Travailler seule en MAM, ce que deux années d’exercice m’ont appris
C’est un choix assumé. Dès le départ Sophie Pailler, assistante maternelle le savait : elle souhaitait travailler seule dans une MAM. Voici son témoignage : elle explique son choix avec ses nouveaux défis, ses nouvelles contraintes, ses découvertes.
Travailler seule en MAM était un choix dès le départ. Je n’ai jamais cherché de collègue pour créer ma MAM, pas une seule fois. Travailler seule faisait partie du projet dès le début. Pourtant, quelques mois plus tôt, je pensais quitter complètement la petite enfance.
Quitter l’accueil à domicile sans quitter la petite enfance
Je suis assistante maternelle depuis 2014 et j’ai exercé plus de dix ans à mon domicile. Mes derniers contrats se sont prolongés, certains enfants sont restés avec moi jusqu’à leur entrée au CP. Pendant ce temps, mes propres enfants ont grandi et notre équilibre familial a changé. Les problèmes de santé de mon conjoint, puis son invalidité, ont également bouleversé notre organisation.
Quand ces contrats arrivaient à leur terme, je ne me voyais plus repartir pour plusieurs années avec de nouveaux bébés à la maison. Remettre des lits dans les chambres de mes enfants, réorganiser les espaces et continuer à faire vivre toute la famille au rythme de mon activité n’était plus envisageable pour moi. J’ai donc commencé à suivre deux cursus universitaires avec l’idée de me reconvertir.
En parallèle, nous avions mis à la vente notre résidence secondaire, achetée à crédit quelques années auparavant, comme investissement locatif.
Puis, en novembre 2023, j’ai pris une décision qui allait tout changer. J’ai choisi de tout arrêter : mes études ; la vente de la maison ; l’accueil à domicile. J’ai décidé d’ouvrir une MAM toute seule. Cinq mois plus tard, j’accueillais le premier enfant.
Préserver mon autonomie plutôt que recréer un travail d’équipe
Si j’ai choisi de travailler seule en MAM, c’est aussi parce que je tenais à conserver l’autonomie que j’avais connue à domicile.
Dans la petite enfance, deux professionnelles peuvent être aussi compétentes l’une que l’autre et ne pas accompagner de la même façon un repas, un endormissement ou une grosse émotion. Je n’avais pas envie que mon quotidien repose sur des compromis permanents autour de ces choix. Cela ne signifie pas qu’une MAM à plusieurs fonctionne moins bien, cela signifie simplement que ce fonctionnement ne me correspond pas.
Je voulais garder un petit groupe, continuer à connaître finement chaque enfant et conserver une relation directe avec les familles. Avec quatre jeunes enfants, respecter les rythmes de chacun demande déjà beaucoup d’ajustements. Je tenais à préserver cette souplesse, c’est ce que la MAM m’a permis de faire.
Il m’a fallu apprendre à partir travailler
Séparer mon domicile de mon lieu de travail faisait partie des principales raisons du projet. Je voulais rendre sa liberté à ma famille et disposer d’un espace entièrement pensé pour les jeunes enfants. Sur ce point, la MAM a rempli sa mission, mais la séparation a eu des effets auxquels je ne m’attendais pas. Il m’a fallu apprendre à partir travailler. La MAM est à deux minutes à pied de chez moi, pourtant, les premières semaines, cette courte distance m’a semblé bien plus grande que prévu. Après dix ans à travailler au milieu des miens, ma famille me manquait, ma maison me manquait, même mon chien me manquait. J’avais tellement voulu séparer ma vie professionnelle de ma vie familiale que je n’avais pas imaginé devoir apprendre à vivre cette séparation. Avec le temps, j’ai commencé à apprécier ce calme. Quand j’arrive à la MAM, je laisse réellement la maison derrière moi. Je ne pense plus à ce qu’il reste à préparer pour le soir ou à la pièce qui aurait besoin d’être rangée. Je suis là pour les enfants.
Ma famille, de son côté, a retrouvé sa maison. Plus besoin d’adapter les pièces aux accueils, de composer avec le matériel de puériculture ou avec les arrivées et départs des parents. C’est exactement ce que je cherchais.
Deux lieux séparés signifient aussi deux lieux à faire vivre
Je n’avais pas anticipé, tout ce que l’accueil à domicile permet de faire presque sans y penser. On ne va pas se mentir, pendant une sieste, chez soi, on peut lancer une machine, mettre quelque chose au four pour le dîner ou passer un coup de balai. Ce sont quelques minutes ici et là, mais sur une semaine entière, elles représentent beaucoup.
Aujourd’hui, la MAM ouvre à 8 heures et ferme à 18 heures. J’arrive vers 7 h 30 et je repars souvent vers 18 h 30 après avoir préparé, rangé et nettoyé. Une partie du ménage se poursuit sur mes jours de repos et l’administratif, lui, revient encore régulièrement à la maison.
J’ai réussi à séparer ma vie professionnelle de ma vie personnelle, mais je n’ai pas supprimé le travail invisible, j’ai simplement deux lieux à tenir au lieu d’un. Quitter l’accueil à domicile m’a rendu ma maison, cela ne m’a pas rendu du temps.
Décider seule ne pose pas de problème tant que la décision reste simple
L’un des grands avantages de ce fonctionnement est de pouvoir modifier immédiatement mon organisation. Je n’ai personne à convaincre lorsque je constate qu’un aménagement ne convient pas à un enfant. Pour les siestes, j’ai une chambre individuelle et un dortoir. Si un enfant ne parvient à dormir correctement dans aucun de ces deux espaces, je peux installer son couchage dans la pièce de vie. Je n’ai pas besoin de maintenir une organisation simplement parce qu’elle avait été prévue ainsi.
Cette liberté compte beaucoup pour moi, car une journée avec quatre enfants ne se déroule jamais exactement comme prévu. Pouvoir adapter rapidement le cadre est l’un des aspects les plus confortables de mon quotidien.
Assumer seule les décisions quand aucune solution n’est parfaite
Les choses deviennent différentes lorsqu’aucune option n’est vraiment satisfaisante. L’année dernière, j’accueillais deux bébés et deux enfants d’environ deux ans et demi. Les deux plus grands traversaient une période compliquée et leurs émotions débordaient très vite.
Un jour, l’un a mordu l’autre et le lendemain, les rôles se sont inversés. Cette fois, le même enfant a recommencé plusieurs fois dans la matinée. Malgré ma vigilance, tout allait extrêmement vite. L’autre enfant avait déjà trois morsures et je ne pouvais pas prendre le risque qu’une quatrième survienne. J’ai appelé les deux familles et demandé à la maman de l’enfant qui mordait de venir le chercher.
Ce n’était probablement pas la meilleure solution, c’était la plus rapide. J’avais tout essayé depuis le matin sans parvenir à enrayer la situation et cette maman pouvait être là en cinq minutes quand l’autre famille travaillait à des kilomètres. Ce jour-là, la décision m’appartenait entièrement. Je n’avais personne à côté de moi pour me dire qu’elle aurait fait la même chose, ni pour me proposer une autre manière de voir la situation. C’est aussi cela, l’autonomie, pouvoir agir immédiatement, mais ne pas pouvoir partager la responsabilité au moment où elle devient plus lourde.
Une seule et même interlocutrice pour les parents
Je pensais beaucoup à ce que ce fonctionnement pouvait m’apporter à moi. Je mesurais moins ce qu’il pouvait représenter pour les parents. Certaines familles viennent justement parce que je suis seule dans la MAM. Les parents savent qui accueille leur enfant chaque matin et à qui ils s’adressent le soir. Les transmissions sont directes. Ce que je raconte, je l’ai vécu avec leur enfant, je sais comment il a dormi, mangé, joué, ce qui l’a fait rire ou ce qui a été plus difficile dans sa journée. Pour certaines familles, cette continuité compte beaucoup. Quelques parents apprécient aussi qu’aucun autre adulte ne soit présent quotidiennement dans le lieu. Cette organisation conserve finalement une partie de ce qu’ils recherchaient dans l’accueil individuel, tout en offrant un espace entièrement dédié aux enfants.
Sans délégation, toute la structure repose sur la même personne
Cette continuité a pourtant une limite évidente. Quand je suis absente, il n’existe pas de deuxième professionnelle qui puisse assurer l’accueil. C’est là que le modèle montre l’une de ses principales différences avec une MAM à plusieurs. Dans certaines MAM, la délégation d’accueil peut permettre, sous conditions, qu’une collègue prenne temporairement en charge les enfants. Chez moi, cette possibilité n’existe pas.
Un rendez-vous que je ne peux pas déplacer, une maladie ou un imprévu signifie que les familles doivent trouver une autre solution. Même lorsque mon absence est parfaitement légitime, je culpabilise de leur imposer cette difficulté.
C’est probablement l’une des réalités que j’avais le moins mesurées avant l’ouverture. Le plus difficile n’est pas d’accueillir quatre enfants sans collègue, ça, je sais le faire. Le plus difficile, c’est que si je m’arrête, tout s’arrête.
Une absence devient immédiatement le problème de plusieurs familles Quand toute l’organisation repose sur soi, il devient très facile de considérer sa propre disponibilité comme une obligation permanente. La fatigue fonctionne de la même manière.
Dans une journée difficile, il n’y a personne dans la pièce pour prendre momentanément le relais pendant que je souffle un peu. Je dois rester disponible physiquement et mentalement jusqu’au dernier départ. Cette différence peut paraître évidente lorsqu’on décrit le modèle sur le papier, mais elle l’est beaucoup moins avant de l’avoir vécue tous les jours.
Une place vide pèse vite dans l’équilibre économique
La continuité de la MAM repose également sur un équilibre financier que je dois assumer seule.
Je n’ai bénéficié d’aucune aide au démarrage. La CAF m’a répondu que la subvention à l’installation supposait au moins deux assistantes maternelles. J’ai donc financé l’aménagement du local par un crédit que je rembourse encore aujourd’hui.
Dans ma situation, les charges de la MAM représentent environ l’équivalent d’un contrat à temps plein. Avec quatre accueils, le modèle peut être confortable, avec seulement deux enfants, l’équilibre devient vite fragile. Paradoxalement, j’ai aussi le sentiment que la particularité de mon fonctionnement facilite la recherche de contrats. Certaines familles viennent précisément pour ce petit collectif avec une seule professionnelle. Mais cette réalité peut aussi pousser à vouloir remplir toutes les places, accepter de grandes amplitudes et repousser ses propres limites. C’est exactement ce que j’ai fait.
À 48 heures par semaine, j’ai compris ce que « soutenable » voulait dire
Avant l’ouverture, j’ai été convoquée à Montpellier par la directrice de la PMI. Elle m’a parlé du risque d’épuisement professionnel en MAM, cela ne m’a pas fait douter une seconde. Ma puéricultrice de secteur soutenait mon projet et, de mon côté, j’étais déterminée. La PMI m’avait également indiqué qu’il s’agirait de la première MAM de l’Hérault portée par une seule assistante maternelle.
À ce moment-là, je savais surtout que j’étais capable de faire fonctionner mon projet. Plus de deux ans plus tard, je comprends mieux ce qu’on cherchait à me faire mesurer.
Pendant longtemps, j’ai travaillé environ 48 heures par semaine. À cela s’ajoutaient l’administratif, ma maison et ma famille une fois rentrée. Je pouvais tenir ce rythme, mais la vraie question était de savoir combien de temps.
Passer à quatre jours a été plus difficile que créer la MAM
Il m’a fallu plusieurs mois pour réduire mon temps d’accueil à quatre jours par semaine. Je ne pouvais pas modifier du jour au lendemain l’organisation des familles, mais j’étais prête à perdre des contrats pour retrouver un rythme que je puisse tenir. Je n’en ai finalement perdu aucun. Cette journée sans accueil a changé beaucoup de choses. Elle me permet de récupérer, de gérer une partie de ce qui débordait auparavant et surtout de ne plus considérer chaque heure disponible comme une heure que je devrais forcément travailler.
Si je devais recommencer aujourd’hui, c’est la première chose que je changerais, je poserais mes limites horaires dès l’ouverture. Pas parce que je regrette le modèle, mais parce que j’ai compris qu’un accueil de qualité dépend aussi de l’état dans lequel se trouve la professionnelle qui l’assure. Être présente pour quatre enfants en bas âge demande de l’énergie, de la patience et une vraie disponibilité mentale.
L’autonomie ne dispense pas de limites, elle oblige au contraire à les fixer soi-même. C’est probablement là que ma vision de la liberté professionnelle a le plus changé. Deux ans après, je regarderais d’abord les conditions pour durer. Je ne présenterais jamais la MAM solo comme une solution idéale et je ne la présenterais pas davantage comme un modèle impossible. Elle me correspond et, plus de deux ans après l’ouverture, je ne regrette pas ce choix. Mais je sais maintenant que le fonctionnement tient moins à la capacité de « tout faire seule » qu’à la capacité d’organiser ce qu’une seule personne peut réellement porter dans la durée.
Mon métier est devenu plus lisible
Il m’arrive encore de repenser avec un peu de nostalgie à l’accueil à domicile. Je vois mieux aujourd’hui tout ce qu’il avait de pratique, mais je me souviens aussi de ce qu’il imposait à ma famille.
Il y a enfin une chose que je n’avais absolument pas anticipée : mon métier est devenu plus visible. À domicile, on voyait les enfants dans le salon, les poussettes dans l’entrée et le matériel de petite enfance autour de nous. Le travail, lui, se fondait dans tout le reste. Aujourd’hui, je pars travailler le matin et je rentre le soir. Ce simple changement a modifié le regard porté sur mon activité.
Quand j’ai choisi de travailler seule en MAM, je pensais surtout à la liberté de décider comment exercer mon métier. Plus de deux ans plus tard, je n’ai pas changé d’avis sur cette liberté, j’ai simplement appris qu’elle ne consiste pas à pouvoir tout faire, elle consiste aussi à savoir où s’arrêter.
Mes conseils pour créer sa MAM en solo
À une assistante maternelle qui envisagerait de travailler seule en MAM, je conseillerais surtout de regarder très concrètement :
• les charges du local, même lorsqu’une place reste inoccupée ;
• l’organisation des congés et des absences sans possibilité de relais interne ;
• le ménage et l’administratif qui s’ajoutent aux heures d’accueil ;
• la capacité à prendre seule certaines décisions inconfortables ;
• le cadre professionnel à maintenir avec les familles ;
• les limites horaires à fixer avant que la fatigue ne les impose.
Il faut aimer l’autonomie, être organisée et accepter que ce qui n’est pas fait ne le sera pas par quelqu’un d’autre.
Sophie Pailler
PUBLIÉ LE 10 septembre 2026
Une réponse à “Travailler seule en MAM, ce que deux années d’exercice m’ont appris”
Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.
Merci pour le témoignage être assistante maternelle chez soi c’est pas toujours évident. J’aimerais vraiment monter une MAM avec mes deux filles une petite MAM familiale.