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Stéphanie ou la solitude du gestionnaire de micro-crèche face à une équipe « maltraitante »

Voici le témoignage d’une gestionnaire de 4 micro-crèches. Appelons-la, Stéphanie, puisqu’elle souhaite préserver son anonymat. Elle raconte ici ses déboires avec une équipe défaillante, à la limite de la maltraitance, et la difficulté pour elle « qui voulait bien faire » de prendre les mesures nécessaires. Elle s’est sentie très seule et jugée. Son but en témoignant ? Ni « un appel à la compassion ni une invitation à la pitié. C’est un appel à la compréhension et à la reconnaissance d’un métier complexe(…) » explique-t-elle dans ce récit où on la sent profondément affectée et démunie.

Je suis gestionnaire de 4 micro-crèches. J’ai choisi ce métier par conviction, avec l’envie de proposer aux jeunes enfants et à leurs familles un accueil bienveillant, structuré, réfléchi. Mais début 2024, ma vie professionnelle a basculé. Ce témoignage, je l’écris aujourd’hui car je continue d’en payer le prix, dans le silence général, et avec une grande solitude. Je l’écris pour que d’autres gestionnaires sachent que cela peut arriver à n’importe qui, même quand on fait les choses sérieusement, même quand on pense bien s’entourer.

Une révélation brutale

C’est une stagiaire Éducatrice de Jeunes Enfants qui m’a alertée, indirectement. Dans le cadre de son stage dans une de mes micro-crèches, elle tenait un journal de bord dans lequel elle a consigné ce qu’elle observait au quotidien. Elle n’a pas cherché à me parler de ce qu’elle constatait, ni à m’alerter en interne. Elle a transmis ce journal à la PMI, et informé son école de formation, sans m’en avertir.
Le 4 janvier 2024, j’ai été convoquée par la PMI. On m’a exposé les faits, et là, tout s’est écroulé.
Je n’y croyais pas. Pas mon équipe. Pas ma référente technique ni l’auxiliaire petite enfance avec qui je travaillais depuis six ans, en qui j’avais entièrement confiance. Et puis la médecin de la PMI m’a dit : « C’est tellement bien détaillé que ce n’est pas possible que ce soit inventé. » Ce jour-là, j’ai compris que ce que je n’avais pas su voir, des enfants l’avaient vécu.

Faits avérés : paroles et actes inacceptables

Voici quelques exemples concrets, pour montrer ce que peuvent être ces violences ordinaires, celles qui abîment en silence :

Paroles et propos  inadaptés, blessants envers les enfants
• À un enfant qui pleure en réclamant son doudou pendant le repas : « T’es relou, vas-y continue de pleurer. »
• Le doudou est finalement donné… mais plongé dans l’assiette de purée. L’enfant pleure encore. Il est installé face au mur, et on lui lance : « Il est cool cool le mur ! » suivi de rires d’adultes.
• À un autre enfant : « Tais-toi deux minutes. », « Arrête de pleurer, c’est pénible. », « Je peux plus me le voir. »

Langage familier et inadapté, utilisation du téléphone personnel
• Une professionnelle filme un enfant avec son téléphone personnel (normalement interdit dans la structure) et partage la vidéo sur Snapchat à une autre de ses collègues absente ce jour.
• Des vidéos TikTok sont montrées aux enfants. Actes inadaptés envers l’enfant qui subit la situation
• Pauses repas prises en présence des enfants, malgré l’interdiction sur le règlement intérieur
• Enfant pris violemment par le bas ou devant rester obligatoirement assis. Propos négatifs sur les familles, tenus devant les enfants
• « Merci d’avoir contaminé les copains » (en parlant d’un enfant malade déposé le matin).
• Devant les enfants, on entend : « Elle se fout de notre gueule (en parlant d’une maman)»
• Une professionnelle demande plusieurs fois à un enfant : « Est-ce que tu m’aimes ? » en
filmant la scène.
Certaines de ces situations ont été admises lors du droit de réponse des professionnelles à la PMI. D’autres ont été minimisées ou niées, mais les faits essentiels sont avérés.

Mes actions immédiates

J’ai aussitôt pris des mesures. J’ai convoqué des réunions, demandé à ma référente technique des comptes rendus quotidiens détaillés avec une analyse de chaque professionnelle : ce qui allait bien, ce qui devait être retravaillé. J’ai voulu mettre en place des caméras dans l’espace de vie, non pour surveiller, mais pour rétablir un climat de confiance, pour les familles et pour moi-même.
Mais là encore, j’ai été seule. Seule à porter les soupçons, la culpabilité, le doute, la responsabilité.
Mon erreur, je le reconnais, a été de trop peu communiquer avec les familles. Avec mon mari, nous avions peur qu’en révélant les faits trop brutalement, cela entraîne des plaintes et une fermeture administrative. Ce n’est pas par peur du scandale, mais pour protéger la structure, les familles, les enfants qui continuaient à être accueillis.

Un climat délétère et des dérives liées à l’organisation

Mon équipe travaillait sur 4 jours depuis septembre. Avec du recul, je pense que ce rythme a pu entraîner de la fatigue, une accumulation de tensions et un relâchement professionnel. J’ai donc réorganisé le planning pour revenir à une organisation sur 5 jours, cela n’a pas du plus à l’équipe.
J’ai aussi arrêté le contrat de notre apprentie CAP AEPE : elle avait vu toutes les dérives, notamment l’usage excessif du téléphone et les pauses prises en présence des enfants, mais elle n’a rien signalé. Comment accueillir des stagiaires dans un tel contexte ? Nous avons été contraints d’annuler les sorties, de refuser toute nouvelle convention….
Une professionnelle a démissionné, et trois autres se sont mises en arrêt maladie du jour au lendemain, m’envoyant leurs certificats à 23h pour une absence dès 8h le lendemain, comme pour me punir sans jamais se remettre en question. À leurs yeux, la fautive, c’était moi. Comme si j’étais le problème. C’en serait presque risible… si ce n’était pas si grave.

Recrutements d’urgence et reproches des parents

Suite à ces absences, il a fallu recruter en urgence pour pallier les arrêts maladie. Les parents m’ont reproché ce turnover, ne voyant pas la complexité de la situation.
Le constat est simple : soit je recrute pour remplacer, soit je ne remplace pas et nous sommes obligés de fermer, car nous ne pouvons pas respecter le taux d’encadrement légal. Que je choisisse l’un ou l’autre, on me reproche les conséquences.

Isolement, incompréhension et accusations

Le climat était devenu profondément anxiogène pour tout le monde, et la confiance était rompue. Après cinq mois d’arrêt maladie pour ces professionnelles, il m’était impossible de les accueillir à nouveau les bras ouverts, sans qu’aucune remise en question de leur part n’ait été exprimée.
Les familles ont été influencées par les récits des professionnelles mises en cause, qui leur ont décrit une relation difficile, affirmant vivre un enfer ou se sentir menacées, des accusations qui ne reflètent pas la réalité complète. Certaines fautes ont été avouées, d’autres non, et même ce qui a été reconnu ne doit pas être minimisé. Elles ont souvent retourné les faits à leur avantage, occultant leur part de responsabilité.
Après le licenciement, ces professionnelles ont contacté les familles durant l’été, organisant un goûter dans un jardin public pour exposer leur version des faits, leur « vérité ». Sans connaître précisément les reproches adressés à l’équipe, les familles ont choisi de croire ces récits.
Je leur en veux pour les commentaires blessants et les reproches injustes qui persistent, souvent sans qu’elles cherchent vraiment à comprendre la réalité des faits. Il est difficile d’être tenue responsable d’une situation que je n’ai jamais souhaitée et pour laquelle j’ai toujours agi avec sérieux et rigueur. Je ne minimise en rien le mal-être des professionnelles, mais pourquoi n’y a-t-il jamais eu de remise en question de leur part ? Pourquoi, au lieu d’assumer leur responsabilité, m’ont-elles fait de moi la cible à abattre ? Mon rôle est aussi de protéger la structure et les enfants, même quand cela est difficile.
Aujourd’hui, des commentaires méprisants fusent sur ma page Google, souvent de personnes n’ayant jamais fréquenté ma crèche, mais qui connaissent certainement les anciennes salariées ou anciens parents. La vérité est toute autre, et heureusement, les inscriptions continuent, preuve que la confiance perdure malgré tout.
Je me connais, je connais mes valeurs. Je trouve cela dommage pour les professionnelles qui travaillent maintenant dans cette structure et font un travail remarquable. Elles aussi paient les pots cassés.

La médecine du travail, la maladie professionnelle et la question de l’inaptitude

Les professionnelles concernées ont été en arrêt maladie pendant plus de cinq mois. Je ne minimise pas leur mal-être, qui est réel et doit être pris en compte. Cependant, il est évident que la vérité des faits qui leur étaient reprochés, des faits graves, sans remise en question profonde de leur part, a été difficile à porter. Plutôt que d’affronter ces responsabilités, elles ont choisi de se mettre en arrêt maladie.
Mais le vrai problème ne réside pas uniquement dans leur attitude : c’est tout un système défaillant. La médecine du travail, censée évaluer objectivement les situations, se contente souvent d’entendre une seule version, sans approfondir ni chercher à comprendre la complexité réelle. En France, ce fonctionnement favorise un certain assistanat des salariés et alimente le chômage.
Ainsi, malgré leur inaptitude déclarée, ces professionnelles ont rapidement retrouvé des postes dans d’autres crèches, parfois avec des responsabilités importantes, validées par la PMI. Ce système est à revoir en profondeur pour garantir la sécurité et le bien-être de tous.

Le poids d’être gestionnaire

J’ai porté seule le poids de mes responsabilités, en respectant la réglementation et en veillant avant tout à la protection des enfants, parfois au prix d’un isolement profond. Ce rôle n’est pas simple, mais il est essentiel.
Je partage ce témoignage aujourd’hui parce que je sais que je ne suis pas la seule à traverser des moments difficiles. D’autres gestionnaires et directeurs vivent peut-être la même expérience, souvent dans le silence, par peur d’être incompris ou jugés.
Ce n’est pas un appel à la compassion ni une invitation à la pitié. C’est un appel à la compréhension et à la reconnaissance d’un métier complexe, parfois ingrat, où les décisions doivent être prises avec rigueur, même quand elles ne font pas l’unanimité.
Je ne souhaite pas que ce témoignage serve à réjouir ceux qui espèrent ma chute ou se réjouissent de mes difficultés. Au contraire, il est là pour rappeler que derrière chaque structure, il y a des femmes et des hommes qui donnent le meilleur d’eux-mêmes, souvent dans l’ombre, et qui méritent respect et soutien.

Stéphanie V

PUBLIÉ LE 04 août 2025

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2 réponses à “Stéphanie ou la solitude du gestionnaire de micro-crèche face à une équipe « maltraitante »”

  1. CORINNE LAIGNEAU dit :

    Bonjour Stéphanie, j’ai lu votre témoignage avec une grande attention car je rencontre le même problème. Même si dans ma crèche, les attitudes sont atténuées et moins « graves », je travaille avec certaines collègues malveillantes. Les faits que je constate et qui m’énervent sont essentiellement des critiques envers les parents devant les enfants concernés. Des mamans qui arrivent en retard alors qu’elles ne travaillent pas, des parents qui ne savent pas élever leurs enfants, que des remarques de ce genre…. Des jugements de valeur sur les parents mais également entre professionnels….certaines se permettent de crier sur des enfants intrépides et difficiles à gérer….. Des gestes un peu brusque parfois quand la tension monte…. J ai oublié de préciser que je suis auxi et ma directrice est très compréhensive comme vous l êtes certainement. Je lui en ai parlé sans donner les noms des profs, elle a refait un point sur les valeurs de notre métier en réunions. J ai parfois l impression que les mauvais propos persistent et quand j ose dire « pas de jugements de valeur, on ne connait pas leur histoire, leurs problèmes… » j ai le droit à de l ignorance pour toute la journée. Donc je vous comprend.

  2. arnaud.astegiani_162189 dit :

    Merci Mme pour ce témoignage ou j’ai reconnu beaucoup de situations vécues dans ma propre expérience pro. Gérant d’une entreprise de 8 crèches que j’ai créé au fil des années j’ai en effet rencontré nombre de ces situations. Votre témoignage sur la médecine du travail illustre bien l’impuissance des gestionnaires par rapport à des professionnels qui savent utiliser le système à leur profit.
    Après il y a heureusement de belles choses qui se passent dans nos crèches alors courage.
    Bien Cordialement
    Arnaud

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