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Une rentrée « petite enfance » à hauts risques
Une rentrée n’est jamais complètement sereine, lisse et sans accrocs. Mais cette rentrée 2023 pour Aurore Bergé, toute nouvelle ministre des Solidarités et des Familles ne sera pas de tout repos. Il lui faut convaincre les professionnels qu’elle sera à leur écoute. Et elle va devoir notamment affronter la bronca médiatique qui entoure la sortie de deux ouvrages sur les modes d’accueil qui surfent sur les révélations du rapport IGAS du printemps sur « la qualité et la prévention de la maltraitance dans les crèches ». Nouvelle onde de choc en perspective.
5 septembre : un Comité de filière petite enfance en présence d’Aurore Bergé, la ministre des Solidarités et des Familles
Durant l’été et la semaine dernière encore, Aurore Bergé a fait du terrain. Le 5 septembre, à sa demande, elle rencontrera le Comité de filière (en présentiel pour ceux qui pourront se libérer, et en visio pour les autres) pour lui présenter sa feuille de route. Une initiative attendue et jugée positive et allant dans le bon sens par beaucoup. D’autres regrettant qu’encore une fois l’invitation arrivée en deux temps (d’abord pour une visio, ensuite en présentiel) et moins d’une semaine avant la rencontre ne désavantage les « provinciaux » et les salariés qui ne peuvent au débotté poser une journée.
Dans son invitation, la ministre s’adresse longuement aux membres du Comité de filière. Faisant référence à son déplacement dans un multi accueil et un RPE du Loiret, elle explique : « J’ai pu constater combien les assistantes maternelles et personnels de crèche sont, comme tous ceux et surtout toutes celles que vous représentez, engagés auprès de nos enfants pour leur permettre de grandir et de s’épanouir dans un cadre professionnel, bienveillant et sécurisant. J’ai aussi pleinement conscience des difficultés, des obstacles et des doutes qu’ils rencontrent au quotidien pour remplir cette mission. Leurs conditions de travail, niveaux de rémunération, la nécessité d’accès renforcé et garanti à la formation, sont autant de sujets auxquels nous devons répondre dans le cadre du volet qualité d’accueil du futur service public de la petite enfance, engagement du Président de la République et de la Première ministre qu’il me revient de concrétiser. Replacer la qualité d’accueil au centre et valoriser les métiers à leur juste niveau : je suis convaincue que c’est ainsi que nous, pouvoirs publics et partenaires sociaux, mettrons ensemble un terme à la pénurie de professionnels qui met trop souvent en tension et en risque l’exercice de ces métiers au quotidien, et conduit parfois à d’inacceptables situations de maltraitance que nous devons détecter plus rapidement pour les traiter plus efficacement. Dès à présent, je tiens à vous assurer de mon engagement plein et entier pour construire, avec vous, les réponses structurelles à la crise que traverse le secteur, à commencer par la mise en œuvre rapide des évolutions décidées avant l’été. Pour ce faire, je sais pouvoir compter sur votre mobilisation. Les propositions et recommandations du Comité de filière ont permis de réaliser des avancées majeures ces derniers mois et je continuerai à m’appuyer sur vos travaux, vos expertises et vos connaissances affutées du secteur pour élaborer et porter les politiques qui permettront d’améliorer durablement les conditions de travail des professionnels. ». Aurore Bergé conclut qu’elle sera ravie de les rencontrer pour leur présenter sa « feuille de route, ses priorités et comprendre l’ensemble des remontées du secteur, notamment les propositions pour l’accueil individuel que vous avez rendues publiques le 13 juillet dernier et sur lesquelles je fonderai le plan d’action attendu par les assistantes maternelles. »
L’invitation est cordiale et bien tournée. Assez habile aussi : elle flatte les professionnels en saluant leur engagement, n’oublie pas l’accueil individuel, reconnait le travail du Comité de filière et annonce déjà qu’elle se placera dans la continuité de ce qui a été entrepris. La ministre ne se réfère pas aux 200 000 places d’accueil, et insiste en revanche, ce qu’elle ne faisait pas auparavant, sur la qualité d’accueil. Bref, la ministre apprend vite.
Cette rencontre est particulièrement importante pour les membres du Comité de filière car elle donnera le ton de ce que seront ses relations avec les professionnels, et la façon dont elle dialoguera avec les acteurs du secteur, quels qu’ils soient. Et aussi une idée de ce qu’elle attend du Comité de filière et de l’importance qu’elle donnera à ses travaux et recommandations. Mais elle l’est aussi pour Aurore Bergé car un faux pas laisserait des traces et constituerait un mauvais départ sur le volet pro de la petite enfance. Et une feuille de route appréciée, une écoute attentive, un temps d’échanges permettant à chacun de s’exprimer pourrait, au contraire, redonner le moral au secteur. Et l’espoir que des mesures rapides et concrètes amélioreront la situation.
5 septembre : un discours de la ministre devant le Conseil d’administration de la Cnaf
L’après-midi de ce mardi 5 septembre, Aurore Bergé, comme il est de coutume pour tous les ministres des Solidarités nouvellement nommés, ira rencontrer les membres du CA de la Cnaf présidé par Isabelle Sancerni. L’occasion probablement de remercier la Cnaf, premier financeur de la politique familiale de l’État, pour son engagement et son soutien. N’oublions pas que ce CA-là a voté avec une très large majorité la COG 2023-2027. L’occasion aussi de lui dévoiler ses priorités et attentes.
7 et 8 septembre : la sortie de deux livres-chocs
« Le prix du berceau, ce que la privatisation fait aux enfants » publié au Seuil, et écrit par deux journalistes, Daphné Gastaldi et Mathieu Périsse, sera en librairie vendredi 8 septembre. Pour avoir pu y jeter un coup d’œil, on peut dire qu’évidemment on n’apprend rien. Comment pourrait-il en être autrement ? Tout a été dit de façon brute et factuelle dans le rapport IGAS et ses annexes publiés début avril 2023. Mais, on le sait aussi, évidemment le livre va faire grand bruit car ce qu’il dénonce existe. La forme est efficace : les chapitres scénarisent des faits très choquants (souvent une reprise de faits divers connus), tous les protagonistes sont interrogés et les mis en cause ont eu l’opportunité de répondre (ce qu’ils ne font pas toujours), l’ensemble est contextualisé, les bonnes questions sont posées et les analyses concentrées dans les derniers chapitres souvent justes mais convenues : oui la PSU a des effets pervers ; oui l’ouverture au privé lucratif, le boom des micro-crèches ont pu donner lieu à des abus (business first) et mettre à mal la qualité d’accueil ; oui, les PMI manquent de moyens et leurs contrôles sont insuffisants ; oui les délégations de service public ont engendré une telle concurrence que pour être compétitifs les groupes ont tellement baissé les prix que la qualité ne peut être au rendez-vous ; oui, le financement public des structures privées lucratives interroge etc. La faute aux gouvernements successifs qui n’ont pas su mettre en place un vrai service public au sens strict du terme.
Car l’ouvrage est exclusivement centré sur les crèches du secteur marchand (à l’exception d’un récit concernant une crèche de la Mutualité Française) et l’on sent bien que les auteurs sont convaincus d’une chose : la petite enfance ne peut être confiée à des groupes que seul le profit anime. Sont épinglés particulièrement les 4 grands groupes (« les big four » comme les auteurs les nomment) : Grandir-LPCR, People & Baby, Babilou et La Maison Bleue. La charge est sévère et efficace car étayée par de nombreux témoignages de parents, de professionnels le plus souvent dans l’anonymat par peur de représailles. Mais aussi d’anciens salariés qui sont sortis du secteur ou qui exercent dans des structures associatives ou municipales. C’est le cas du témoignage d’un ancien directeur pédagogique de LPCR qui explique comment la start up pleine d’énergie et à cheval sur la qualité est devenue, à force de rachats et de développements intensifs, le premier groupe de crèches français. A quel prix ? Selon lui, la dictature des chiffes relègue l’intérêt des enfants, au second plan. L’histoire d’une dérive… que d’autres groupes connaissent quand, expliquent les auteurs, les commerciaux prennent le pas sur les pédagogues. Et puis il y a l’éclairage d’experts ou observateurs. On y retrouve l’incontournable psychologue Frédéric Groux, bien sûr, érigé « en gardien du temple » mais aux accents de Savonarole. Élisabeth Laithier, présidente du Comité de filière petite enfance et Jean-Christophe Combe ont été interviewés. Tout comme Elsa Hervy, surnommée la « lobbyiste en chef du secteur ».
Le groupe LPCR en prend pour son grade, trois chapitres lui sont consacrés. People & Baby, assez curieusement eu égard à sa réputation et aux affaires en cours, est presque mieux traité, notamment grâce au chapitre intitulé « résister au quotidien » où les auteurs ont pu passer une journée dans une structure dirigée par un « bon » directeur qui ne se laisse pas intimider par les directives du groupe. Et bien sûr, Babilou et La Maison Bleue ne sont pas oubliés. Bizarrement aussi l’enquête n’égratigne pas des réseaux en pleine tourmente et déboires judiciaires comme Neokids par exemple.
Bref , le tableau dressé n’en demeure pas moins préoccupant et pourra effrayer nombre de parents qui confient chaque jour leur enfant à une crèche privée. Les professionnels s’y reconnaitront. Que feront, que diront les politiques ?
Comment faire face à ce mauvais buzz ? Charlotte Caubel s’était porté volontaire pour monter au créneau et faire le tour des plateaux télés et des radios. Mais Aurore Bergé ne va pas se laisser voler la vedette. Les modes d’accueil, c’est elle. Le service public de la petite enfance, aussi. D’ailleurs elle a libéré son agenda du 7 et 8 pour répondre aux sollicitations.
Or, suite à cette publication, la vraie question qui lui sera posée sera : faut-il vraiment que le service public de la petite enfance se construise en intégrant le privé lucratif ? Car les défenseurs d’un SPPE sans le privé lucratif ne manqueront pas de se manifester qu’ils soient professionnels de terrain (FNEJE, Pas de bébés à la consigne, SNPPE) ou gestionnaires associatifs (Acepp). La position du gouvernement est connue, la Première ministre, Jean-Christophe combe l’avait rappelée : le service public doit intégrer tous les types de gestionnaires. Personne n’en sera exclu. Ce message sera donc repris par la nouvelle ministre (preuve en est sa lettre de mission à l’IGAS sur les micro-crèches Paje) mais sera difficilement audible dans la cacophonie des émotions qui entourera la sortie de ces livres et l’agitation médiatique qui l’accompagnera.
Un autre livre est attendu le 7 septembre. Rien n’a filtré. Mais il se dit qu’il serait moins incisif mais qu’il ferait un état des lieux des modes d’accueil collectifs tous secteurs confondus.
Dès le 4 septembre, des initiatives de pros de terrain
Le bouillonnant SNPPE n’est jamais à court d’idées pour défendre les professionnels du secteur. Il lancera lundi 4 septembre, un appel pour constituer une carte de France des places de crèche fermées. Un état des lieux précis et complet. Il s’agira de répertorier les places fermées totalement ou partiellement et quelles qu’en soient les raisons (pénurie de pros, difficultés financières etc). Sur son site internet, une page dédiée avec un formulaire recueillera les données .
Pour soutenir cette initiative, le syndicat a contacté les associations familiales et de parents d’élèves. Le mouvement des mères isolées, Familles de France , l’UFAL ont donné leur accord. l’UNAF et d’autres encore devraient suivre.
Par cette initiative le SNPPE veut souligner la situation des modes d’accueil affectés par la pénurie de professionnels notamment, et par là même insister sur l’irréalisme de promettre la création de 200 000 places d’accueil d’ici 2030, dont 100 000 avant la fin du quinquennat. Mais il souhaite aussi sensibiliser le grand public sur ces fermetures, conséquences directes de la pénurie de professionnels et du manque d’attractivité (salaires faibles obligent) des métiers de la petite enfance.
Quant au collectif Pas de bébés à la consigne, lui aussi devrait se manifester ces prochains jours : dans son communiqué du 10 juillet, suite à l’annonce du plan d’urgence qualité, le Collectif avait prévenu que cela lui paraissait insuffisant et que dès la rentrée il appellerait à une mobilisation des professionnels et des parents. Ne doutons pas qu’il saura, dans le sillage des articles évoquant les dysfonctionnements dans les crèches, trouver les mots pour se faire entendre.
Voilà donc une rentrée à hauts risques. Si la ministre s’en sort bien, elle aura vraiment marqué des points et établi un climat de confiance avec les acteurs de la petite enfance.
Catherine Lelièvre
PUBLIÉ LE 01 septembre 2023
MIS À JOUR LE 07 septembre 2023