Abonnés
Un RPE emmène ses assistantes maternelles en voyage d’étude en Suisse
Le RPE de Montfort-sur-Meu, en Ille-et-Villaine, ne manque pas de projets pour soutenir ses assistantes maternelles. En novembre 2025, les 3 animatrices ont emmené 11 assistantes maternelles en voyage d’étude, dans le canton de Genève. Une expérience riche et intense qui leur a permis de prendre du recul sur leurs propres pratiques, et de s’inspirer de l’expérience de leurs homologues suisses.
Le RPE de la Communauté de communes de Montfort-sur-Meu, à l’ouest de Rennes, accompagne près de 180 assistantes maternelles du territoire. Pour l’animer, trois éducatrices de jeunes enfants passionnées semblent faire preuve d’un enthousiasme communicatif. Pour l’année 2025, elles ont choisi comme thématique annuelle « le voyage » pour aller à la découverte d’autres pédagogies et modèles éducatifs, sans imaginer un instant que cette idée pourrait les emmener si loin…
Le voyage, un projet audacieux
Reprenons. En 2024, le RPE s’intéresse au jeu sous toutes ses formes et propose, à la demande de certaines assistantes maternelles, des « ateliers du rien ». « A cette occasion, nous avons contacté l’éducatrice genevoise à l’origine de cette pratique. Et Cécile Borel est venue nous accompagner dans la mise en place de nos ateliers », raconte Elodie Renault, EJE et animatrice du RPE. Pour 2025, les animatrices du RPE tissent un fil rouge autour du voyage, imaginent des soirées d’échange pour permettre aux assistantes maternelles de découvrir d’autres pratiques professionnelles. Et rapidement, l’équipe enthousiaste ne résiste pas à l’envie d’aller plus loin, dans l’idée de nourrir leur réflexion pour faire évoluer l’accueil familial en perte de vitesse. « Pourquoi n’irions-nous pas voir directement sur place comment se passe l’accueil du jeune enfant au-delà de nos frontières ? ». Un projet un peu fou certes, mais les animatrices décident de tenter le tout pour le tout ! Elles reprennent donc contact avec Cécile Borel qui sera un précieux intermédiaire pour organiser leur voyage d’étude… en Suisse !
La Suisse, une destination pas si simple
Le choix de la Suisse n’est pas (tout à fait) dû au hasard : la proximité géographique, les contacts pertinents tout trouvés, et la francophonie pour faciliter les dialogues y sont également pour quelque chose ! « Dans les échanges que nous avions eus, nous avions bien conscience qu’il y avait des choses assez différentes de chez nous. C’est ce qui nous a interpellées », souligne Mélodie Mengelle, EJE et animatrice du RPE. Elles se rendront vite compte que viser la Suisse n’était pas non plus la destination la plus simple, notamment pour les demandes de financements, puisque la Suisse est hors de l’UE. Pour financer ce projet et emmener un maximum d’assistantes maternelles, le RPE a dû frapper à de nombreuses portes et renoncer aux financements européens. C’est finalement la MSA, dans cadre de Grandir en milieu rural, la Caf via une enveloppe exceptionnelle pour ce projet novateur, qui sont venues compléter le financement de la Communauté de communes de Montfort-sur Meu.
Découvrir et témoigner
Il faudra un an pour mettre sur pied le projet. 26 assistantes maternelles étaient prêtes à partir, seulement 11 seront sélectionnées, afin d’obtenir une véritable représentativité des communes du territoire. Accompagnées des 3 animatrices du RPE, les professionnelles sont parties en train, du vendredi 7 au dimanche 9 novembre 2025. Et le programme concocté par l’équipe ne leur a pas laissé un moment de répit ! Visites, rencontres et échanges se sont enchainés pour découvrir mais aussi transmettre et témoigner. Pour Magali Helard, assistante maternelle à Pleumeleuc, « c’était hyper enrichissant ! Juste un peu frustrant que ce soit si rapide ! ». Elodie Renault confirme : « c’était un bon exercice pour nos assistantes maternelles d’expliquer leur métier, de prendre le temps de réfléchir à ce qu’elles vivent au quotidien, de dire ce qui est important pour elles, et de parler devant tout le monde ! Certaines étaient un peu stressées mais finalement les échanges étaient très fluides. »
Un programme en 6 étapes
- Le tiers-lieu « Chez Gilberte, la maison meyrinoise », à Meyrin
Ce lieu d’accueil associatif atypique, géré par une équipe composée de professionnels du social communautaire, de l’intégration et de la petite enfance propose de nombreux ateliers ouverts à tous. Chez Gilberte accueille également les accueillantes familiales de jour, l’équivalent de nos assistantes maternelles en France. « C’est une proposition qui ressemble au système de matinées d’éveil que nous avons au RPE, explique Mélodie Mengelle. Les accueillantes viennent passer la matinée avec les enfants qu’elles accueillent participent à des temps d‘activités ». Elles doivent également proposer, une fois par mois, un atelier ou une activité à l’ensemble du groupe. Accueillies par les responsables de l’association, les professionnelles ont également pu échanger avec les accueillantes familiales suisses autour de leurs conditions de travail et leurs pratiques.
- La Maison de la Créativité, à Genève
Le groupe a pu découvrir cette magnifique maison de maitre dans laquelle a été développé un projet culturel étonnant autour de la créativité. Chaque pièce de la maison représente un univers que l’enfant (jusqu’à 8 ans) va pouvoir explorer sans limites. Et 3 hectares extérieurs investis de la même manière. « C’est un lieu dans lequel on a l’impression que le temps s’arrête », s’émerveille encore Elodie Renault. Là-bas, les professionnelles seront accueillies par Nathalie Jenkins qui conçoit ces espaces. « Elle a pu nous expliquer comment elle créait et imaginait concrètement ces univers, c’était passionnant. Nous avons surtout pu observer les enfants qui utilisaient ce matériel, précise Mélodie Mengelle. Et bien qu’ils soient plus grands que ceux accueillis chez nous assistantes maternelles, c’était très enrichissant. »
Décourvrir notre article sur la Maison de la Créativité
- La crèche familiale La Flottille à Genève
Les professionnelles ont été accueillies par toute l’équipe, éducatrices, accueillantes familiales et directrice. En trois groupes, elles ont pu visiter la structure, se faire expliquer son fonctionnement administratif et sous un angle plus pédagogique. Le matin, ce sont des groupes fixes d’accueillantes familiales qui viennent à la crèche avec les enfants qu’elles accueillent. L’après-midi est plutôt consacré aux enfants les plus grands car en Suisse, l’âge d’entrée à l’école est entre 4 et 5 ans. « L’après-midi, la crèche familiale fonctionne un peu comme un jardin d’enfants, explique Mélodie Mengelle. Après la sieste, l’accueillante familiale dépose les plus grands à La Flotille et rentre chez elle avec les plus petits. Et Les parents viennent directement chercher leurs enfants à la crèche familiale ».
- La Mairie de Genève
Reçues par Céline Burki, adjointe de direction en charge des politiques publiques pour le département de la cohésion et de la solidarité, les professionnelles ont eu une présentation de la politique petite enfance en Suisse, en faisant un parallèle avec la France. Elles ont notamment constaté qu’en Suisse, il peut y avoir de grandes différences sur les conditions d’accueil de la petite enfance selon les cantons qui ont une prise de décision importante (les critères d’obtention des places d’accueil, l’âge d’entrée à l’école).
- Une structure de coordination
Une responsable d’une structure de coordination et deux accueillantes familiales ont présenté leurs métiers, exposé leur projet d’accueil et échangé avec les assistantes maternelles françaises qui ont pu à leur tour présenter leur métier.
- Des cours d’écoles et le parc du Bois de la Bâtie
Les assistantes maternelles ont pu découvrir les installations faites dans les cours d’école ; et les grandes aires de jeux de ce parc historique de Genève, avec de gigantesques structures en bois, audacieuses et créatives. L’occasion d’évoquer l’importance de l’éveil à la nature pour les tout-petits, puisque c’est une dimension assez développée en Suisse.
Ces métiers et conditions de travail bien différentes
Au premier abord, une part de surprise. : animatrices du RPE et assistantes maternelles ne s’attendaient pas à constater autant de différences entre leurs métiers, de la Suisse à la France. Décryptage.
-
Accueillante familiale, une profession peu reconnue et valorisée
Dans le canton de Genève, l’accueil familial est sous représenté et peu reconnu (moins de 10% de l’accueil des 0-4 ans). Les parents – dont beaucoup de familles d’origine étrangère qui nourrissent de fortes attentes éducatives notamment pour ce qui est des langues – sont davantage en quête d’un accueil collectif. Mais pour y avoir accès, il faut que les deux parents travaillent, certaines familles n’ont donc pas d’autre solution que de se tourner vers une accueillante familiale mais par défaut. « Les assistantes maternelles avec lesquelles nous sommes parties se sont vite rendu compte au fil des échanges, qu’en France leur métier n’était pas si mal perçu, explique Elodie Renault. Qu’en Suisse, les accueillantes familiales étaient assez peu reconnues : ils ne parlent même pas d’une profession mais d’une activité. Beaucoup d’étrangères se tournent vers cette profession, peu de Suisses l’exercent ».
-
Une formation trop courte et limitée
Les accueillantes familiales suisses ont une formation initiale bien plus légère qu’en France : 20 heures de formation initiale avant le premier accueil, un agrément provisoire d’un an puis à nouveau 20 heures de formation. Tandis qu’en France, 80 heures de formation sont exigées avant d’être agréée, puis 40 heures de formation doivent être faites dans les 3 ans qui suivent. Du côté de la formation continue, les attentes ne sont pas non plus les mêmes : « En France, nos assistantes maternelles ont accès à énormément de formations diverses des neurosciences à l’éveil à la nature, note Mélodie Mengelle. En Suisse, il semble que l’on reste sur le développement de base de l’enfant et pas beaucoup plus. Dans les échanges que nous avons pu avoir avec les accueillantes, cela nous a beaucoup surprises, nous ne nous attendions pas à cela ! ». Ces échanges ont tout de même permis aux assistantes maternelles de prendre conscience qu’elles étaient relativement bien accompagnées dans l’exercice de leur métier. « Elles ont remarqué et su nommer que beaucoup de partenaires les entouraient (PMI, Mission agrément, RPE, partenaires locaux) et leur apportaient un véritable soutien », se réjouit Elodie Renault.
-
Plus de conseil que de contrôle
En Suisse, l’agrément définitif est valable 5 ans et les professionnelles ont une visite « surprise » annuelle. En France, l’agrément est délivré pour 5 à 10 ans, avec une visite de contrôle programmée, tous les cinq ans. En Ille-et-Vilaine, c’est la Mission agrément et non pas la PMI qui en est chargée. « Chez nous, les assistantes maternelles appréhendent ce moment et se sentent jugées dans leurs pratiques. En Suisse, la perception de cette visite pourtant faite à l’improviste n’est pas du tout la même, explique Mélodie Mengelle. Les accueillantes l’envisagent plutôt comme un soutien professionnel, dans l’échange pour identifier leurs difficultés ».
Pour Pauline Meurice, assistante maternelle indépendante qui faisait partie du voyage, des visites de contrôle plus fréquentes et plus axées sur le conseil que le contrôle comme en Suisse seraient appréciables. « On serait peut-être moins stressées ! », admet la jeune assistante maternelle qui a cependant apprécié sa première visite de renouvellement et perçoit ces rares visite quinquennales comme une forme de confiance… « En Suisse, cette visite de contrôle est davantage perçue comme un accompagnement très ouvert, il n’y a pas de crainte, ça fait partie du métier, confirme Magali Helard. Chez nous c’est un presque un contrôle policier ! Sans raison valable, on a peur que ça se passe mal… ».
-
Des accueillantes dépendantes, plus sécurisées mais moins libres
Les accueillantes familiales suisses peuvent dépendre d’une structure type crèche familiale, ou d’une association appelée « structure de coordination », qui les emploie et gère toute la partie administrative et contractuelle qui lie l’accueillante aux parents. D’autres sont indépendantes, employées par les parents. « Il semble qu’il y ait autant d’accueillantes familiales indépendantes que dépendantes en Suisse, a observé Mélodie Mengelle.
Lors de ce voyage, le groupe n’a pu échanger qu’avec des accueillantes dépendantes. « Elles ont la sécurité de l’emploi et un salaire fixe peu importe le nombre d’enfants accueillis, explique-t-elle. Mais également des règles à respecter en contrepartie, différentes de ce que nous connaissons en France ». Et de citer l’obligation de sortir une fois par jour, de ne côtoyer que des professionnelles employées par leur crèche familiale lorsqu’elles sont à l’extérieur, de fonctionner par groupe de quartier, de ne pas utiliser leur voiture et d’être limitées en temps de transport, de ne pas pouvoir choisir les familles avec lesquelles elles travaillent…
« La crèche familiale suisse a fait envie à nos assistantes maternelles, reconnait Mélodie Mengelle. Elles ont réalisé qu’il y avait d’autres manières de faire, que l’on pouvait éviter cette relation contractuelle parfois pesante avec les familles. Mais les ass’mat’ ont aussi constaté par elles-mêmes que ce n’était pas si simple, car c’est un engagement dans les deux sens : employées par la crèche, les accueillantes ont des obligations à respecter et donc moins de liberté dans leur quotidien ». Une question de statut qui est beaucoup revenue dans les échanges, note Elodie Renault car cette charge administrative pèse aux assistantes maternelles. « Elles ont cependant réussi à prendre du recul : en pesant le pour et le contre, elles apprécient d’être libres et autonomes dans leur travail ». Pauline Meurice estime que ces échanges leur ont vraiment permis d’ouvrir les yeux sur leurs conditions de travail : « Nous avons une grande liberté dans nos pratiques ou même dans le choix des familles avec lesquelles nous travaillons. Les accueillantes dépendantes, elles, semblent très contraintes, à toujours devoir dire où elles sont… ».
-
Un temps de travail ajusté et un salaire fixe
Accueillantes familiales et assistantes maternelles ont bien sur comparé leurs conditions de travail. En Suisse, les professionnelles dépendantes ont un temps de travail maximal de 10 heures par jour ajusté en fonction de leur vie personnelle, ce qui a beaucoup étonné les françaises ! Un salaire minimum a été instauré en janvier 2021, ce qui leur permet d’avoir un revenu fixe. Un point également perçu comme une chance par nos assistantes maternelles bretonnes…
-
Plus de nature et de créativité
Magali Hélard a tout particulièrement apprécié la façon des professionnels suisses de prendre le temps, comme une philosophie à part entière, « prendre le temps dans le jeu, dans la créativité ». La visite de la Maison de la créativité notamment, a profondément marqué les professionnelles. Une découverte qui a eu un impact direct sur leurs pratiques au quotidien et dont elles ont aujourd’hui envie de témoigner auprès des familles… « Je pense que certaines vont aller creuser plus loin sur ce qu’est vraiment la créativité chez l’enfant, la question de la liberté pour les laisser explorer, la différence entre la prise de risque et le danger… Elles en parlent beaucoup entre elles aujourd’hui ! », remarque Elodie Renault. « Avec notre visite à la maison de la Créativité, les assistantes maternelles peuvent désormais expliquer aux parents avec plus d’assurance ce qu’elles font, et pourquoi elles le font, ajoute Mélodie Mengelle.
Pour Pauline Meurice, ce lieu a été un véritable coup de cœur. Une découverte qui a changé son regard sur le jeu libre, sans recherche de performance ni objectif pédagogique. « Je vais repenser l’organisation de l’espace chez moi et laisser davantage de place aux expériences sensorielles. Cette visite m’a stimulée, je me suis déjà inscrite à une formation sur ces thèmes pour janvier ! », précise-t-elle enthousiaste.
Essaimer et partager cette expérience
Pour documenter leur voyage, les assistantes maternelles ont pris le temps d’échanger et de prendre du recul sur ce qu’elles avaient vu et entendu. « Avant notre départ, nous les avions prévenues qu’il y aurait tout un travail à fournir pour faire rayonner ce projet pour leurs collègues, pour les assistantes maternelles du territoire mais aussi plus largement sur les territoires voisins et le département, explique Mélodie Mengelle. Une communication avait été faite à destination des familles pour leur expliquer ce projet.
Même s’il est difficile de trouver du temps disponible, les animatrices du RPE ont continué à travailler avec les assistantes maternelles à la restitution de ce voyage, surtout en soirée. Elles prévoient de les faire intervenir et témoigner prochainement devant des professionnels de la petite enfance et les familles lors d’évènements : des soirées d’échanges, un forum départemental et peut-être d’autres opportunités. Le RPE a également pris contact avec des crèches familiales du territoire pour échanger et partager les modes de fonctionnement observés, sans pour autant prévoir d’ouvrir une crèche familiale !
Des podcasts ont été enregistrés avec la radio Fréquence 8 et une assistante maternelle douée pour le dessin prépare trois planches illustrées pour raconter ce voyage à la façon d’un carnet de voyage, dont des tirages en grand format seront prochainement exposés. L’aventure ne s’arrête donc pas là !
Laurence Yème
PUBLIÉ LE 30 décembre 2025