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Sarah El Haïry, une haute-commissaire très attendue

Sarah El Haïry est donc haute-commissaire à l’Enfance. Sic, c’est ainsi qu’elle est citée dans son décret de nomination publié au journal officiel du jeudi 6 mars. Spontanément, nous écririons plus facilement haut-commissaire… Portrait d’une ex-ministre qui revient dans un secteur qui ne lui est pas étranger et qui lui tient à coeur.

C’était un secret de polichinelle. Depuis, l’annonce élyséenne de décembre 2024 d’Emmanuel Macron sur X, et les petits cafouillages qui l’ont accompagnée, le nom de l’ex-ministre déléguée à l’enfance, à la jeunesse et aux familles de Catherine Vautrin (gouvernement Attal) circulait avec insistance. Mais en revanche, le haut-commissariat restait une sorte d’entité floue dont nul ne comprenait vraiment ni le rôle, ni le périmètre, ni le rattachement. Beaucoup d’incertitudes. Et dès lors, beaucoup de vraies ou fausses rumeurs. Ce n’est qu’un mois et demi après l’annonce que les choses ont commencé à se préciser.

Le décret créant la fonction et décrivant les missions a enfin été publié au Journal officiel du 11 février. Assez carré et précis, il a permis de faire cesser certaines rumeurs : Catherine Vautrin reste bien maître du jeu et patronne en son ministère XXL, le haut-commissariat est placé sous sa responsabilité. Les missions allant de la protection de l’enfance au soutien à la parentalité en passant par la petite enfance sont larges.
Pourtant, ce même jour, comme par un fait exprès, une tribune réclamant, une nouvelle fois, un grand ministère de l’enfance est publiée dans Le Monde. L’appel signé par plus de 100 organisations est intitulé : « Les enfants devraient être les premiers à être protégés par l’action publique ».

Une nomination qui s’est fait attendre

Néanmoins, depuis ce 11 février, régulièrement annoncée pour le prochain conseil des ministres, la nomination s’est fait attendre. Au point de relancer toutes sortes de supputations : pour les uns, le retard était lié à l’affaire Betharram, sous-entendu il eut été malvenu de nommer un haut-commissaire au moment même où le Premier ministre était embourbé dans cette affaire de violences et d’abus sexuels sur des enfants, pour les autres, étant donné la situation dans laquelle se trouve la protection de l’enfance, cela aurait été plus judicieux de nommer une personnalité issue d’une association reconnue… et ils espéraient que ce retard signifiait un changement de cap sur la personnalité en passe d’être choisie.
Quelle qu’en soit la raison, ce retard a agacé le secteur. Celui de la protection de l’enfance, très actif et très présent médiatiquement, mais aussi celui de l’accueil du jeune enfant, impatient, car s’estimant lui aussi en souffrance et en urgence. Bref, personne n’était content de cette longue attente.
Finalement donc, Sarah El Haïry est nommée lors du conseil des ministres du mercredi 5 mars. Le sujet est clos. Ou presque, parce que les réactions vont s’enchainer. Un certain consensus autour de la personne, jugée à l’écoute et de bonne volonté (quoique sur les réseaux sociaux rarement tendres et toujours sans filtre, on peut lire « qu’elle n’en a rien à faire de la petite enfance », « qu’elle a été battue aux législatives » ou « qu’elle n’a rien fait quand elle était ministre »). Et une flopée d’interrogations autour de sa marge de manœuvre : de quels moyens humains et financiers disposera-t-elle ? Aura-t-elle un poids politique suffisant pour peser et faire avancer les dossiers …

Un poids politique pas si anodin…

Sarah El Hairy, bien que jeune – 36 ans dans quelques jours -, n’est pourtant pas née de la dernière pluie. Elle a eu plusieurs expériences ministérielles et à ce titre sait ce qu’on peut attendre d’un ministre et comment lui parler. Elle fut députée et est encore élue locale à Nantes. Un point qu’elle a en commun avec Catherine Vautrin, sa ministre, avec qui elle partage la conviction qu’on ne peut piloter des politiques sans les acteurs qui la font vivre. « Elle sait parler aux élus et aux gens de terrain » souligne un de ses anciens collaborateurs et elle l’avait montré lors de sa tournée France famille, commencée sans avoir pu être terminée puisqu’elle fut une ministre éphémère. La faute à la dissolution ! Elle est vice-présidente du Modem et proche du Premier ministre. Ne pas sous-estimer son poids politique, donc.

D’aucuns suggèrent même que comme haut-commissaire, elle aura peut-être plus de liberté d’action et de parole qu’un ministre délégué, arguant aussi que le décret décrivant ses missions lui offre un large périmètre d’action. Et reprenant la rhétorique de l’Élysée, ils assurent qu’un jour si le gouvernement tombe, elle, elle sera toujours là !

Une jeune femme moderne, énergique et chaleureuse

Voilà pour le poids politique. Mais Sarah El Haïry a d’autres atouts, et notamment sa personnalité. Plutôt gaie et souriante, elle a le tutoiement facile et sa simplicité donne l’impression que vous la connaissez depuis toujours alors même que vous venez de la rencontrer ! Elisabeth Laithier, peut en témoigner, elle qui, à plusieurs reprises, l’a accompagnée en déplacement, accueillie à Nancy et en a fait sa marraine de Légion d’honneur ! « C’est une personne amicale et bienveillante, dit-elle, je la vois encore dans un foyer de l’enfance, accroupie discutant avec un petit garçon de 5 ans, crayons de couleur à la main. C’est une image qui me reste. »

Ceux qui ont travaillé dans son équipe lorsqu’elle était ministre déléguée auprès de Catherine Vautrin la décrivent comme une jeune femme « énergique, chaleureuse, qui a envie d’agir et ne recule pas ». Ou encore : « Une ministre qui savait écouter, essayait de comprendre et savait prendre des décisions et n’hésitant pas à le faire au risque de faire des mécontents. » Preuves en sont sa décision de publier le rapport micro-crèche de l’IGAS dont les conclusions ont pu chagriner le secteur privé lucratif et celle missionnant l’IGAS sur le contrôle d’un grand groupe de crèches (La Maison Bleue) en application du plein emploi de décembre 2023.

Sarah El Haïry fut une ministre de l’enfance, de la jeunesse et des familles éphémère. Mais en succédant à la controversée et très communicante Aurore Bergé, elle a su être à l’écoute des professionnels de la petite enfance et de la protection de l’enfance qu’elle a toujours défendus. C’est aussi une jeune femme incarnant une certaine modernité : maman d’une petite fille née par PMA, et belle-mère de deux enfants, elle forme donc avec sa compagne une famille recomposée assez peu traditionnelle. Elle est à ce titre sensible aux questions de parentalité et était très attachée lors de sa dernière expérience ministérielle aux S de famille. Elle avait été dépitée de le voir s’effacer dans l’intitulé du ministère de celle qui lui succéda, Agnés Canayer.

Une bonne entente avec Catherine Vautrin

Sans être dans l’intimité du duo, si l’on s’en fie aux apparences, il est assez clair que Catherine Vautrin et Sarah El Haïry se sont plutôt bien entendues lorsque la seconde était la ministre déléguée de la première. Elles avaient ensemble rencontré le comité de filière petite enfance. Elles avaient ensemble été auditionnées par la commission d’enquête parlementaire sur le modèle économique des crèches et la qualité d’accueil présidée par Sarah Tanzilli.

Au comité de filière, elles avaient annoncé le montant de la revalorisation salariale des professionnels soutenue par l’État  et devant la commission d’enquête, elles s’étaient prononcées d’une même voix sur la réforme du Cifam (et non sa suppression).
Si cette bonne entente demeure et si les deux femmes partagent les mêmes objectifs et convictions et sont aussi d’accord sur la méthode, on peut supposer que Catherine Vautrin laissera les coudées franches à sa jeune haute-commissaire. Sur quels domaines, souhaitera-t-elle la voir en première ligne ? Il est encore trop tôt pour le dire. On peut juste légitimement penser qu’elle pourrait lui confier la tâche de relancer le comité interministériel à l’enfance initiée par Charlotte Caubel et en panne depuis fin 2023. Et lui demander d’être la « VRP du SPPE », elle qui sait bien parler aux élus. A suivre donc.

Néanmoins, Catherine Vautrin, souhaitera probablement garder la main sur certains sujets liés par exemple à Protection de l’enfance, tant elle s’y est investie depuis qu’elle est à la tête de son ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles. Et puis, ce sera bien sûr elle qui sera aux manettes pour négocier la future Cog et superviser les travaux sur la refonte du financement des modes d’accueil. Car la ministre de plein exercice, secondée par trois ministres qui lui sont rattachés, dispose d’un cabinet et de moyens conséquents qui donnent un poids à ses promesses (elle en fait peu) et à ses décisions et actions.

En question, les moyens de Sarah El Haïry, pas ses intentions

Les moyens humains et financiers: c’est la question au cœur de toutes les réactions. Florilège.
Isabelle Santiago, rapporteure de la commission d’enquête sur la protection de l’enfance et députée socialiste du Val-de-Marne dans un communiqué » intitulé : « notre politique de l’enfance doit être revue du sol au plafond, Sarah El Haïry en aura-t-elle les moyens ? » s’interroge sur « le budget, la feuille de route et le poids politique » de la future commissaire. Et met la pression : « Le haut-commissariat doit faire ses preuves le plus rapidement possible et démonter s’il est en capacité de porter les premières promesses faites par son ministre de tutelle ». Une petite pique pour finir… elle souligne qu’elle a dû attendre un an pour obtenir une réponse à la question sur les pouponnières qu’elle avait posée à Sarah El Haïry quand elle était au gouvernement.
Le secteur Protection de l’enfance est aligné sur cette position à l’exception de Florence Dabin, présidente du conseil départemental de Maine et Loire et du GIP enfance protégée, plus optimiste, qui dans un communiqué écrit : « J’ai appris ce matin, avec une réelle satisfaction, la nomination de Sarah El Haïry au poste de haut-commissaire à l’Enfance. (…). (…)Lorsqu’elle était ministre déléguée à l’Enfance, à la Jeunesse et aux Familles j’avais pu apprécier sa qualité d’écoute, son sens de l’engagement et sa remarquable capacité d’analyse. Face aux enjeux et aux risques qui concernent nos enfants et notre société́, je sais que je pourrai compter sur sa clairvoyance et sa détermination. Elle saura, j’en suis persuadée, faire travailler ensemble l’État, les Départements et les associations. Nous partageons la même vision et l’envie de faire évoluer la situation des enfants en danger. »
En ce qui concerne la petite enfance, Élisabeth Laithier, la présidente du comité de filière petite enfance, s’exprimant à titre personnel, nous a déclaré : « Je suis personnellement heureuse de retrouver Sarah El Haïry. Sa nomination présente l’avantage de placer à la tête de ce haut-commissariat à l’enfance une personne qui connait le sujet, qui est connue des acteurs et qui a travaillé avec eux. Cela va permettre une fluidité dans les échanges. »
Cyrille Godfroy, co-secrétaire général du SNPPE ironise : « On prend les mêmes et on recommence. Ce poste nouvellement créé, que va-t-il réellement changer ? Le contexte politique actuel, évolue en permanence, mais rien ne bouge au quotidien pour les professionnels de la petite enfance. Sarah El Haïry, connait les problématiques du secteur. Mais est-ce que cela va suffire ? De quels moyens disposera t-elle ? Va-t-elle pouvoir agir ? On connait ses intentions et convictions, mais on attend désormais qu’elle puisse très vite clarifier sa marge de manœuvre : quelles garanties peut-elle donner au secteur ? Aura-t-elle les moyens d’agir ? Si elle ne peut nous donner des gages sur ces points, alors dommage pour elle et dommage pour nous, cette nomination n’aura servi à rien. »
Quant à Elsa Hervy, déléguée générale de la FFEC, fine mouche, elle remarque : « Elle fait partie des ministres qui sont partis très vite, trop vite. Moi, je retiendrais ses propos lors du Printemps de la Petite Enfance 2024 : statut n’est pas vertu. (ndflr : parlant du statut des EAJE) Et je souhaite qu’en conformité avec le décret définissant ses missions, elle mène de vraies concertations avec les acteurs du secteur. »

Bienvenue Mme El Haïry, le secteur dans son ensemble – protection de l’enfance, enfance et petite enfance – nourrit beaucoup d’attentes à votre égard.

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Catherine Lelièvre

PUBLIÉ LE 07 mars 2025

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