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Tribune Libre

« Tu n’as pas peur d’avoir des problèmes ? » Être un homme dans la petite enfance

Par Jean-Baptiste Gaune, responsable d'un relais petite enfance

Tout d’abord, permettez-moi de me présenter brièvement, : je m’appelle Jean-Baptiste, j’ai cinquante ans et je suis responsable d’un Relais petite enfance depuis près de 10 ans. Je me suis formé comme éducateur de jeunes enfants à Lyon, à l’école santé social du sud-est (ESSSE), aujourd’hui Ocellia, au début des années 2000. 

Je voulais vous partager une expérience récente qui a participé à m’interroger à nouveau sur ma place d’EJE homme dans le milieu de la petite enfance. Avec les assistantes maternelles et les enfants qu’elles accueillent et qui viennent aux temps collectifs du relais, nous avons l’habitude de faire une petite photo souvenir lorsque les enfants vont entrer à l’école et donc ne fréquenteront plus le relais. Photo que je fais avec l’accord des parents et que je leur envoie en souvenir. Bref, plutôt fier de mon travail au relais, de cet accompagnement ponctuel de ces très jeunes enfants lors de leur venue aux temps collectifs, je montre cette photo souvenir à mon père de 82 ans qui me dit : « mais tu n’as pas peur d’avoir des problèmes ? ».

Porter un enfant : un geste professionnel problématique ?

Bien qu’en analysant un peu cette réflexion paternelle, je peux y voir l’inquiétude bienveillante d’un vieux père à son fils, j’ai été très surpris, sinon chagriné par cette remarque : je porte un enfant dans les bras (après avoir verbalisé avec lui le fait de faire une photo souvenir), debout, le temps d’une photo, devant six professionnelles et cela me met de fait dans une position problématique ?

Je comprends tout à fait un principe fondamental de tout professionnel.l.e – homme ou femme – qui est de savoir avoir une distance réfléchie avec les enfants et très jeunes enfants que l’on accompagne. Partir du postulat que je ne pourrais pas porter un enfant parce que je serais un homme, donc potentiellement dangereux, n’y a-t-il pas là un amalgame lui-même dangereux, tout du moins discriminatoire ?

Protéger les enfants sans suspecter tous les hommes

On me dira avec raison mais sans assez de discernement à mon sens que 98% des agressions sexuelles perpétrées sur des mineurs le sont par des hommes. Évidemment, ce sont des faits terribles et incontestables. Cependant, cela signifie-t-il pour autant qu’il faudrait éloigner par une sorte de « principe de précaution » les 2 % d’hommes qui travaillent dans la petite enfance et qui le font dans une immense majorité avec professionnalisme et bienveillance ? Qu’en est-il du holding, du handling, du care que j’apprenais à théoriser avec Winnicott lors de mes chères études ? Qu’en est-il de la parité dans la petite enfance ? Finira-t-on par ne plus laisser les professionnels hommes sur le terrain parce qu’ils sont hommes et de facto perçus comme des criminels en puissance ? Les laisser dans les bureaux en poste administratif, passe encore, mais changer un enfant, le porter, donner un biberon à un nourrisson, bref s’occuper naturellement d’un infant est-il devenu déplacé pour un professionnel homme ?

J’ai eu à me confronter à ce principe de précaution bien des fois dans ma carrière et je l’entends bien (bien que porter un enfant ne soit jamais vu de manière négative pour une femme). A l’inverse, ne devraient-on pas s’interroger sur des professionnelles femmes qui bécotent les enfants ou qui les papouillent à longueur de journée, en « jouant à la poupée » ? Car cela je l’ai hélas constaté et je le vois encore et cela ne semble choquer personne. Les enfants sont alors otages de ces excès de câlins non sollicités, mais tout semble être normal car ces gestes sont opérés par des femmes, heureusement minoritaires.

Des hommes toujours absents de la petite enfance

La petite enfance est un milieu très majoritairement féminin et il l’a toujours été pour des raisons plurifactorielles largement recensées depuis l’après-guerre : facteurs sociologiques, économiques, politiques largement analysés. Le fait est que, malgré mon observatoire de vingt-et-une années dans ce milieu, je n’ai pas l’impression que les choses évoluent très positivement. Membre de jury de diplômes d’Etat d’ EJE, intervenant vacataire dans divers centres de formation, je ne vois presque aucun étudiant homme dans ce secteur.

Lors des réunions petite enfance de ma ville, même en grands comités, je suis assez invariablement le seul garçon. Dans le département de la Loire où j’exerce mon activité, je suis aussi le seul animateur d’un relais petite enfance homme. Il est relativement ardu pour un homme d’y faire sa place, dans des milieux non mixtes, avec des représentations parfois négatives ; la place des hommes dans la petite enfance, bien qu’ultra-minoritaire, est bénéfique pour les enfants, les professionnels et les familles.

 Cela m’interroge enfin sur l’impact des médias aujourd’hui dans la perception des hommes dans la petite enfance. Je ne suis pas là pour « faire mon Caliméro » et geindre en pleurnichant « c’est vraiment trop injuste » comme on a pu me le reprocher avec véhémence, juste pour dresser un constat personnel.  Il est très important de médiatiser les dérives qui existent, primordial de les sanctionner très sévèrement à la hauteur de leurs gravités, mais faire un amalgame, entre homme et prédateur (en stigmatisant par le genre) n’est pas une bonne solution à mon sens. Cela est réducteur et stigmatisant, voire discriminant.

Le genre ne doit pas masquer les vrais enjeux

Au-delà du genre, ne doit-on pas davantage s’interroger sur les processus de recrutement et même très en amont dans les centres de formation ? Lors de l’énorme scandale de l’accueil périscolaire parisien qui peut faire un parallèle avec le travail dans la petite enfance, où la pénurie de professionnel.l.es est plus ou moins importante, voire dramatique, ne devrait-on pas s’interroger sur les manières de recruter ces personnels, de les former, de continuer à former les individus et les équipes dans le temps ?

Car, tous genres confondus, le secteur de la petite enfance mérite vraiment mieux que des salaires payés au rabais, subissant des horaires pénibles, des temps partiels imposés, secteur sous-estimé dans le monde du travail. Il mérite mieux qu’un désintérêt politique teinté de condescendance. Si l’on veut élever convenablement les générations de demain, il est de toute urgence de le faire avec l’appui de professionnel.le.s fiables et formés, solides, qui peuvent évoluer et se ressourcer, dans une mixité qui est aussi un miroir de notre société. Dans cette mixité, il y a donc des personnes de tout genre, de tous les horizons, de toutes origines, et de tout âge ; ce sont des adultes formés, engagés, bienveillants, rassurants : des professionnel.le.s donc.

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Jean-Baptiste GAUNE

PUBLIÉ LE 20 juillet 2026

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