilan. L’explication derrière la frilosité des collectivités ? « Des freins conjoncturels (crise covid, etc.) et structurels (coûts, libre administration des collectivités territoriales, protocole de Cahors réduisant les marges financières des collectivités, etc.) », mais aussi « un manque d’attractivité des financements Psu en tant que tels », rapporte le bilan de la CNAF. Et il ne s’agit là que de la création de nouvelles places !
Qu’en pensent les représentants des collectivités ? Clairement, en cette période d’annonces sur le service public de la petite enfance et de négociation de la prochaine COG, on marche sur des œufs. Pour Clotilde Robin, adjointe au maire de Roanne et co-présidente du groupe de travail petite enfance de l’Association des Maires de France (AMF), « chaque collectivité a son libre arbitre au regard des orientations politiques, prises notamment au moment des élections, mais elles entendent les inquiétudes des crèches associatives surtout après la suppression des aides exceptionnelles liées au Covid et au vu des modalités financières difficiles de la PSU », explique-t-elle tout en rappelant « que le secteur associatif est un partenaire incontournable sur les territoires et que les élus sont bien conscients de la plus-value de chacune de ces crèches ». Difficile de faire un autre constat quand on sait à quel point les crèches associatives contribuent à l’offre d’accueil collectif : 35 % dans la circonscription de Clothilde Robin, mais parfois beaucoup plus. Au total, les crèches associatives géreraient, selon la même source CNAF, 22,8 % des 417 237 places proposées en EAJE PSU en 2021, soit tout de même 95 000 berceaux !
Des budgets communaux qui ne sont pas extensibles
Pour autant, targuer les communes de mauvaise volonté serait trop simple. Les gestionnaires le rappellent d’une même voix : il ne faut pas mettre toutes les collectivités dans le même sac et certaines villes font des efforts significatifs pour soutenir l’offre associative. Et surtout, bon nombre de communes font ce qu’elles peuvent, notamment en période de crise, comme l’atteste le cas du SIVOM du secteur du Riaillé. « Fin 2022, nous avons dû nous rendre à l’évidence : les finances du SIVOM étaient en mauvais état du fait de différents facteurs, comme l’inflation, l’augmentation du point d’indices… Il y a eu une accumulation de coûts qui ont eu des conséquences de fond », explique Cécile Albert, Vice-présidente du Sivom. « Nous avons bien envisagé une augmentation de la participation des communes, mais la réponse des maires a été négative car les budgets ne sont pas extensibles », continue-t-elle en insistant sur la particularité des communes rurales, qui doivent gérer tour à tour « l’aménagement du bourg, l’église et son clocher qui s’effondre, l’école… ». Quid d’une éventuelle subvention alternative qui aurait pu donner un second souffle à l’offre d’accueil sur le territoire ? « Chez nous, la Ctg n’a pas encore été signée, donc il n’y pas de bonus territoire », constate-t-elle.
D’ailleurs, cela n’aurait probablement pas changé la donne. L’explication : « La PSU génère un problème de vases communicants : quand les financements nationaux augmentent, ceux des collectivités tendent à baisser. On l’a vu sur certaines communes : quand la CAF a mis en place les bonus territoire et mixité, qui sont censés venir en plus des financements usuels (pour recruter des professionnels, payer du temps de psychomotricien, etc.), l’effet annexe a été que, souvent, les communes ont baissé leurs subventions », constate Céline Legrain.
Un dialogue budgétaire compliqué
Philippe Dupuy le constate lui aussi : la baisse des subventions locales est une réalité et celle-ci a un effet : un dialogue budgétaire très difficile entre les différentes parties prenantes. « Statutairement, les associations ne peuvent dépenser que ce qu’elles ont au budget », explique-t-il. « Même si le budget baisse, les structures vont maintenir l’accueil pour subsister et pour cela, jouer sur l’ingénierie financière et se priver en renonçant au secrétariat par exemple. Tout cela contribue considérablement à l’appauvrissement des associations. A contrario, le jour où il y a une manne financière, les collectivités se disent rarement qu’elles vont embaucher du personnel par exemple. Après tout, pourquoi le feraient-elles, vu que tout fonctionne à moindre coût ? » s’interroge-t-il. Et de constater : « les associations sont des grandes spécialistes de la gestion de la pénurie. Vu le rapport de forces entre elles et les collectivités, elles n’ont pas le choix ».
Et force est de constater que ce rapport de force ne penche pas souvent en faveur des associations. Le cas de l’APEED l’illustre. En Maine-et-Loire, un arbitrage politique a été fait et c’est finalement la convention avec l’association qui n’a pas été renouvelée… au profit des services intercommunaux. Cécile Albert s’en attriste d’ailleurs. « Les structures associatives font souvent les frais de ce type de décisions, car il est plus compliqué d’envisager la fermeture des services intégrés (que d’arrêter de financer une association, ndlr.) », continue-t-elle en rappelant que le SIVOM a tout fait pour sauver les structures de l’APEED de la demande d’aide d’urgence à la CAF qui a été refusée, à la sensibilisation d’Elisabeth Borne par courrier. Rien n’y a fait.
Une concurrence déloyale
En filigrane, le cas de l’APEED soulève une question épineuse : avec la montée en compétences des communes dans le cadre du service public de la petite enfance (Sppe), cette préférence budgétaire au secteur public au détriment du privé solidaire que certains dénoncent ne risque-t-elle pas de s’aggraver ? Et de faire des collectivités, pour reprendre les mots de Philippe Dupuy, « les juges et les parties » ? La question est clairement houleuse. Du côté des collectivités, on dément toute forme de concurrence entre l’associatif et la gestion directe : « il n’y a pas un mode de gestion qui est plus favorisé qu’un autre. Chaque territoire s’organise selon ses particularités et ses besoins », explique Clotilde Robin. Même écho du côté de France Urbaine : « Aujourd’hui, on considère l’offre publique et associative dans leur complémentarité. On ne considère pas que les crèches que l’on a en régie font mieux que les associations qu’on soutient parfois depuis des années », martèle Etienne Chaufour, maire honoraire de Juvisy, directeur Île-de-France de France Urbaine. Un avis qui n’est pas partagé par les gestionnaires associatifs, à commencer par Philippe Dupuy : « On l’a vu à Paris. La collectivité a voulu préserver les crèches municipales, quitte à voir après ce qu’il en était de l’associatif. Une commune préférera toujours fermer la crèche associative », souligne-t-il. Et de préciser, que dans l’idéal, le Sppe devrait s’accompagner « d’une obligation minimale de financement pour favoriser la qualité d’accueil et sécuriser les structures associatives ».
Fuite du personnel et dumping social
Peut-on parler de concurrence déloyale, comme le font certains à demi-mots ? Sur ce point, chacun campe sur ses positions, mais une chose est certaine : dans le contexte de pénurie de personnel actuel, le secteur public semble avoir la préférence des salariés. « Aujourd’hui, les conventions collectives participent clairement à la sous-attractivité des métiers du secteur associatif, tout particulièrement pour les professionnels qui ont un faible niveau de diplôme. C’est évident au niveau de la branche de l’action sanitaire et social et de la Convention collective nationale 66 / Nexem (dont dépendent les salariés de la Fehap, ndlr., voir LH n°70) », étaye Jean-Christian Sovrano tout en rappelant qu’avec l’inflation et malgré la revalorisation du SMIC, certains professionnels sont passés en-dessous de la barre du salaire minimum. Autre exemple sans équivoque : « Quand on sait qu’à Paris, une auxiliaire de puériculture du public territorial est payée 300 euros de plus par mois qu’une AP dans l’associatif, on ne peut pas s’étonner qu’il y ait une fuite des professionnels » déplore-t-il. Et de regretter une « rupture d’égalité », voire un phénomène de « dumping » en défaveur du secteur associatif.
D’autant plus que, qui dit fuite du personnel, dit incapacité à maintenir le taux d’encadrement dans les structures, dit horaires d’accueil réduits (voire fermeture temporaire de structures), dit baisse de la Psu… Bref, pour les structures associatives, c’est un cercle vicieux inextricable qui finit par s’installer. La Fehap et la Croix-Rouge Française ont donc décidé de prendre le problème de la valorisation des métiers à bras le corps. Leur objectif : « négocier une convention collective unique étendue dans la branche de l’action sanitaire et sociale et mettre en place une mesure spécifique au bas salaire, avec notamment un prime pour mettre la rémunération au niveau du Ségur de la Santé », précise Jean-Christian Sovrano.
La DSP : une fausse bonne idée ?
Dans ce contexte économique difficile, les crèches associatives ont donc dû évoluer pour survivre. Évoluer, parfois sans le choisir, vers la délégation de service public (DSP). Sur le papier, les crèches associatives semblent avoir tout à y gagner : « la DSP permet l’accès aux services supports de la collectivité, à la gestion des ressources humaines, qui sont souvent des plus-values pour les associations qui n’en disposent pas », explique Clotilde Robin, qui voit dans la délégation de service public un soutien supplémentaire aux associations.
Pour les associations, ce serait plutôt tout l’inverse : « la DSP insécurise les crèches associatives plus qu’autre chose, » dénonce Sarah Ferrandi. « Elle permet la mise en concurrence des structures ce qui a un double effet pour les associations. D’un côté, elle les oblige à répondre à des appels d’offre à échéances régulières, ce qui demande énormément de travail aux structures, tout en les obligeant parfois à proposer des budgets extrêmement serrés pour être choisies. De l’autre, elle impose un modèle très rigide au niveau budgétaire, là où les conventions classiques laissent plus de marge à la négociation », analyse-t-elle.
Des contraintes supplémentaires, mais aussi moins de libertés : « Les collectivités voient en la DSP un outil de bonne gestion, mais pour les structures, si le cahier des charges émane de la commune, cela signifie que l’association ne peut plus mener son projet d’accueil comme elle l’entend, » rappelle Philippe Dupuy. Et de conclure sans équivoque sur ce point : « Non seulement la DSP n’assure pas la sécurité des financements, car la délégation arrive généralement à terme au bout de 3 à 5 ans, mais elle change la nature de la relation entre les acteurs du secteur : on n’est plus dans un partenariat, mais dans une relation verticale, où il n’y a plus de contre-pouvoirs », assène-t-il.
Faire une croix progressive sur ses valeurs
Deuxième piste d’évolution déjà en branle dans le secteur associatif : la réservation de berceaux. En théorie, l’idée est plutôt simple : pour pallier le manque de subventions des collectivités et régler le problème du cofinancement de la PSU, les crèches associatives peuvent réserver des places aux entreprises, qui bénéficient de crédits d’impôts intéressants afin de garantir une place d’accueil aux enfants de leurs salariés.
En pratique, si la réservation de berceaux peut assurer une certaine pérennisation des structures associatives, celle-ci à un prix : admettre que le secteur associatif doit aller vers une forme de libéralisation qui va souvent à l’encontre de ses valeurs. Pour Philippe Dupuy, il faut être très clair : ce type de partenariat avec le privé « permet de maintenir l’offre dans les beaux quartiers, par contre, les entreprises sont rarement intéressées par une implantation dans les quartiers prioritaires ou ayant de forts besoins sociaux ». Le constat est partagé du côté de l’ADMR : si les entreprises peuvent voir un intérêt à réserver des berceaux en zone périurbaine, c’est rarement le cas dans les territoires ruraux, moins accessibles. Sans compter que la réservation de berceaux demande au secteur associatif une mutation de fond : « Cela impliquerait pour les associations d’avoir des équipes commerciales, qui seraient en concurrence avec le lucratif privé, etc. C’est possible, mais cela ne pourra pas se faire rapidement car cela demande un changement de paradigme », explique plus pragmatiquement Céline Legrain.
Les micro-crèches Paje associatives : un non sens ?
Et si ce changement de paradigme était finalement déjà plus effectif qu’on le croyait ? La troisième voie d’évolution des structures associatives semble en tout cas en attester. Aujourd’hui, pour contourner les écueils de la Psu, des micro-crèches Paje associatives voient le jour. Il faut dire que les micro-crèches Paje ont le vent en poupe, comme le rappelle le bilan du financement des EAJE. Face au « manque d’attractivité des financements PSU en tant que tels », « il manque (fin 2021, ndlr.) 1776 places financées par rapport aux objectifs Cog, malgré l’effet de rattrapage engendré par le Plan Rebond. A contrario, les prévisions de places financées en Plan Crèche sont dépassées pour les micro-crèches Paje. Fin 2021, il y a 2204 places financées en plus par rapport aux prévisions réalisées en début de Cog », lit-on dans la note de la CNAF.
Et pour cause : pour les collectivités, ces structures, tout comme les Mam, sont bien plus légères en termes d’investissements. Un chemin de traverse donc pour les structures associatives qui, à défaut de cofinancements, peuvent au moins s’implanter sur les territoires. Difficile d’en évaluer le nombre exact pour l’heure, mais tous les acteurs associatifs interrogés s’accordent sur le fait que cette troisième voie est désormais une réalité sur laquelle il faut compter. « Nous avons quelques micro-crèches dans le réseau de l’Acepp, » indique Philippe Dupuy. « C’est une option, mais nous ne nous en réjouissons pas car ce type de structure représente un coût supplémentaire pour les familles, et toutes n’y sont donc pas éligibles. Elles favorisent malgré tout une forme d’exclusion », rappelle-t-il.
Un secteur qui survit en creusant sa propre tombe
C’est dire à quel point les crèches associatives sont en crise : quand l’associatif, traditionnellement porteur des valeurs de solidarité, d’inclusion, d’accueil pour tous et de création de liens en vient à devoir subsister via des modèles induisant intrinsèquement des facteurs d’exclusion, il y a une forme de dystopie qui s’installe. Dans un secteur de la petite enfance qui ne lui donne pas aujourd’hui des moyens pérennes, l’associatif résiste en niant parfois sa propre raison d’être. Il semble, en quelque sorte, survivre en creusant sa propre tombe.
Et pourtant, dans ce marasme, il semble y avoir de l’espoir. Le plus est étonnant est qu’il s’annonce par la voix des collectivités. Ainsi, pour Etienne Chaufour, l’heure n’est pas du tout à la célébration des micro-crèches Paje ou du privé lucratif, qui ont considérablement souffert du rapport de l’Igas sur les crèches d’avril dernier. Au contraire, à ses yeux, les associations ont une réelle carte à jouer dans le cadre du service public de la petite enfance : « Il va falloir créer, dans les mois à venir 200 000 nouvelles places d’accueil et toutes les recommandations (du rapport Giampino, du HCFEA) semblent aller vers la promotion de nouveaux modèles, vers l’expérimentation d’accueils sortant de l’ordinaire. Seul le secteur associatif a aujourd’hui l’agilité de développer cette offre », conclut le cadre de France Urbaine. Reste à voir comment sera pris ce virage. Les grandes orientations de la prochaine Cog donneront sûrement une indication dans ce sens dès cet été, tout comme « le travail à mener dans les prochains mois sur la mise en œuvre du service public de la petite enfance, pour un déploiement en 2025 », rappelle Etienne Chaufour. Les associations, elles, sont dans les starting-blocks…
Prochain article : Quelles sont les différentes pistes envisagées pour sauver le secteur associatif ?
Véronique Deiller
PUBLIÉ LE 27 juin 2023
MIS À JOUR LE 21 juillet 2023