Inapte à 35 ans : le parcours brisé d’Ilona en petite enfance
À 35 ans, Ilona, salariée depuis sept ans dans une crèche associative à Toulouse, a été déclarée inapte à son poste par la médecine du travail. Une annonce soudaine et brutale qui marque la fin prématurée de sa carrière dans la petite enfance.
C’était il y a sept ans : après une reconversion professionnelle, et l’obtention d’un CAP AEPE, Ilona a commencé à travailler en crèche avec enthousiasme, malgré un antécédent de scoliose mais sans complications particulières. Très vite pourtant, des douleurs lombaires s’installent. Depuis plusieurs années, elle confie se « bloquer le dos » au moins deux fois par an, entraînant chaque fois plus d’un mois d’arrêt de travail. Ces épisodes sont liés au port répété des enfants, aux postures contraignantes et à la pénibilité du travail quotidien sur le terrain de façon générale. Malgré cela, aucune formation en ergonomie ou en prévention des troubles musculo-squelettiques (TMS) ne lui est proposée. Son poste non plus n’est pas aménagé.
L’épisode déclencheur : une ultime crise
En septembre, une nouvelle crise lombaire survient, plus douloureuse et plus persistante que les précédentes. Le 13 octobre, Ilona est en arrêt de travail. Un scanner met en évidence une hernie discale, une lyse isthmique et des lombalgies importantes. Son médecin traitant l’oriente alors vers la médecine du travail pour une visite de pré-reprise. À la lecture du scanner, le verdict tombe : « Vous ne pouvez plus retourner travailler en crèche. Votre dos ne tiendra pas. À 35 ans, ce n’est pas possible d’avoir un dos comme ça. » En une semaine, une procédure d’inaptitude est enclenchée. Ilona tombe des nues : elle pensait reprendre son poste la semaine suivante.
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Aucune reconnaissance en maladie professionnelle
À ce moment-là, le médecin traitant pense à une déclaration en maladie professionnelle, mais réalise que son dossier ne rentre pas facilement dans les tableaux existants : ceux-ci prévoient la reconnaissance automatique des lombalgies dans certains travaux de manutention lourde, sans mentionner les professionnelles de crèche, ce qui complique la démarche.
L’enjeu de la reconnaissance en maladie professionnelle est loin d’être symbolique : il y a un impact direct sur les revenus et les droits. En cas d’inaptitude « simple », c’est-à-dire non reconnue comme liée au travail, l’arrêt maladie est indemnisé comme une maladie classique et, en cas de licenciement, l’indemnité reste celle du droit commun. À l’inverse, lorsque l’inaptitude est reconnue comme d’origine professionnelle, l’indemnisation pendant l’arrêt est plus élevée, il n’y a pas de délai de carence, l’employeur doit rémunérer la salariée pendant le mois de reclassement, l’indemnité de licenciement est doublée et le préavis, même non effectué, est payé.
Isolement et absence de communication
Ilona, déclarée inapte, n’est pas retournée au travail. Son employeur dispose d’un mois pour proposer un reclassement ou engager un licenciement et, pendant ce délai, il peut suspendre le versement du salaire (sauf convention collective plus favorable). « J’ai été payée en début du mois, indique-t-elle. Mais là, ce mois-ci, ils ne ne vont pas le faire. » En revanche, si au bout d’un mois, la salariée n’est ni reclassée, ni licenciée, l’employeur est légalement tenu de reprendre le paiement de son salaire, même si elle ne travaille pas. Ilona est rattachée à la convention collective ECLAT, réputée moins favorable en termes de droits pour les salariés,
La réaction de son employeur ajoute un sentiment d’abandon. « Ma directrice n’était absolument pas au courant de ce qui se passait. J’ai dû moi-même lui dire qu’il y avait une procédure d’inaptitude en cours. », déplore Ilona. Aucune nouvelle, aucun accompagnement, aucune prise de contact : la jeune femme se retrouve seule à gérer une situation administrative complexe et angoissante. Ilona appelle cette période : « la dead zone ». À 35 ans, seule avec une fille de trois ans, elle se retrouve sans salaire et sans perspective claire. La médecine du travail a été catégorique : tous les métiers de la petite enfance lui sont interdits désormais. Le reclassement éventuel dans un poste administratif ne l’attire pas. Son histoire n’est hélas pas un cas isolé. Elle incarne une réalité vécue par de nombreuses professionnelles de la petite enfance : un métier physiquement éprouvant, encore trop peu reconnu et insuffisamment protégé.
La réaction du SNPPE : une affaire emblématique d’un système inadapté
Pour Cyrille Godfroy, co-secrétaire général du SNPPE, à l’origine de la campagne « Les gestes invisibles » (voir encadré ci-dessous), cette affaire montre les limites du système actuel de reconnaissance de la pénibilité. « La maladie professionnelle, il faut rentrer dans des cases, et les cases ne correspondent pas à la réalité du terrain », explique-t-il. « La pénibilité est surtout vue par le port de charges lourdes, pas par la répétition du portage des enfants. » Il souligne également le manque d’accompagnement que vivent beaucoup de professionnels confrontés à des TMS ou à une inaptitude : « Dans les témoignages que nous avons reçus, il y a même un certain fatalisme du corps médical : on dit aux professionnels « c’est comme ça ». L’accompagnement est très limité. » Pour lui, obtenir une reconnaissance en maladie professionnelle relève du parcours du combattant : « C’est possible… mais il faut pousser, se bagarrer, produire moult comptes-rendus médicaux, et ne pas lâcher. »
« Les gestes invisibles », la campagne qui révèle l’ampleur du problème
La récente campagne du SNPPE sur la pénibilité dans la petite enfance a rencontré un écho inattendu. « On est à 1,7 million de vues en combinant tous les posts, presque +700 % par rapport à d’habitude », indique Cyrille Godfroy. Les réactions ont afflué, y compris de parents exprimant leur empathie et leur soutien. Le syndicat a également reçu une vague de témoignages de professionnelles décrivant des conditions de travail dégradées, souvent marquées par des TMS. Malgré cette mobilisation, le silence institutionnel persiste : « Nous avons relancé les cabinets des ministères parce que ça ne bougeait toujours pas. Matignon nous renvoie vers le ministre du Travail et le ministre de la Famille. » Pour autant, le syndicat n’entend pas relâcher la pression : la campagne n’est qu’un début.
Candice Satara
PUBLIÉ LE 08 décembre 2025
MIS À JOUR LE 09 décembre 2025